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fréquentait, mais du jour où il lui arrivait une clientèle du Nouveau Monde, du jour où l'Amérique ellemême n'hésitait pas à faire confiance à une institution siégeant en Europe, la situation changeait du tout au tout. Au reste un nouveau secours, bien puissant aussi, — je m'honore d'avoir contribué à le provoquer, avec l'aide de mon collègue et ami, le général Porter, — vint à la Cour de la Haye, quand les gouvernements s'étant décidés à la reconnaître, mais sans allerjusqu'à lui bâtir ni même lui acheter un local, un autre Américain, Andrew Carnegie, prit l'initiative de lui édifier un palais. L'Europe accepta sans hésiter le don magnifique et la leçon, comme elle suivit l'exemple; et, depuis lors, si les conventions de la Haye n'ont pas empêché toutes les guerres, — ce que personne n'avait rêvé, — elles ont cependant permis de régler à l'amiable de graves conflits, tels que ceux de Dogger-Bank, de Casablanca, d'autres encore, suffisants pour déchaîner une guerre générale et ouvrir des sources intarissables de représailles en d'autres temps. Peut-être en outre, la surprise de ces règlements faciles a-t-elle contribué à mettre les États intéressés sur la pente d'autres accords plus laborieux. S'il en est ainsi, M. Jules Cambon, aujourd'hui ambassadeur à Berlin, n'a pas eu lieu de regretter la démarche qu'il avait favorisée, dix ans plus tôt, à Washington, quand il signa la convention franco-allemande du 4 novembre 1911 concernant le Maroc et stipulant que les difficultés qui pourraient s'élever ultérieurement, entre les deux gouvernements, dan- l'application de cette convention seraient soumises a la cour de la Haye. M. l'ait ne s'est pas montré moins partisan que
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son prédécesseur de la politique de l'arbitrage ; il a même été trop loin, à mon sens, quand il a cru pouvoir signer avec la France et la Grande-Bretagne des traités généraux d'arbitrage obligatoire sans restriction ; trop loin, ou plutôt trop vite, car il répondait aux aspirations générales des Etats-Unis, mais il était en avance sur le congrès. Il a compris son pays mieux qu'il n'a compris son Parlement. Les parlements agissent sous les influences immédiates qui les ont élus et non pas pour répondre à des aspirations à venir ; ils contrarient même ces aspirations jusqu'au jour oii elles leur sont signifiées par des votes. En supposant que M. Taft ait réussi à faire voter ses traités, plus ou moins par surprise, pouvait-il répondre qu'une fois signés et, le moment venu d'exécuter une sentence arbitrale condamnant les Etats-Unis, ils ne seraient pas désavoués? Mieux valait un échec que le scandale possible d'un tel recul.
La Maison Blanche sera toujours le champ de bataille où se combattront des forces difficiles à concilier : le sentiment du pays, souvent complexe, et l'influence ambiante de la société et des bureaux. Le sentiment du pays a dominé dans l'exemple que je viens de prendre. En sera t il toujours ainsi ? je le crois, à moins que ce sentiment, faute de netteté dans la direction, ne s'altère. « Combien de temps votre République durera-t-elle? » demandait un jour M. Guizot au poète et ambassadeur Lowel. Celui-ci répondit : « Aussi longtemps que dureront les idées des hommes qui l'ont fondée. »
La Maison Blanche aura fort à faire pour se défendre. Elle baigne dans une atmosphère de fonc-
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tionnaires, plus un grand nombre d'anciens officiers retraités des armées de terre et de mer. Le corps diplomatique a son influence sur les salons qui ne sont pas tous pénétrés dos traditions de Mont-Vernon. J'ai vu de bien mauvaises mœurs cosmopolites chercher un terrain favorable dans l'indépendance des mœurs américaines.
Tout cela change l'air d'une ville. De même que la femme du monde aui États-Unis, avec le brillant cortège qui l'entoure, est déjà l'aristocratie du pays. de même la cité fédérale pourra devenir assez vite, avec les éléments dont elle est faite, une petite cour plutôt qu'une grande capitale ; la cour d'une démocratie ! Alors que restera-t-il de l'esprit de Mont-Vernon î Que deviendront les espérances de la pensée européenne? Que deviendront les germes de l'indépendance semés par les fondateurs des États-Unis?
