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. J'étais, un jour, en tournée dans les montagnes, à la recherche, ou plutôt simplement au service des âmes, selon le plus élémentaire devoir de mon ministère sacerdotal. La nuit approchant, je m'étais arrêté chez une famille polonaise, près d'une exploitation assez considérable de fours à chaux, occupant, dans ce massif, des ouvriers de différentes nations. Le modeste repas venait à peine d’être terminé sous le toit de cette famille, que j'entendis dans le lointain des chants et de la musique qui m'émurent profondément : ils me rappelaient Naples, sa baie, son ciel, et son populaire si joyeux si affable, si perspicace et si insouciant! M'étant informé d’où venait ce concert, j'appris que vers le sommet de la montagne se trouvait, perdu dans les bois, un hameau où habitaient quelques Italiens. Je ne pus attendre au lendemain ; et séance tenante je me mis en route, ayant pour me guider, dans cette excursion nocturne, les chants napolitains qui ne cessaient de frapper mon oreille. La physionomie de l'habitation et la sauvage solitude du site étaient peu rassurantes; mais, me rappelant ces paroles de Gœthe : « Là où l’on chante, reposez-vous : les mauvaises gens n’ont pas de chansons », j'entrai malgré l'heure tardive. La première surprise de mon apparition se dissipa comme par enchantement dès que je prononçai quelques paroles en italien. Puis, lorsque j'eus fait savoir que j'étais prêtre, je ne puis vous dire l’accueil qui me fut fait; j'étais, du premier coup, de la famille. La conversation ne tarissait pas, et surtout, chacun me demandait si j'avais vu son village, son campanile, son baptistère et son campo santo. Tous ces yeux me dévoraient, comme si j'avais pu transporter dans les miens un reflet du ciel dont la vue manquait toujours tant à ces braves cœurs. — Sous le chaume enfumé, une image avait la place d'honneur ; c'était l’image
de la Madone emportée d'Italie. « C’est notre force »,— me disaient-ils, — « c’est notre bien ; près d’elle, nous sentons moins le poids du jour; près d'elle, nous nous résignons; près d’elle, nous pouvons encore chanter et jouer de la mandoline; près d’elle, nous ne devenons pas de méchantes gens. »
Je leur annonçai que le lendemain matin je dirai la messe dans la salle à manger de l’auberge du chantier, ce que l’on appelait « la Pension des Fourneaux », et que je commencerais dès l'aube à entendre les confessions. Ils m'accompagnèrent tous sans exception à ce rendez-vous; plusieurs d’entre eux, depuis des années, n'avaient pu ni voir un prêtre, ni approcher d’une église. Dès quatre heures du matin, j'étais au poste. [ls passèrent les premiers; les Canadiens, les Polonais les suivirent; et pas une âmx de ce groupe perdu dans la montagne ne voulut se priver du bonheur de recevoir la communion; et pendant le saint sacrifice, chaque fraction du groupe chanta, tour à tour, dans sa langue les pieux cantiques du pays natal.
Quand je quittai ce coin de forêt où je vécus quelques heures d’une inoubliable joie, les Italiens, fidèles à l’usage de leur pays, me baisèrent les mains, et je les sentis toutes mouillées de leurs larmes. Laissez-moi vous le dire sans phrase comme sans hésitation : en cet instant, il me sembla qu’une nouvelle consécration s’ajoutait à celle que reçurent mes mains le jour où je fus ordonné prêtre, et je sentis en moi comme l'imposition d’une force supérieure me donnant l’ordre d’aller et de tout faire pour que les bénédictions et le pain de vie ne manquassent jamais à tant de pauvres émigrés, oubliés, abandonnés, en quelque sorte perdus pour leur patrie native, sur la terre de leur patrie d'adoption.
