V. — MONT-VERNON ET LA MAISON BLANCHE
Je me suis attardé au spectacle de ces jardins de Washington, après ce que j'ai dit déjà de tant d'au! res villes américaines, alors que je devrais parler aussi
des parcs de Baltimore, de Pittsburg, de la campagne de New-York, de Boston, de Lake-Mohonk, de New- Port, du New-Hampshire, del'Étatde Vermont... ; la raison c'est que Washington résume tout le reste ; ce que j'ai pu prendre ailleurs pourune exception, pour un privilège, c'est tout le pays, et cela explique le pays. Chacun de ces millions de jardins encadre un foyer, une famille. Cette société toute neuve, faite d'émigrants inconnus les uns des autres s'est fondue dans un besoin commun de bien-être ; la classe bourgeoise s'est créée aux États-Unis. A côté des maisons très riches qui jouent leur rôle d'éducatrices du goût général, un nombre infini de petits ménages américains, partis de rien, se sont installés et les voilà qui déjà, ayant pris racine, servent de stimulant à la classe ouvrière. Ainsi la société américaine, en dépit du luxe sans bornes de son aristocratie, reste démocratique et s'organise pour ne pas abandonner les traditions qui lui ont si bien réussi, la tradition de ses fondateurs,
Cette tradition estconservée vivante à Mont-Vernon que je m'abstiendrai de décrire après tant d'autres. Mont-Vernon est plus qu'un foyer ; c'est le berceau de tous les foyers américains ; c'est la glorification de la lutte pour l'indépendance ; c'est une exposition permanente du devoir américain, en même temps que l'éloge de la vie simple, familiale. Dans la visite de ces appartements que la piété d'une association de femmes américaines a si bien gardés, le souvenir du général Washington est inséparable de celui de sa compagne, Marthe Washington ; un même tombeau les réunit. Des arbres ont été plantés dans le parc pour commémorer les amitiés qui se groupèrent
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à ce foyer; le magnolia de La Fayette vit encore sur une pelouse, dans la société des fleurs et des oiseaux. Des millions d'Américains défilent, chaque année, dans celte demeure; c'est leur pèlerinage; ils en reviennent pénétrés de l'esprit qui les a créés. Cet esprit est encore présent à la Maison Blanche ; ils'esl transmis de Washington et de Jefferson aux grands Présidents, aux Madison, aux Monroe, aux Lincoln, aux Grant, aux Cleveland , aux: Mae Kinley, dont les Présidents nouveaux ne pourront pas dégénérer sans provoquer un scandale. On attend que chaque Président, élu par le pays tout entier pour une telle succession, soit à la hauteur du pays et du passé. Or, le pays est simple, comme l'a été le passé. Quelle différence inévitable entre l'entrée dans le palais du Président de la République française à l'Elysée et une visite à la Maison Blanche '.' La diflérence qui sépare un palais napoléonien d'une maison, un monument d'un foyer. La Maison Blanche c'est Mont- Vernon élargi.
La ville de Washington est restée, restera longtemps encore, espérons-le, la ville de la reconnaissance. Tout oela se tient. Le square La Fayette, avec ses deux beaux monuments principaux à La Fayette el ii Etochambeau faisant l'ace à la Maison Blanche el l'accompagnant, est l'hommage le plus touchant qu'un peuple puisse rendre à ses libérateurs. Beaucoup d'enfants américains croyaient autrefois que La Fayette et Washington étaient des jumeaux, tant ils entendaient souvent associer leurs deux noms. Cel enthousiasme de gratitude a quelquechose aussi de juvénile comme l'élan d'un enfanl heureux.
J'ai été reçu h la Maison Blanche toujours cordia-
lement, soit comme visiteur, soit comme ami, en 1902, en 1907, en 4911, en 1912; j'y ai vu deux Présidents bien différents, devenus deux adversaires acharnés, M. Roosevelt, puis M. Taft ; tous deux se ressemblenten un point : la simplicité; l'attachement à la vie de famille ; — par parenthèse, je n'ai jamais vu, môme en France, de ménages plus unis qu'en Amérique. J'espère que M. Roosevelt et M. Taft me pardonneront si j'ose dire qu'en dépit de leurs batailles électorales, leur accueil, à tous deux, m'a laissé l'impression d'une grande bonne volonté, d'une grande bonté ; j'irais même plus loin et, si le président Roosevelt n'avait pas mis à mort tant délions, d'ours, d'éléphants, de rhinocéros, je dirais qu'il rivalise avec Rudyard Kipling dans sa passion des animaux, particulièrement des oiseaux dont il connaît les mœurs et les chants. Obligé d'observer la réserve que chacun comprend devant ces luttes publiques qui se poursuivaient entre les deux candidats pendant mon dernier voyage, je déplorais pourtant qu'elles fussent poussées à ce degré d'ardeur, mais un Américain en qui j'ai confiance me rassura : quand l'élection, me dit il, sera passée, il n'y paraîtra plus; l'agitation momentanée du pays aura été bienfaisante; elle aura entretenu l'esprit public ; elle aura obligé chaque citoyen, homme, femme et enfant, h s'intéresser à l'acte essentiel de notre vie nationale. Il est vrai, répondis-je, qu'en France nous sommes infiniment plus calmes le jour où notre Congrès, par un mécanisme parfait, désigne en quelques heures notre Président de la République. .
