‹ Les États-Unis d'AmériqueChapitre 28 sur 139 · ONE VILLE NOUVELLE : SEATTLE · texte numérisé non relu

ONE VILLE NOUVELLE : SEATTLE

s'étaient installés sur la crête, dominant le golfe, les lacs, jouissant d'un panorama sans pareil. Qu'à cela ne tienne : oo va descendre leurs maisons! J'ai vu. nouveau Macbeth, j'ai vu de mes yeux ces maisons descendre; elles sont en mouvement devant moi; je suis allé m'assurer que je n'étais pas l'objet d'une hallucination. Voici l'opération : chacune de ces jolies maisons d'ordinaire est en bois, mais nous verrons plus tard qu'on déplace avec un même succès les maisons en briques, en granit même. Ces maisons en bois sont relativement grandes: les plus spacieuses peuvent contenir une dizaine au moins de pièces. Perchées sur la falaise (dont les machines perforatrices ne cessent jour et nuit d'attaquer les flancs, qu'une série de chemins de fer transportent ailleurs), elles sont prêtes pour le voyage. Des ouvriers ont vite fait de dégager leurs fonda' ions, auxquelles ils substituent un quadrilatère de madriers ; sous ces madriers on glisse deux poutres énormes de bois massif orientées, comme un gigantesque chariot, dans la direction du vide. Préalablement on a pratiqué un pont, un plan incliné descendant jusqu'il la plaine. Des piles de traverses de bois à peines taillées sonl superposées comme les dés d'un jeu de construction, de moins en moins nombreux ;i mesure que le plan incliné qu'elles supportent approche du niveau du terrain déblayé. Là tout est prêt à recevoir la maison. Sur cette passerelle des plus sommaires, telle qu'un enfant, semble l-il. la concevrait, des cordages savamment combinés font glisser doucement les deux poutres e1 avec elles la maison tout entière jusqu'à ce qu'elle ait atteint le sol qui l'attend; alors les poutres sont

munies de fortes roues; on la dirige, on la tourne, on l'ajuste au sol ; il n'y a plus qu'à l'habiter.

J'ai interrogé la propriétaire d'une de ces maisons, tandis qu'elle procédait à l'installation d'un raccord et aux apprêts d'un jardinet devant sa véranda remise en place : elle s'amusait de ma surprise, ou pour mieux dire, de mon ahurissement, et, de très bonne grâce, elle me donna tous les détails sur son déménagement. « Rien de plus simple, disait-elle, on n'a touché à rien ; tout descend en même temps, le mobilier, les tableaux, les « fixtures »; on retrouve tout à sa place. Je n'ai pas eu un carreau cassé. » Et elle disait vrai, car j'avais vu et je voyais encore les autres maisons, suivant l'exemple de la sienne, chacune sur son plan incliné, avec ses ienètres intactes, les rideaux de vitrage à leur place, etc.. Sa satisfaction pourtant n'était pas sans mélange, car elle ajouta : « J'en ai pour 2o. 000 dollars, tout compris, transport, raccords, etc., » — A ce prix, demandai-je. n'auriez-vouspas pu en construire une neuve ? — « Probablement », dit-elle, avec pbilosophie.

L'entrepreneur que je surpris sur son chantier fut plus optimiste; il m'expliqua que si les propriétaires louent leurs maisons ainsi transplantées, seulement pendant cinq ou six ans, le loyer suflit pour les dédommager; le terrain, pendant ce temps, prend de la valeur et ils peuvent alors faire reconstruire pour de bon ou revendre avec un grand bénéfice. Les Américains s'accommodent du provisoire ; ils construisent une maison, comme ils créent une ferme, pour l'abandonner, et pour chercher à faire mieux ailleurs, toujours plus avant ; ils s'attachent à mettre en valeur la terre plus qu'à se l'approprier.