Messieurs, je vous le répète, je ne suis pas un rêveur, et
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je n'ai pas même le droit de l'être un seul instant, dans cette question de l'émigration aux Etats Unis; car j'ai touché du doigt encore plus la misère morale que la misère physique qui s’exhale des foyers de l’émigration prise à son débarquement sur le sol étranger, de l’'émigration livrée à elle-même, sans secours, sans direction, sans guide, sans soutien, et, pour tout dire en un mot, sans amour. Soyons logiques : devant la misère, devant l’expatriation pour cause de misère, est-ce que tous les contingents ne se ressemblent pas P est-ce que toutes les races, toutes les nations, n’ont pas cette triste similitude: des haïllons sur le corps et du fiel dans le cœur? Oh! je la connais l’exclamation mondaine qui se fait entendre, et que n’ont pas même la pudeur de pousser à voix basse ceux qui jettent un coup d'œil de satisfaits sur l’entrepont d’un navire où sont parqués des émigrés comme un bétail humain : « Quel sale peuple ! »
Eh bien ! soyons logiques, vous dirai-je encore ; admettons que l’intérieur de ces âmes soit aussi délabré, aussi repoussant, aussi sale, que se montre à vos yeux l'extérieur de leur entassement. Et tout d’abord: à qui la faute ? pourrai-je répondre à ces dégoûtés. Et surtout : n’est-ce pas une raison de plus, une raison absolue, de laver ces souillures et de les transformer en propretés physiques et morales ? Et qu'est-ce que l’hospitalité, qu'est-ce que la civilisation, qu'est-ce que l’évangélisation des pauvres, cette clef de voûte de l’ordre social selon le témoignage textuel du Verbe éternel, sinon ce lavage, ce désinfectant, cette purification des âmes et des corps, des mœurs et des habitudes, des arcanes spirituels comme de l'existence temporelle de l'humanité ? Il faut si peu d'efforts pour y arriver ! Et partout, de quelque nation qu’il s'agisse, les résultats de ces effortssont si resplendissants et si rapides !
Dans ce beau psaume du Miserere, que ne cessent de redire toutes les confessions chrétiennes, parce qu’il répond au cri intérieur de toutes les souffrances humaines, souvenez-vous de ce verset qui renferme tout un monde de pensées et qui pourrait bien former, à lui seul, un programme parfait des relations des hommes entre eux: « Tu me laveras, et je deviendrai plus blanc que la neige. Lavabis me, et super nivem deaibabor.» Et le Psalmiste ajoute comme corollaire — l'indication en cest encore bien précieuse en ce qui touche à la manière dont les infortunés demandent, demandent impérieusement, à être traités : — « Tu donneras à mon entendement l’allégresse et la joie, et alors mes os humiliés exulteront. Auditui meo dabis gaudium et lætitiam, et exultabunt ossa humiliata. »
Les Italiens, dont on médit, comme des autres peuples, quand on ne les connaît pas, quand on ne veut pas surtout se donner la peine de les connaitre, ont sur d’autres races l’avantage d’être sobres, honnêtes et respectueux ; ils sont intelligents, sensibles et aptes au travail. Aussi, sont-ilstrès estimés par les industriels et les entrepreneurs de travaux publics. Onles choisit de préférence pour les terrassements, les constructions de chemins de fer, d’aqueducs, de ponts et chaussées, pour l'extraction et la taille de la pierre ou du marbre.lls sont également recherchés dans la fabrication des tissus de laine, de coton ou de soie. Enfin, dans certaines parties de l'Amérique, les travaux agricoles sont tout à fait conformes à leur tempérament.