Chateaubriand a défini l'œuvre immense du général Washington dans son parallèle fameux avec l'œuvre de Napoléon Ve. « Cherchez les bois où brilla l'épée de Washington, qu'y trouvez- vous? Des tombeaux? Non, un monde. Washington a laissé les Etats-Unis pour trophée sur son champ de bataille. »
Ce monde aujourd'hui passe en étendue, en population, en richesse, ce que ses créateurs ne pouvaient prévoir à si brève échéance ; et c'est dans celle ville que son sort, en somme, se décidera Jamais je n'ai mieux senti quelle était la mission d'un État nouveau, quel était le devoir américain. Le progrès matériel est inespéré; mais le progrès moral doit suivre de près, sous peine de tout compromettre, et c'est ce que les Américains sentent profondément, c'est pourquoi leur effort se porte sur tout à la fois, programme
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politique, programme économique, éducation, religion. Les idéalistes américains ne le disent pas, mais leur devoir serait de régénérer l'ancien monde en lui donnant le programme de gouvernement qui lui manque, le programme non pas d'un parti, mais celui d'une époque, le programme que des calculs ambitieux ne peuvent modifier que dans le détail, celui qui répond aux intérêts permanents d'un pays et qui, dès lors, doit être connu de tous, s'exécuter automatiquement avec le concours de tous! Ce programme, au fond, il serait partout le même, dans ses grandes lignes ; et ces grandes lignes, quel service ce serait rendre à la paix que de les simplifier au point qu'elles deviennent visibles pour tous. De même aussi la religion. L'Europe s'acharne à conserver intactes des religions qui tombent en désuétude, comme tout le reste. N'est-ce pas, pour les États-Unis, la fonction sociale par excellence à remplir entre l'Extrême Orient et l'Europe que la recherche d'une religion de conciliation, une religion nouvelle qui n'exclue personne de son humanité supérieure .'
Est-ce trop demander à la jeune République des Etats-Unis que d'attendre d'elle de tels services? Non ; mesurons-les à sa taille et à son âge. Le Nouveau Monde est notre débiteur à nous, Européens, qui depuis cinq siècles l'avons peuplé de notre sang, enrichi de notre héroïsme ; il nous doit en échange un idéal, un but ; il nous doit d'être une rénovation et non une copie de la vieille Europe. Si le gouvernement des États-Unis se dérobait au paiement de celte dette, à l'accomplissement de ce devoir à la fois filial, national, mondial, il serait complice d'une déception colossale, d'une véritable défection. Mais
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non, il n'est plus maître de s'arrêter, encore moins de revenir en arrière ; il ne laissera pas protester la signature et la parole des héros dont il est l'exécuteur testamentaire. 11 n'éteindra pas le (lambeau dont il a la garde.
Les inquiétudes que j'exprime, je les ai senties dès le premier jour, dans les salons de Washington, et, de nouveau, dix ans plus tard, dans le charme môme de ses jardins. Tout ce bien-être que j'y vois fleurir et tout ce luxe, c'est un bon signe, je l'ai dit, et une garantie de progrès ; mais c'est aussi le danger de la vie bourgeoise, la tentation de s'accommoder d'un régime plus égoïste que généreux : chacun pour soi, le gouvernement pour tous. Il est donc probable que le gouvernement sera de plus en plus laissé à lui-même et qu'il devra par conséquent être de plus en plus à la hauteur d'une tache toujours plus diflicile. A mesure que je m'éloigne de Washington à présent, je vois plus nettement se dessiner dans le ciel des Etats-Unis le symbole de l'aigle, et je pense souvent : les Américains ont devant eux deux destinées bien différentes, toutes deux représentées par des emblèmes qui leur sont sacrés. L'une condamnée d'avance, intolérable au monde moderne, est celle de la domination, celle de l'aigle; 1 autre, au contraire, éternelle et bienfaisante, est celle de l'action directrice, celle de l'étoile.
Entre ces deux destinées, le peuple américain a, d'instinct, choisi la plus noble et la plus sûre, mais son gouvernement ne sera-t-il pas souvent tenté d'y être infidèle ?