LA CORRUPTION DES RAPPORTS PRIVÉS. — LE TOUT-PUISSANT DOLLAR
La préoccupation constante du Yankee est de gagner de l'argent. Elle saisit le jeune homme dès l'adolescence et ne permet pas au vieillard d'accorder quelque repos au soir de sa vie. Si l'on excepte les anciens États à esclaves, il n'y a point de classes oisives en Amérique. Du haut en bas de l'échelle, la société entière est en proie à une activité dévorante. Les résultats économiques en sont considérables ; l'extension si rapide de la nation et le développement prodigieux de tous les arts utiles au bien-être matériel sont les fruits de cet ardent labeur qui ne connaît pas de relâche.
Si les Américains aiment l'argent, ce n'est pas pour l'entasser, mais pour se livrer aux jouissances du luxe ou se lancer dans des spéculations nouvelles. Harpagon est un type qui n'existe pas chez eux. Ils n'ont même pas généralement ces habitudes de patiente économie qui sont la force et la vertu de nos vieilles races de paysans et de bourgeois. Leur facilité à dépenser et au besoin leur générosité égalent leur âpreté au gain.
Si l'on ne tenait pas compte de ce mobile dominant de la vie des Américains, on n'aurait qu'une idée très-imparfaite de leurs mœurs privées et de leurs institutions pu-
bliques. Dans aucun pays les honneurs ne sont plus avidement recherchés et la vanité démocratique ne se donne plus libre carrière; cependant, il faut bien le dire, Yhonnewr est entendu en Amérique, ou au moins chez lesFankees, d'une tout autre façon qu'en Europe. Nul ne se pique de désintéressement. Des magistrats , des généraux, des hommes d'État acceptent comme témoignage de l'estime publique des souscriptions en dollars bien sonnants: c'est également en dollars que se payent chez les Yankees injures et soufflets l. Cette soif de l'or, qui est commune à tous, a peut-être le bon effet d'amortir les luttes politiques, au moins aussi longtemps qu'un champ sans limites sera ouvert au travail et à la spéculation. L'amour effréné de l'argent ravale en effet tous les hommes au même niveau et étouffe les fanatismes ardents comme les passions généreuses.
Cette même ardeur à poursuivre la richesse disperse de bonne heure la famille. Vieux parents, home, terres paternelles, rien ne retient des gens qu'elle domine exclusivement. L'amour de l'argent ne prend pas comme chez nous la peine de se dissimuler. Le tout-puissant dollar,
I M. de Beaumont, dans une note de son roman de mœurs Marie, a relevé l'opposition d'idées qui existe sur la question du duel entre les Yankees et les hommes du Sud. Nous avons été frappés de la retrouver exprimée avec la plus grande vivacité à propos d'affaires récentes dans V Abeille de la Nouvelle-Orléans (18 avril 1874).
II va de soi que les vices sociaux décrits dans ce chapitre et les précédents, comme particulièrement répandus, comportent de nombreuses et très-honorables exceptions. Dans toutes les parties des États-Unis on rencontre de parfaits gentlemen et des familles entières à qui leur dignité de sentiments et d'habitudes assurerait le premier rang en tout pays. On appelle ces hommes dont la tenue fait contraste avec les mœurs du plus grand nombre des gentlemen of old school, et cette expression est la meilleure critique des habitudes sociales qui prévalent aujourd'hui (ch. xiv).
disent les Américains avec admiration ! Un nouveau venu leur est-il présenté : Combien de dollars vaut cet homme? demandent-ils, là où nous nous informerions de son passé et de son mérite. On passe tout à un homme riche, et sauf dans quelques cercles choisis, une banqueroute ne compte pour rien, quand la fortune est ensuite survenue. Nulle part le mérite sans richesse n'est moins apprécié. De là l'infériorité de la littérature et des arts; de là les allures mercantiles que prennent les professions que nous appelons libérales. Médecins, avocats, ministres de l'Évangile eux-mêmes (nous ne parlons bien entendu que des sectes protestantes) (chap. xvm, § 7), se livrent à la réclame comme les plus vulgaires industriels.
La pauvreté est méprisée à un degré dont nos vieilles sociétés formées à l'école du catholicisme et de la chevalerie n'ont pasl'idée. Malgré le suffrage universel et l'égalité politique absolue, dans aucun pays l'abîme n'est plus profond entre le pauvre et le riche. Cette société si égalitaire à la surface ne vivrait pas deux jours en paix si le pauvre, avec un peu de bonne volonté, ne pouvait facilement arriver à l'aisance sinon à la fortune. Mais le jour où les richesses naturelles deviendront moins abondantes, où la demande de la main-d'œuvre se ralentira , cette dureté des mœurs ne deviendra-t-elle pas une cause de redoutable antagonisme? Quelque éloigné que paraisse encore cet avenir, c'est une question que tout observateur sérieux est amené à se poser (chap. xxm, § k).