Bref, l'important pour nous tous, — je dispour nous tous, — est d’être bien convaincus que partout où l’on pourra grouper aux Etats-Unis les émigrésitaliens, leur permettre et leur faciliter les moyens de s'organiser en se disciplinant eux-mêmes, et surtout d'éviter l’oppression, le marchandage, l'exploitation de leurs bras et de leurs sueurs par le
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croupissement lâchement intéressé de leurs âmes et de leurs intelligences, partout, en un mot, où la religion de leur terre natale viendra au-devant des bons instincts de leur caractère natif, ils formeront, dans l’ensemble de | l'immigration américaine, un élément magnifique et, je ne il crains pas de l'affirmer hautement, un contingent modèle. i
Les essais où ces conditions ont déjà commencé à être franchement mises en valeur donnent des résultats les plus satisfaisants. Alors, une réelle sympathie s'établit entre les Yankees et eux ; alors, l'harmonie se dessine — (quoiqu'à des degrés divers, ce qui est une question de race; mais toutes les races ont des points communs) — entre eux et les autres nationalités, et l’antagonisme ne se montrera pas là où l’émulation triomphera. — Je dois dire, par | expérience, que l'accord se fait pour ainsi dire tout de suite entre Jes Italiens et les Canadiens. Les raisons seraient faciles à expliquer, si j'en avais le temps; mais qu'il vous suffise de savoir qu’une de ces raisons, qui est en même temps une preuve, c’est que les Canadiens mettent sans hésiter leurs églises au service des Italiens et leur ou- | 1 vrent leurs écoles, quand les occasions s’en présentent. | à
J’ajouterai que beaucoup d’Italiens occupent dans l’Amé- \ rique des positions élevées dans le commerce, la grande | | industrie, les banques; et aussi que, pour le développement | 4 des arts, des sciences et des professions libérales, l’Italie a | à certainement en Amérique son rôle marqué, et l'Amérique | À bien des progrès à s’approprier du contact des fils de l’Italie.
[l me paraît utile d'aborder maintenant avec vous || quelques considérations relatives à l’esprit américain, dans ce qui caractérise l’immensité de son essor industriel et
économique. Je crois être en mesure de vous fournir quelques indications non pas inconnues, mais peut-être insuffisamment connues.
Si la Constitution et l’esprit public des Etats-Unis de l'Amérique du Nord offrent de précieux avantages aux populations étrangères qui émigrent sur leur sol, il serait puéril de n’y pas considérer, de la part des Américains, un calcul qui n’est pas moins savant que généreux.
Ouvrir ses portes toutes grandes à des peuples qui ont vécu dans l’enchaînement des multiples déductions de l’ordre matériel, intellectuel, moral et religieux ; qui ont lutté pendant des siècles pour développer chez eux les forces de l’agriculture, de l’industrie, du commerce, du travail humain, en un mot, sous ses divers aspects et passant par des régimes divers ; à des peuples qui se sont élevés très haut dans les arts et dans les sciences, qui en ont possédé à peu près toutes les spécialités par une culture intensive ; qui ont fait, quoique plus d’une fois à leurs dépens, toutes les expériences de la vie sociale et politique ; donner la plus facile hospitalité soit aux couronnements, soit aux débris de toutes les activités progressives, et s'adapter en outre à soi-même, pour le service de ses propres relations commerciales, tous les tempéraments, toutes les langues, tous les liens nationaux de ces différents peuples ; avouez que c’est bien ce que l’on peut appeler de la haute, de la très haute philosophie pratique, de la grande, de la très grande politique. Filtrer à son profit l’habileté, les aptitudes, la science, les lumières et les énergies de toutes les nations civilisées du globe, n'est-ce point une fortune inouïe P
Et voyez aussi dans la pratique ! — L’Américain se fait un jeu d’aplanir les collines et de combler les vallées pour s'ouvrir des chemins, de jeter des ponts
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gigantesques sur des fleuves immenses, de percer des montagnes de granit, de creuser des ports de mer en pleine terre, de canaliser des eaux qui paraissent indomptables, et de créer des rivières factices à travers des landes. Il est arrivé à être le premier virtuose de la vapeur et de l'électricité, et à les manier avec la même désinvolture, avec le même doigté pour les entreprises les plus colossales et pour les plus menues. Par exemple, il perce un isthme, fait passer tout un train à la nage sur un ponton, ou transborde à quille sèche et par voie ferrée, d'une mer à l’autre, un grand vaisseau sans le décharger ; tout aussi bien que qu'on allume son cigare, et qu’on fait marcher sa machine à coudre à domicile. Il voit défiler automatiquement devant ses yeux, sur un ruban de papier sans fin, les nouvelles du monde entier, pendant qu’il déjeune ou qu’il réfléchit, les mains dans ses poches et les pieds sur son bureau. Eh bien! qu'augurer de ce superbe domptage, de cette merveilleuse domestication des forces de la nature ? ou plutôt, comment l'Américain asservit-il ces forces à la promptitude de sa décision, si ce n’est par ce qu'il a pu s’assimiler les découvertes, les études et le génie de tous les peuples? Ainsi armée devant les obstacles, sa propre valeur bat son plein, car c’est un prave: il ne recule jamais; c’est là sa caractéristique.
