CE QUE FONT ET CE QUE PENSENT LES HONNÊTES GENS
Un publiciste américain , M. Georges Walker, ayant à s'expliquer sur la défectuosité de la législation économique de son pays, l'attribue principalement au petit nombre d'hommes dans le Congrès qui ont la pratique des affaires :
« La puissance de l'Amérique repose sur l'influence dévolue à ces hommes dans les rapports de la vie privée. On devrait donc croire que dans un pays où il n'y a pas de classes privilégiées comme en Angleterre pour accaparer les premières places, beaucoup de marchands, de manufacturiers et de banquiers devraient avoir leurs sièges au Congrès. Il en est autrement, et ces mêmes intérêts ont plus de représentants dans la seule chambre des Communes que dans les deux chambres du Congrès américain. La vie publique aux États- Unis a été abandonnée aux légistes dans des proportions inconnues ailleurs l. »
1 Les premières années de la paix aux États-Unis. Correspondant, décembre 1867. Il ne faut pas croire non plus que les Américains portent de préférence des ouvriers , des travailleurs manuels aux hautes fonctions. La légende de Lincoln, le bûcheron , ne doit pas être prise à la lettre. Les aspirants politiciens sont parfois dans leur jeunesse obligés de se livrer passagèrement au travail manuel, en attendant de pouvoir s'employer comme avocats ou journalistes. Tous les présidents ont été pendant de longues années dans les fonctions publiques et dans le métier politique avant de parvenir à la Maison-Blanche. Les candidatures ouvrières et même ce qui serait tout à fait conforme aux saines traditions, la représentation des intérêts ouvriers dans les assemblées nationales et locales, sont tout à fait inconnues à la République américaine.
En 187/i, le Congrès comprenait 26 farmers ou planteurs, 11 manufacturiers, 32 négociants, 11 banquiers, 2 directeurs de compagnies de chemins de fer, 2 mineur3, 1 maître d'hôtel, 1 propriétaire de théâtre, 2 ingénieurs civils, 2 professeurs, 3 médecins, 12 journalistes, 228 légistes et 33 membres dont la profession n'était pas déclarée. La même proportion écrasante de légistes se retrouve dans les législatures d'État. Ainsi l'Illinois, qui est un pays essentiellement agricole, ne compte que S farmers dans le Sénat, composé de 51 membres et que 40 farmers dans la Chambre des représentants, composée de 153 membres. Sur les 21 représentants qu'il envoie au Congrès, il y a 19 légistes!
Ces légistes ne sont que des journalistes et des praticiens de second ordre, des agents d'affaires; les avocats qui ont une valeur professionnelle se tiennent généralement en dehors de la politique, comme tous les gens sérieusement occupés.
Les propriétaires, les négociants, les industriels sont lésés par la mauvaise gestion des affaires publiques et la déplorent; mais chacun en particulier trouve avantage à ne pas perdre son temps à chercher à redresser la chose publique. Le pays est encore assez riche pour supporter les gaspillages et les malversations d'un gouvernement qui se prétend populaire.
Le jury est regardé par tous les Américains comme le palladium de la liberté. Eh bien, à New*York et dans toutes les villes, il n'est pas un homme respectable qui ne préfère payer l'amende de vingt-cinq dollars , édictée contre le juré défaillant, plutôt que de siéger; et comme, dans beaucoup d'États, la liste électorale est dressée d'après celle du jury, ils renoncent ainsi de gaieté de cœur à leurs droits civiques.
L'apathie que nous reprochons aux honnêtes gens en France existe au même degré en Amérique. C'est la même indolence, le même esprit de division. Ont-ils fait un effort dans une élection plus importante, ils se dispersent immédiatement après et laissent le terrain libre aux organisations permanentes des politiciens !
Quand les hommes qui sont dans les affaires veulent exercer une action sur la politique locale ou nationale, au lieu d'intervenir eux-mêmes, ils achètent des journaux et des politiciens qui alors organisent des ligues et font de l'agitation dans le sens indiqué. L'opinion est d'ailleurs pervertie au point d'être de prime abord hostile à tout homme riche , bien élevé et honorable qui voudrait s'occuper de politique. Avec le reproche d'aristocratie, on perd sûrement un candidat dans l'esprit des électeurs, une cause dans l'esprit des jurés.
