IV. L ART DES JARDINS
Quelques jardins amis m'ont arrêté en revenant du parc. Le progrès dans l'art des jardins donne une mesure assez exacte du progrès de la civilisation. Aux États-Unis ce progrès a été rapide comme tous les autres. L'art des jardins est l'art de la paix par excellence ; en France il a subi les tourmentes de notre histoire, et nos mères ont eu longtemps à fleurir des cimetières plus que des jardins, mais il est en pleine renaissance: chacun veut être horticulteur. Aux Etats-Unis les mêmes causes produisent les mêmes effets : l'horticulture s'y est démocratisée. Là est le grand changement. Les jardins de Princes existent toujours, ou ceux des Mécènes qui les imitent et les dépassent; les Américains voient trop grand pour ne pas remonter d'eux-mêmes à la France du siècle de Louis XIV ; nulle part les parcs de Fontainebleau, de Vaux, de Compiègne, de Chantilly et tant d'autres n'ont été plus à la mode que chez eux; les générations nouvelles admirent encore et plus que jamais « les jardins de l'intelligence », et aussi le jardin du poète, le jardin secret, mais elles ne se contentent plus d'admirer, elles réclament un jardin nouveau, un jardin pour elles, le jardin de tout le monde; et ce jardin que Voltaire conseillait à Candide de cultiver, celui qu'on a appelé ensuite « le jardin de curé», et que l'imagination la plus humble cherche toujours pour s'y reposer, s'est réalisé aux États-Unis ; il s'est réalisé, mais enrichi, sinon agrandi, enrichi de l'héritage infini du passé en
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même temps que des découvertes des fleuristes de tous les pays, particulièrement de ceux du Japon. Il est devenu le contraire du jardin de luxe enclos de murs et n'éveillant chez le passant d'autre sentiment que celui de l'inégalité : tout à l'un, rien aux autres ; il réjouit les yeux de tous, il décore la rue, la route, la campagne ; il suggère non l'envie mais l'émulation, le désir de créer un foyer, une famille, un pays. Le jardin est un sourire, un encouragement à vivre, une symphonie de couleurs aussi bienfaifaisante pour l'éducation populaire qu'une symphonie musicale. L'art des jardins aux États-Unis s'est à la fois démocratisé et internationalisé. On trouve dans les jardins américains l'inspiration des progrès anglais, allemands, italiens, français et autres. Le jardin est devenu ici un besoin, le complément d'une architecture qui se crée. Un de mes amis résumait ainsi ce mouvement : « Un peu moins de couronnes aux morts, un peu plus de fleurs aux vivants.» Mais pour vulgariser l'art des jardins, il faut qu'il soit à bon marché. « Plus d'agrément à moins de peine et à plus bas prix » ; telle est la formule moderne. Simplifions noire jardin ; « nous voulons un home et non un musée ». On y est arrivé en réduisant l'usage des plantes annuelles, telles que le géranium, et en les remplaçant par des plantes vivaces, herbacées, bien groupées. Les Anglais ont obtenu ainsi des chefs-d'œuvre de simplicité pour accompagner un mur de brique, border une allée ; les Américains ne font pas moins bien ; soit qu'ils divisent leurs jardins en trois parties, chacune fleurissant à tour de pôle, à chaque saison, soit qu'ils disposent leurs plantes de façon que des Heurs nouvelles vieil-
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nent d'elles-mêmes remplacer celles qui ont (ait leur temps. Leurs jardins de printemps durent ainsi, — • selon la latitude et le climat, — du commencement de mai à la fin dejuin, puis se transforment en jardins d'été, en jardins d'automne. Chaque floraison a son moment de pleine beauté, son apothéose que la population fête par des visites successives : il y a le dimanche des lilas, le dimanche des rhododendrons et des azalées, celui des roses, celui des dahlias, celui des chrysanthèmes enfin. Mais ces expositions de fleurs sont encore un luxe, les amateurs disent : un excès. Le principal dans un jardin est non pas la fleur, mais le fond, le gazon, la feuille : la fleur n'est là que pour égayer et distraire les yeux, la verdure les repose; restons dans la juste proportion. Tout jardin américain bien conçu comprend un centre de gazon, une allée de gazon et des massifs d'arbustes et d'arbres avec quelque construction à l'arrièreplan. Parmi les massifs, les arbres fruitiers jouent un grand rôle, à commencer par le merisier ou malus aux fleurs doubles, véritable buisson ardent, l'enthousiasme en fleurs, et qui donne pour fruits sa beauté. Les arbustes qui ne fleurissent pas sont également appréciés, et la variété des feuillages, trop abandonnée jusqu'ici à la seule décoration des grands parcs, donne des résultats éLonnants; autant dire des bouquets de feuilles et non des massifs; et des bouquets qui changent de couleur avec les saisons. Tels érables du Japon sont verts au printemps, rouges en automne ou inversement. D'autres sont cuivrés, bronzés, argentés, ou de toutes les nuances du temps. Une ingénieuse prévoyance varie à l'infini cette mise en scène; le dessin d'une allée est une