Et les occasions de déployer cette bravoure se multiplient à chaque pas. Faut-il abriter, et abriter confortablement, une multitude considérable d'agriculteurs, d’ouvriers, de commerçants, qui viennent brusquement ouvrir un territoire à la civilisation, s’y installer en masse, en prendre possession sans perdre une minute et y faire circuler, du soir au matin, tous les courants d’un état social nouveau ? tout est prêt, tout est organisé, le travail est dis-
tribué à chacun, et, en vingt-quatre heures, une ville se trouve bâtie de toutes pièces.
Voulez-vous que je vous raconte, en quelques mots, le spectacle d’une de ces féeries positives et tangibles de l'aptitude américaine à gagner les batailles de la volonté contre les inerties de la matière? C’est un spectacle dont j'ai été le témoin oculaire en 1876.
La passe du détroit nord de Long-Island n’offrait pas le tirant d’eau nécessaire pour permettre de la franchir à la flotte marchande de l'Atlantique ; un immense rocher sous-marin en formait le fond et ne lui donnait qu’une profondeur tout à fait insuffisante. Un ingénieur fut chargé d’en avoir le cœur net. Quarante-un tunnels, de 2,000 mètres de longueur chacun, furent creusés dans cette masse rocheuse ; 17,000 chambres de mine y furent également pratiquées, et 25,000 kilogrammes de matières explosibles furent logés dans ces cavités improvisées. Puis treize batteries électriques furent établies, communiquant avec tout ce réseau de tunnels et de chambres. Après quoi, le peuple fut convoqué en masse à l’acte final de l’entreprise. Nous étions là des millions de spectateurs échelonnés sur le rivage et occupant des lieues et des lieues de terrain. Une même émotion agitait toutes ces âmes, et au premier abord, un même sentiment de déception semblait s’être emparé de la masse. Songez, c’est déjà bien vieux; il ya quinze années ! 11 n’yavait rien en vue; on s'était imaginé apercevoir une machine formidable, un appareil proportionné à la puissance de l'obstacle à vaincre, quelque monstre de mécanique pour terrasser le monstre sousmarin. Assurément, le coup était manqué; on n’était pas prêt ; ce serait pour une autre fois, car on ne voyait rien, vous dis-je. Je metrompe. Au loin, sur le bord de la mer, on aperçevait, isolée, une tribune, et à côté une mince et
le se haute bigue, ce que vous appelez chez vous un mât véni- | tien. Voilà que le drapeau américain est hissé au haut | ts, le de la bigue. Tous les regards interrogent en silence ce | es de point minuscule. On distingue une enfant à peine au | lonté sortir du berceau prendre, seule, place dans cette tribune : dont c'était la petite Marie Wilson, la fille de l'ingénieur. Du pied de la tribune, son père lui fait un signe; l'enfant obéit pas le et pose son petit doigt sur un bouton invisible. Au même Ir à la instant, et pour ainsi dire du même choc et de la même ocher étincelle, un prodigieux soulèvement des eaux se produit u'une dans l'Océan et une immense acclamation retentit dans hargé les airs. C'était fait! 50,000 mètres cubes de rochers 0 mé- étaient pulvérisés, et la passe de Long-Island ouverte aux DARee navires du plus fort tonnage. \ Pen Abordez, nobles pavillons de toutes les nations du L sibles monde ! Peuples de l'Europe, amenez-nous vos fils qui € bat- sont à la fois, — car c’est là le sort du genre humain, — l'or- 6 194f gueil de votre race et la douleur de vos entrailles. Qu'ils >euple viennent à nous: ils nous apportent, dans une belle me- Nous sure, la gloire de leurs antiques luttes pour la civilisation, sur le et le génie de leurs traditions historiques; Dieu nous . Une permet de leur donner, en échange, le travail dans la emier liberté et la liberté par le travail. — Il n’y a plus d’océans. 1 s'être k Vous m'accuseriez peut-être de vous faire de la poésie, | 4 il ya si je ne vous disais rien de plus, si je vous dissimulais | naginé les difficultés de ce régime dans lequel le travail et la liropor- berté semblent vouloir lutter de vitesse, et si, en vous aelque parlant du génie créateur du peuple américain, j'évitais | à sous d'arrêter un instant mes regards devant vous sur les écarts | i ait pas de ce génie. — En prenant le mot de poésie dans sa signi- |A trien, fication étymologique, qui est celle de création, l’on doit | à a mer, bien accorder à l'Américain la poésie de l’idée civilisa- |!