« Étant un jour dans l'État de New-York, raconte M. de Chabrol, chez un des plus grands propriétaires fonciers du Nord, puisque sa propriété a près de 40,000 hectares, je lui demandais le genre d'influence qu'il pouvait exercer sur ses nombreux fermiers : « Absolument aucune, me répondit-il, si ce n'est celle que les bonnes raisons peuvent obtenir sur tout individu; il n'est pas un de mes ouvriers qui ne fût indigné si je cherchais à diriger son vote en vertu de sa position et de la mienne ; à plus forte raison, n'ai-je aucun pouvoir sur mes fermiers* »
Même de nos jours 4 il y a encore certaines influences de religion, de race et de localité qui font arriver dans les assemblées politiques et locales des hommes honnêtes et capables ; mais le trait dominant de la démocratie américaine n'en est pas moins l'ostracisme des classes élevées et des hommes éminents.
La conséquence en est que ces classes se dégoûtent de plus en plus des institutions démocratiques et tournent les yeux avec regret vers le gouvernement constitutionnel, et en réalité beaucoup plus libre, dont jouissent l'Angleterre et ses colonies. Depuis Tocqueville et Ampère, jusqu'à MM. Duvergier de Hauranne et Hepworth Dixon, tous les observateurs ont été frappés de ce sentiment qui ne s'exprime généralement pas à haute voix , mais dont on a la preuve par le nombre considérable d'Américains distingués qui passent la majeure partie de leur existence hors de leur patrie K Le fait suivant a eu, il y a deux ans, un grand retentissement,
1 Tocqueville, De la démocratie, t. 11, p, 13, 14. Ampère, Promenade en Amérique, t. I, p. 178. Duvergier de Hauranne, t, 11, p. 99 et suiv. et Life of Prescott by Georges Ticknor. M. Dixon décrit d'une façon saisissante cette espèce d'émigration morale des hommes d'élite de la nation :
« Les membres les plus riches, les plus intelligents de cette fière aristocratie américaine se montraient-ils jamais dans les salons de la Maison-Blanche? Quel est donc le poète, le savant, le théologien qui ait pris à tâche de rappeler au respect public les droits du pouvoir? De temps à autre, un homme de génie consentait à servir le gouvernement; mais presque toujours il le servait dans une ville étrangère; il s'en allait, loin du pays natal, dans quelque cité où il oubliait sa patrie; là il puisait dans les souvenirs d'un siècle passé le sujet d'un conte ou d'un poème. Washington Irving voulait voir l'Alhambra. L'historien Bancroft s'embarquait pour Londres. Rich prenait ses aises à Paris. Nathaniel Hawthorn rêvait à Liverpool. Motley prenait des notes dans les archives de La Haye. Le sculpteur Power avait son atelier à Florence. Moriss et Story s'établissaient à Rome. Longfellow s'amusait à rimer la Légende dorée, oubliant les sujets héroïques qu'il aurait pu trouver autour de sa demeure. Beaucoup d'hommes distingués, la fleur des écoles delà Nouvelle
En 1872, le fils d'un des plus riches et des plus honorables négociants de New- York, M. Anson Phelpe Dodge, abandonnait la nationalité américaine pour se fixer dans le Canada. Son père, M. William Dodge, a siégé longtemps au Congrès et a été président de la chambre de commerce de New-York. Sa fortune est évaluée à six millions de dollars. M. Anson Dodge lui-même possède personnellement deux millions de dollars. Peu après avoir embrassé la nationalité britannique, il fut élu membre du parlement canadien pour North-York (haut Canada) , et à son entrée à la chambre, il prononça un discours où l'on relève des paroles comme celles-ci :
« Le peuple de New- York est sous l'impression souvent exprimée qu'il subit le gouvernement le plus absolu du monde. Beaucoup de mes anciens concitoyens ont perdu toute croyance dans leur constitution. L'unanimité avec laquelle les habitants de New-York se prononcent en faveur d'une monarchie constitutionnelle et des institutions britanniques est vraiment surprenante. »
M. Dodge ajoutait, à propos des projets d'annexion du Canada à l'Union fédérale :
« Je dénonce avec mépris toute idée d'annexion ou de séparation d'avec l'Angleterre, et s'il s'agissait d'annexion quelconque, ce n'est certes pas le Canada qui devrait désirer d'être annexé aux Étals-Unis ; mais bien au contraire les États-Unis qui devraient aspirer au bonheur d'être annexés au Canada1.»
Angleterre, renonçaient publiquement à leurs droits de citoyens et déclaraient, même avant de quitter les États de Massachussetts, de ConnecticutoudeRhode-Island, qu'ils se regardaient comme affranchis de tout devoir de fidélité envers les États-Unis. » P. 385 , 386. Malgré la profonde secousse donnée au pays par la guerre de la sécession, cette émigration des Américains éclairés continue dans les mêmes proportions. V Atlantic Monthly de mai 1875 contient de vives plaintes sur l'affaiblissement qu'elle cause à la nation.