La recherche de la richesse, qui est le grand ressort du progrès matériel , arrive en s'exagéran t à se retourner contre
le but qu'elle poursuit. Disons le mot, l'amour excessif du lucre a développé aux États-Unis une improbité financière qui déshonore le caractère national et occasionne une grande déperdition de la richesse publique.
Qui n'a entendu parler des incendies qui dévorent si fréquemment des quartiers entiers dans les grandes villes? Ils sont très-souvent le fait d'individus qui cherchent à dissimuler une banqueroute ou à toucher le prix d'une assurance *. Ces crimes atteignent une foule d'innocents et font élever le taux des primes d'assurance. En définitive, c'est la masse de la nation qui paye ces fraudes par suite de l'élévation du coût de tous les produits.
Il en est de même des faillites. Elles n'entraînent pas le même déshonneur qu'en France. De là leur multiplicité 2. La Constitution fédérale a donné au Congrès le pouvoir de faire une loi sur les banqueroutes. Mais pendant longtemps une opposition tacite et universelle a empêché toute loi sur cette matière d'aboutir : trop de gens étaient intéressés à ce que la législation restât inefficace. Puis les Américains, voyant que la plupart des banqueroutes frappaient les importateurs étrangers, s'imaginaient que l'intérêt national y trouvait son compte ! A deux ou trois
1 On lit dans V Abeille de la Nouvelle- Orléans du 6 juin 1874: « Il y a eu seize incendies depuis quatre jours. Quarante maisons ont été consumées, et les pertes totales couvertes en grande partie par des assurances dépassent 400,000 dollars. C'est un fait patent que les neuf dixièmes des feux sont mis, quelquefois par des malfaiteurs dans un but de vengeance, mais le plus souvent par les propriétaires qui ne font pas leurs affaires. »
1 Pendant l'année finissant au 31 décembre 1871 , il y a eu aux États-Unis 2,915 faillites avec un passif de 85,252,000 dollars; en 1872, 4,069 faillites avec un passif de 22 1,056, 000 dollars; en 187 3, 5183 faillites avec un passif de 228,499,000 dollars; en 1874, 5,830 faillites avec un passif de 153,239,000 dollars. (Relevé de l'agence mercantile de M, Dun, Barlow et C°.)
reprises, le Congrès a voté des actes sur les faillites; mais il les a toujours abrogés au bout de peu d'années. En 1873, une loi a fixé un maximum de déficit au delà duquel la déclaration de faillite n'est plus admissible. De leur côté, les législatures de plusieurs États viennent d'édicter des peines contre les fraudes commerciales1. Mais des lois de ce genre sont impuissantes quand elles ne sont pas soutenues par l'opinion générale, et le grand mal en cette matière vient précisément de la défaillance de l'opinion.
Les causes de cette perversion du sens moral sont complexes. Au milieu de la division presque infinie des confessions protestantes, il n'y a plus d'enseignement religieux qui s'impose avec autorité à la masse de la nation. Nous ne nous rendons pas assez compte de ce que fait chez nous le catholicisme pour maintenir les notions fondamentales de la morale, même chez les hommes qui, durant leur vie, restent étrangers à ses pratiques. La corruption des pouvoirs publics et la faiblesse de la justice y sont aussi pour beaucoup. Deux journaux, le Herald et le Courrier des Etats-Unis, faisaient récemment de curieuses réflexions à ce sujet :
« Il y a des écuries d'Augias en Amérique ailleurs que dans Wall-Street (le quartier de la finance à New-York), et nous tenons que l'improbifé financière n'est que le corollaire et le produit de l'improbité officielle, qui depuis de trop longues années s'infiltre incessamment du haut des sommets politiques à travers toutes les couches sociales. Dans un État où le suffrage populaire, qui semblerait être la source la plus pure et
1 Y. Bulletin de législation comparée pour 1873, p. 69, 79, et dans l' Annuaire de législation étrangère pour 1874, une notice sur les lois en matière de faillite votées par le Congrès, p. 492,493, et dans Y Annuaire pour 1875, p. 684.
la plus incorruptible des distinctions nationales , est souvent vicié dans son essence et mis en œuvre par les cupidités de bas étage ; là où la concussion est encore une institution et presque un droit , — il est impossible que le peuple garde de grands scrupules .en matière de spéculations et n'absolve pas volontiers ceux qui, heureux ou malheureux, s'y enrichissent
ou y succombent »
Ce n'est pas dans Wall-Street seulement qu'il faudrait porter le flambeau et le glaive de la justice, c'est plus encore dans les régions augustes d'où descendent les enseignements publics, entourés du prestige de l'autorité. »
Il faut encore tenir compte du mélange extrême de la population. Même les natifs américains sont toujours en mouvement : ils se transportent d'un bout à l'autre de l'Union pour le moindre motif, et échappent ainsi à ce salutaire contrôle de l'opinion locale qui, dans les populations stables, est un des plus puissants moyens de moralisation.
ni
L'introduction dans les entreprises financières et commerciales du régime des sociétés par actions, introduction qui date d'une cinquantaine d'années, a beaucoup contribué à affaiblir le sentiment de la responsabilité. On peut juger de l'importance qu'a prise cette forme de l'activité industrielle, quand on saura qu'à la fin de 1860 le montant des actions et titres divers des corporations manufacturières, minières et des chemins de fer, était de 2,500,000,000 dollars. Depuis il a dû doubler.