ince et
trice; mais il faut aussi tenir compte chez lui des déviations de cette idée.
La capitale de ces déviations est Ile monopole, le monopole qui est, du reste, la grande plaie économique de notre siècle, Je ne m'arrêterai pas à examiner ce qu’on appelle les grands monopoles américains, ces monopoles auxquels on a donné, —est-ce par antiphrase ou pour en préparer le châtiment? — le nom de royautés, tels que les monopoles des chemins de fer, des télégraphes, ou des matières extraites des tréfonds du sol: la houille, le pétrole, les métaux précieux. Ce sont là de très graves questions, des questions chargées de menaces, il n'y a point à se le dissimuler, pour Ja paix sociale des Etats-Unis.
Mais je ne dois pas oublier que je n'ai à vous dire ici un mot que des monopoles, ou tendances de monopoles, qui se rapportent directement à la vie des classes laborieuses, qui frappent par conséquent le pauvre, le manouvrier, l’émigrant. Il s'agit du commerce des grains et de la viande. Or, déjà par le fait des tentatives de monopole sur ces denrées, on paye, aux Etats-Unis, au prix @e 5 à 6 dollars un baril de farine de froment, que l’on devrait pouvoir se procurer au prix de 2 ou 3 dollars au plus. Ainsi le pain, qui coûte actuellement 5 sous la livre de 16 onces, n’en devrait coûter que 2 ou 3. Les viandes, qui se paient, selon les morceaux, 5, 12, 15, 20, 25 sous la livre, seraient, sans les monopoles, facilement accessibles à 2, 6,7,10et 12 sous. C’est donc en définitive le 100 pour 100 que les monopoles prélèvent sur ces deux éléments essentiels de la vie alimentaire courante.— Il n’y a pourtant pas lieu de s’effrayer outre mesure de cette situation, qui, je le répéte, est une injustice flagrante ; car, dans un pays où ie gouvernement est l'expression réelle et non pas factice de la force populaire, ces monopoles ne sauraient subsister
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longtemps. On peut même dire qu’ils ont vécu ; ils sont jugés et condamnés ; nul parti ne se maintiendra, d'ici à peu, au pouvoir, qu’à lacondition de les abolir.
Ce qu'il y a de plus intéressant à étudier aujourd’hui, en | Amérique, au point de vue matériel, et qui ouvre des hori- 1 zons tout à fait nouveaux à sa politique internationale ; | là ce qui, par conséquent, peut avoir des effets méritant |] quelque prévision sur la question de l’émigration qui | 1 nous occupe ici, c’est le commerce extérieur de la grande {À République. J'aborde donc la dernière, mais aussi la plus sérieuse partie de cette conférence, et je vais être obligé d’aligner devant vous quelques chiffres. Je vous prie de vouloir bien me conserver encore quelques instants votre attention qui m'est si flatteuse,
Jusqu'à ces derniers temps, les Etats-Unis se sont À appliqués à développer leur commerce intérieur, et leur commerce extérieur a été plutôt négligé. C'était fort sage. Ne faut-il pas d’abord pourvoir aux nécessités, à la bonne | 4 façon, à l’aisance intérieure du foyer, avant de penser à | @ faire parler de soi et à se répandre au dehors ? — Aujourd’hui, le foyer est amplement pourvu, er la production dépasse de beaucoup ses besoins ; c’est Le signe certain de la stabilité dans la richesse, si quelque accident imprévu ne survient pas. Il faut donc choisir entre deux alternatives : ou cesser de produire autant, ou déverser une | à partie de ses productions au dehors. | à
Produire moins, c'est paralyser le travail et tarir, du | coup, la source de l’aisance publique. Cette alternative | à s'écarte donc d'elle-même. — Reste la seconde : ouvrir |! des issues extérieures au surplus, à l'excédent de la
production intérieure. Et vraiment, le salut économique est là, non seulement pour les Etats-Unis, inais encore pour toutes les nations qui ne veulent pas traîner une existence chétive à l’arrière-garde de la civilisation, ou se cantonner dans une oasis impénétrable, si tant est que ces oasis existent.