R est vrai aussi qu'aux Etats-Unis le Président peut faire beaucoup de mal ou beaucoup de bien pendant
MnM'-VEItNMN Kl' LA MAISON BLANCHE ÏH'J
ses quatre années de fonctions; et c'est pourquoi j'ai fait eu 1902 ma première visite à la .Maison Btanebe. J'étais venu, d'accord avec mes collègues et amis américains Andrew D. White, Seth Low, Holls. Murray Botler, pour en appeler à l'initiative présidentielle contre la force d'inertie gouvernementale européenne ; l'accueil fait à cette démarche inusitée montre trop bien les services qoe les Étals-Unis peuvent rendre au monde pour que j'aie le droit de n'en lien dire. Je me rappelle presque mot pour mot mon plaidoyer : a L'Europe suit attentivement votre activité », dis je au président Roosevelt, en présence de l'ambassadeur d'élite, Jules Cambon, que mes paroles n'offusquèrent pas ; « l'Europe libérale n'a plus de guide ; Gambetta et Gladstone sont morts; vous êtes une grande espérance ou un grand danger, selon que vous servirez la justice ou la violence. » Le Président m'interrompit pour protester chaleureusement de son attachement cala paix. « Nous pouvez, reprisje. affirmer cet attachement par un acte qui vaudra à votre pays et a vous-même la gratitude du monde ; vous pouvez montrer à l'Europe le chemin de la paix et l'y conduire. » J'expliquai alors, ce que j'avais exposé vainement, depuis trois ans, en Europe, l'œuvre de la première conférence de la Haye, asttvfe inespérée, mais considérée comme mort-née par le scepticisme des ehanceïFeriea -, j'insistai sur l'utilité pratique di- la convention pour la solution pacifique des conflits internationaux, sur les services que pourrait rendre la nouvelle Cour d'arbitrage, si seulement on consentait à s'en servir; mais personne n'y consentait : personne ne voulait y croire, en faire fessai. « Faites cesser ee boycottage, dis je enfin;
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donnez, de votre cùlé de l'Atlantique, le signal de la confiance que nous n'avons pas en Europe ; traversez l'océan pour en appeler au tribunal que nous avons, nous, sous la main ! Vous avez dans les cartons de votre Ministère des Affaires Étrangères, comme tous les gouvernements, au moins une douzaine de différends internationaux en suspens depuis des années : la permanence de ces différends envenime les relations entre les peuples, paralyse les efforts de conciliation, entretient des antagonismes stériles ; prenez un de ces différends, peu importe lequel, soumettezle ouvertement à l'arbitrage et vous aurez sauvé la Cour de la Haye ! »
Je serais plus qu'ingrat si je n'avais pas rendu par la suite au président Roosevelt l'hommage qui lui était dû pour la franchise et la promptitude qu'il mit à me donner satisfaction. « Voyez de ma part, en sortant d'ici, me dit-il, le secrétaire d'État aux Affaires extérieures, M. John Hay ; ce qui sera possible, il le fera. » Je n'y manquai pas et nous y allâmes aussitôt ; je trouvai en lui une âme qui n'avait pas besoin d'être éveillée et, dès longtemps, vouée au service des justes causes. Un mois après, le 7 avril 1902, M. Jules Cambon écrivait officiellement au Ministre des Affaires étrangères à Paris que le gouvernement des États-Unis et son voisin du Mexique avaient décidé de régler à la Haye le litige des fonds pieux de Californie. Cet avertissement fut compris et je me chargeai de le souligner en Europe. C'est de cette époque que date la fondation du groupe de l'arbitrage au Parlement français. Les gouvernements européens avaient pu ignorer la nouvelle juridiction, aussi longtemps que nul ne la