« Quoique étonnamment efficaces comme agents pour le bien lorsqu'elles sont dirigées avec sincérité , sagesse et honnêteté, dit M. Seaman, les corporations et leurs pouvoirs
produisent parfois des fraudes, des corruptions terribles et des maux alarmants, lorsqu'elles tombent aux mains d'hommes légers et peu scrupuleux *, »
Malheureusement, c'est le cas le plus fréquent, et si certaines sociétés par actions sont conduites avec probité, un grand nombre sont l'occasion de fraudes éhontées. L'on voit des spéculateurs audacieux acheter la majeure partie des actions d'une compagnie, pour former à leur guise des assemblées d'actionnaires et multiplier les émissions clandestines de titres. Cette dernière opération s'appelle mettre de l'eau dans le capital {stock-watering) . On a calculé que du 1er juillet 1867 au 1er mai 1869, vingt-huit compagnies de chemins de fer avaient élevé leur capital de 287 millions à /jOO millions de dollars! Ces titres ne servent qu'à des jeux de bourse , et tant pis pour ceux qui en restent détenteurs les derniers !
« Il semble , dit un écrivain américain , que les spéculateurs de chemin de fer aient en vue trois objets : d'abord de se concerter pour obtenir la plus grande partie possible du domaine public. L'expérience a prouvé que plus on demande, plus on obtient, et que les projets sont d'autant plus facilement admis par le Congrès que l'on dispose de plus de moyens de corruption. En second lieu , emprunter en Europe la somme la plus forte possible à n'importe quel taux; troisièmement, quand on a obtenu toute la terre et tout l'argent possible , quand on a tiré de l'émigration allemande tout le travail qu'on peut en espérer, alors, comme le dit le sénateur Thurman, on vend le chemin de fer, quelles que soient les pertes des porteurs d'obligations, pour rendre seul propriétaire un petit groupe des membres de la compagnie.2 »
1 Système du gouvernement américain, p. 153 et suiv. Le publiciste américain arrive exactement aux mêmes conclusions que l'eminent auteur de la Réforme sociale en France (chap. xliv et xlv) à qui ce passage semble être emprunté.
7 On a vu et l'on verra encore quel énorme tribut les compagnies
Le grand nombre de ces spéculations immorales , les habitudes aventureuses du commerce, le luxe insensé auquel se livrent tous les gens qui remuent de l'argent, entraînent périodiquement de redoutables crises financières dont l'Europe ne connaît que trop le contrecoup.
« La panique qui éclata en septembre \ 869 et qui couvrit le marché dej désastres et de ruines tels qu'on n'en a jamais connu dans l'histoire financière, dit l'écrivain que nous venons de citer, fut l'œuvre du Ring, ou coterie d'opérateurs à qui personne ne peut pas, même les victimes, refuser une sorte de génie infernal. Pour bien comprendre comment la fraude fut immense, il suffit de dire qu'un seul intérêt était estimé à 700 millions de dollars. Le mal que causa cette crise peut être facilement compris, si l'on dit que l'argent était emprunté à 250 pour cent par an et que les titres (stocks) tombèrent de 20 à 50 pour cent1. »
Ces habitudes de malversation pénètrent même les institutions qui devraient le mieux leur échapper. Des dilapidations énormes sont journellement commises dans l'administration des œuvres charitables et neutralisent en
de cheminsde fer prélèvent sur les producteurs et les consommateurs (chap. vu, § 5, 7 et chap. xxu, § 4). Le capital engagé dans ces entreprises ne rend cependant qu'un intérêt médiocre, 8 pour 100 environ sur les lignes de l'Ouest, 4 1/2 sur celle de l'Est. Beaucoup de compagnies n'atteignent pas ce dividende ou ne donnent même rien à leurs actionnaires. Cela tient aux gaspillages de toute sorte qui se produisent dans la constitution des compagnies et dans la construction des lignes. Un capital double ou triple de la valeur réellement créée est ainsi détruit.
1 M. Thomas Balch, les Dernières Crises financières aux États- Unis, dans le Journal des Économistes, juin 1870. On trouvera dans cet article des détails caractéristiques sur la façon dont plusieurs entreprises célèbres ont été conduites dans ces dernières années.
grande partie la générosité avec laquelle les Américains les subventionnent ».
Pour que les États-Unis puissent résister à ces crises répétées et à ces dilapidations continues, il ne faut rien moins que les immenses richesses naturelles du sol, l'abondance de leur production agricole , et la facilité avec laquelle tout homme laborieux trouve à employer son activité (chap. xm).
1 Voir un curieux article du Herald de New- York, reproduit dans la correspondance américaine du Monde du 12 mars 1874.