1 M. Robert Somers (The Southern States, p. 59) a entendu exprimer dans la Caroline du Sud des sentiments analogues.
Il ne faudrait cependant pas croire que l'exemple de M. Anson Dodge doive avoir beaucoup d'imitateurs. Les Américains, même ceux qui dans le secret de leur cœur sont le plus dégoûtés de la démocratie, aiment passionnément leur patrie etse regardent comme la première nation du monde. Ce patriotisme, malgré ses exagérations, est une grande force pour le pays. Sans désirer précisément l'établissement d'une monarchie constitutionnelle, beaucoup d'Américains éclairés aspirent à un régime plus stable et plus fort sous l'étiquette républicaine. Nous avons été frappés , dans les relations que nous avons eues avec beaucoup d'entre eux , de voir quelle secrète admiration leur inspirait en son temps le gouvernement de Napoléon III. Ce régime, démocratique par son origine, révolutionnaire dans son principe , mais conservateur de l'ordre matériel et favorable à l'acquisition de la richesse, répondait fort bien à la fois à leur besoin de sécurité et à leur absence de principes. Des sentiments de ce genre, et ils sont fort répandus, sont un des plus grands dangers qui menacent la société américaine.
A côté de ces défaillances, un certain nombre de publicistes courageux indiquent nettement le mal et commencent à demander la restriction du droit de suffrage dans des limites raisonnables ». A leur tête se place M. Seaman. Il attaque d'abord le suffrage universel dans son principe :
« Le droit électoral (base du pouvoir politique dans notre pays) n'est pas un droit inné qui appartient à toute personne
1 Voir notamment V Abeille de la Nouvelle-Orléans, du 1« novembre 1873, et dans le n° du 7 mars 1874 des citations de la Tribune et du Times de New-York. Voir dans le même sens les opinions de différents publicistes rapportées, cliap. xvi, § 10,
et à tout homme comme un droit naturel. Au contraire, c'est, dans une certaine proportion, un pouvoir confié, dont il doit être fait usage dans l'intérêt de tous, et personne n'y a droit qui n'a pas d'intelligence suffisante ou de courage public pour l'exercer avec un cerlain degré de convenance et pour le bien public. C'est un droit acquis, ce n'est pas un bien naturel. Il est acquis par l'éducation , par la science de la connaissance des hommes et des choses , par la maturité d'esprit et l'expérience de la vie , et par le service public en accomplissant les devoirs de contribuable, de chef et de représentant d'une famille, ou en portant les armes pour soutenir le gouvernement
» Notre système de gouvernement n'est pas basé sur les élections populaires dans le but d'assurer à chacun une voix égale, une influence égale, comme fin importante à atteindre; mais il est basé sur de semblables élections, comme sur les meilleurs moyens d'obtenir des législateurs éclairés, de bons officiers et des représentants fidèles des droits, des intérêts et des vœux de tout le peuple, enfin pour qu'une législation éclairée , des lois sages et une bonne administration des lois et du gouvernement puissent être assurées. Il en résulte que personne ne devrait participer au gouvernement par l'exercice de la franchise électorale, qui n'aurait pas une intelligence et une indépendance d'esprit et de pensées suffisantes pour le faire convenablement , conformément au bien général et à la fin à atteindre. »
M. Seaman ne voit dans le suffrage populaire qu'un moyen et non un droit primordial. Le moyen s'étant trouvé très-mauvais à l'expérience, il propose à ses concitoyens une série de réformes fondées sur une notion tout à fait différente de la capacité politique.
Selon lui, la vraie base du droit électoral est la suivante :
« 1° L'électeur doit être citoyen et chef de la famille qu'il représente , et dont il est de son devoir de défendre les droits ; 2° il doit être propriétaire d'un bien soumise l'impôt, et pour
ce motif directement intéressé aux matières de taxation et à toutes les matières de législation qui s'y réfèrent; ou 3° il est un homme adulte et a rempli le service militaire pendant un certain temps ; i° il a une intelligence suffisante pour juger, par lui-même, du caractère et de la capacité générale des candidats aux offices et possède des opinions ainsi qu'une volonté propre sur ces sujets ; et 5° enfin, chaque électeur doit être un citoyen loyal et ne pas être un indigent dépendant du public quant à son entretien.