Mais ces issues, ces débouchés, cù se les approprier aujourd’hui, alors que l’on ne trouve plus de marchés sans y rencontrer des rivaux, des concurrents qui offrent leurs produits dans des conditions de vente ou d'échange à peu près uniformes ? Tout est nivelé dans l’industrie : les progrès et les valeurs. Le succès, la réussite, ne peut donc guère venir ni d'une production ineitleure, ni d’une production moins coûteuse, à peu de chose près du moins. Et puis, presque partout, l’industrie a marché plus vite que le commerce, et la fabrication a plus de souffle que le débit des objets fabriqués. Or, comme l’on ne peut ralentir la marche de l'industrie sans affamer les masses laborieuses, l’on est fatalement poussé à accélérer la marche du commerce. Ainsi que le démontre admirablement M. Leghait, ministre de Belgique à Washington, dans un rapport extrêmement remarquable auquel je puise à pleines mains pour vous faire bénéficier de son mérite, la lutte se transporte, à peu près partout, du terrain industriel sur le terrain commercial. Il n’y a pas à philosopher sur cette situation ; on est forcé de la constater, et il s’agit d’y voir clair sur son compte.
C’est ce dont, à l'heure actuelle, les Eïats-UÜnis se sont parfaitement pénétrés. Tout le monde y est aujourd’hui convaincu que l'exportation s'impose eñfin sans l'ombre de conteste, et qu’il faut par conséquent en préparer les moyens, vite et dru. Désormais, le gouvernement, c'est-àdire la nation, — car c’est la nation qui gouverne, — devra
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participer par tous les moyens à une extension de son commerce extérieur.
Un bill est donc sorti des entrailles de cette situation. Il a commencé, comme cela arrive pour tout ce qui est un peu brusque, à créer assez d’émoi au dedans, et beaucoup de malaise, beaucoup d’inquiétude au dehors.— A l’intérieur, on a dit : « C’est une mesure trop hâtive, rien n’est assez préparé. » Et ces appréciations étaient effectivement fondées. — Au dehors, surtout en Europe, on a dit: « C’est une indignité, c’est une déclaration de guerre ; on nous en veut donc bien ! » C'était une erreur d'optique. Eh non! les Etats Unis n’en veulent ni à l’industrie ni au commerce de l’Europe. Voilà ce qu'il faut bien se mettre dans la tête.
Que veulent-ils donc ? — Mais tout simplement l'extension nationale de leur commerce extérieur. Or, il se rencontre, — c’est là le point important à noter, — que, pour les Etats-Unis, les intérêts et le commerce extérieur sont plus particulièrement, et de beaucoup, du côté des Amériques, de l'Océanie et de l’Asie, que du côté de l'Europe. Et voilà tout.
Que les Etats-Unis, pour servir leurs propres intérêts, orientent leur convoitise commerciale vers ies autres pays du continent américain, et que, pour s’y concentrer, ils la détournent du continent européen, c’est assez naturel ; il y a là une action protectrice pour eux et nullement aggressive pour personne.
Pour vous faire toucher du doigt ce phénomène économique, voici, en trois tableaux, la statistique du commerce extérieur des Etats-Unis pendant l’année dernière, c’està-dire du 1" juillet 1889 au 30 juin 1890 :