» Donner la franchise électorale à des personnes qui n'ont pas de compréhension ni d'intelligence suffisante pour penser et juger par elles-mêmes du caractère et de la capacité générale des candidats aux offices, c'est ne leur donner aucun pouvoir réel, mais c'est conférer un pouvoir auxiliaire aux ambitieux et aux chefs de parti, qui font des électeurs de peu d'esprit et ignorants, de simples instruments, dans le but d'exécuter leurs désirs et de voter comme ils le conseillent et selon qu'ils les dirigent. La tendance d'un pareil système conduit à dégrader le droit électoral et tout l'organisme des élections populaires, à faire delà politique un commerce et un simple jeu1. »
Comme modifications à l'exercice du droit de suffrage, réminent publiciste propose : 1° l'établissement d'un double corps électoral, dont l'un composé de censitaires nommerait exclusivement les sénateurs et les gouverneurs des États, ainsi que les administrations locales; — 2° la représentation des minorités au moyen du vote cumulatif, selon le système qui a été adopté en Angleterre pour les grandes villes par le bill de réforme de 1867 ; 3° la prohibition absolue de toutes les assemblées électorales de parti et leur remplacement par un vote préparatoire où les élec-
1 Système du gouvernement américain, p. 20,188, 191, 193.
teurs désigneraient en nombre double des candidats aux différentes fonctions l.
Il est peu à croire que ces solutions soient adoptées en ce moment où le radicalisme règne encore dans les idées. Quoique beaucoup de bons esprits poursuivent actuellement en Amérique l'établissement de la représentation des minorités2, nous n'avons pas foi en son efficacité. Ce peut être un expédient utile pour le parti conservateur dans des circonstances données ; mais les circonstances changeant, il peut se retourner contre lui. Nous ne reconnaissons pas d'ailleurs à la majorité, en tant que somme du nombre, le droit de gouverner la minorité. Pourquoi donner un droit semblable à la minorité contre la majorité? La solution serait beaucoup plutôt dans un retour aux vieilles et sages coutumes électorales de la Nouvelle-Angleterre qui donnaient pour base à l'élection non pas la majorité absolue ou relative des voix, mais la représentation des agrégations préexistantes de communes et de familles. Ce sont alors des intérêts légitimes et organisés qui sont représentés, et non pas des volontés individuelles toujours arbitraires s.
1 On voit que le publiciste américain ferait, dans ce cas, bon marché du droit de réunion et d'association en matière politique.
2 Deux associations politiques, la Minority Représentation Society, à Chicago, la Personal Représentative Society, à New-York, poursuivent la réalisation de cette réforme. Jusqu'à présent, l'Illinois est le seul État qui Fait adoptée. Chaque circonscription sénatoriale élit trois représentants , et les électeurs ont la faculté de cumuler leurs voix. En 1867, un procédé analogue a été employé pour la nomination de la convention de révision constitutionnelle pour l'État de New- York, mais la convention ainsi élue n'a pas admis la représentation des minorités pour les élections législatives. L'Ohio, le New- York, la Pennsylvanie l'appliquent pour l'élection des juges et des bureaux électoraux depuis quelques années.
8 Voir Joël Parker, The origin, organisation and influence of
Quel que soit d'ailleurs leur mérite intrinsèque, des modifications législatives de détail n'arrêteront pas le courant révolutionnaire aux États-Unis. Ce sont les principes qui gouvernent les peuples plus encore que les formes politiques. Des sophismes et des préjugés ont entraîné la nation américaine dans la corruption qui indigne aujourd'hui tous les esprits honnêtes et élevés. C'est par le retour aux vrais principes sociaux qu'elle se relèvera. Au milieu d'elle-même, elle trouve une école de respect et d'autorité dans l'Église catholique, dont les progrès contemporains sont une des choses les plus étonnantes dans la vie de ce grand peuple (chap. xvm). Le rare bon sens des Américains les aidera à tirer du catholicisme des conséquences pratiques appropriées à l'état des sociétés modernes. Des écrits courageux, comme celui où M. Seaman rompt en visière avec toutes les erreurs du temps, sont un des plus remarquables signes de ce bon sens et peuvent aider notablement à un retour à la stabilité et à l'harmonie sociales.
Mais la conclusion qui, à nos yeux , se dégage invinciblement de cette étude de l'état actuel de la démocratie américaine, c'est qu'aux États-Unis, comme chez nous, ce sont des questions de principes plus encore que de formes politiques qui sont engagées.
the towns o/New-England, p. 40, et Edmund Quincv, Life o/Josiah Qaincy,?. 472.