UNE VILLE NOUVELLE : SEATTLE Gl

Aucun obstacle ne les arrête; au contraire, c'est l'obstacle qui les attire, les stimule. Autre exemple, autre extraordinaire expédient : en prévision de l'ouverture du canal de Panama qui fera de Seattle l'une des principales escales, l'une des ressources de la navigation du Pacifique et de l'Atlantique, le besoin de docks et de terrains nouveaux s'est fait sentir en bordure du Sound, le long du rivage déjà conquis sur la montagne qui plonge dans l'eau; on s'est décidé très vite à élargir le rivage, toujours en décapitant la montagne, mais, cette fois, par un procédé différent qui consiste à liquéfier la montagne et que nos Annales de Géographie (18 mais 1913) décrivent ainsi : « Les collines composées d'argiles glaciaires et de cailloux sans cohésion ont été attaquées par de puissants jets d'eau ; les flots de boue sont allés se décanter sur la rive où des pilotis de bois, puis des piliers de béton ont été fixés ; d'autres remblaiements ont consolidé les vases et créé un emplacement propre à la construction d'usines et d'entrepôts. » Et ce n'est qu'un commencement.

Tout compte fait, raser une colline et transporter dans la vallée la terre et les maisons qui la couronnent, ce qu'on appelle ici degrading, c'est un tour de force peu commun, sauf à Seattle, oii l'extraordinaire est la règle, où L'impossible es! le but. <>n dit « l'esprit de Seattle », o la volonté de Seattle », « la démarche de Seattle », et c'est vrai ; j'ai vu des Américains que je connais cl qui m'ont raconté leurs entreprises, marcher comme ils parlent : avec la certitude (Insuccès.

Cette assurance a fait ses preuves; c'esl grâce à elle que les habitants de Seattle ont l'ail leurs fameux plans d'agrandissement, au plus fort du terrible

02 DU SEATTLE A SALT-LAKE-Cm

incendie de 1889; — la plupart des villes américaines d'avenir ont pour point de départ un désastre vaillamment surmonté ; — c'est grâce à elle qu'ils ont forcé les compagnies de chemins de fer à prendre en considération leur pays, ignoré, dédaigné, contesté. Les compagnies refusaient de faire aboutir leurs lignes à ce terminus de montagnes, de lacs et de golfes inextricables ; elles déclaraient le projet irréalisable et fou. Les habitants ne se découragèrent pas : ils construisirent eux-mêmes, par corvées, par leurs seuls moyens, un tronçon de ligne, le plus difficile, partant de chez eux pour aller servir d'amorce aux chemins de fer à venir. Depuis lors, Seattle avec les deux autres ports du nord -ouest, Portland etTacoma, est devenue l'un des points de concentration de toutes les lignes transcontinentales : six actuellement, huit demain, et combien d'autres par la suite. C'est le commerce avec l'Extrême-Orient organisé.

Ainsi s'explique que Seattle refuse énergiquement de suivre le chauvinisme dans ses excitations contre le Japon. Le grand voyage de l'Atlantique au Pacifique et au Japon est abrégé de deux jours, par Seattle, grâce à la courbure de la terre. Seattle est maintenant, avec tous les autres ports environnants, Tacoma, Everett, Victoria, Vancouver, Portland, le centre de ravitaillement de l'Alaska et de la Colombie britannique. Beaucoup d'habitants vont travailler l'été au Klondike et reviennent passer l'hiver à Seattle ou aux environs.

Les prophètes de malheur prédisent à l'audacieuse Seattle des déceptions, des faillites, les lendemains de rêves trop ambitieux.

« Qu'importe, répondent les audacieux, puisque

OSE VII, Lie NOUVELLE : SEATTLE OH

nous supportons bien les déceptions : nous ne travaillons pas pour nous seulement; nous travaillons pour la ville, pour le pays, pour l'avenir. On ne fait rien -ans risques et sans sacrifices ; en admettant que nous aboutissions a des mécomptes, nous recommencerons, voilà tout ; et, si nous échouons encore, d'autres recueilleront le fruit île nos efforts. Rien n'est perdu, soyez tranquille ; que l'isthme de Panama soit percé, que les villes concurrentes se développent, peu importe : le port de Seattle est le centre de richesses trop nombreuses et trop importantes pour ne pas s'imposer, non seulement comme intermédiaire entre l'Occidentet Vi Prient, mais comme marché de production. Et c'est bien pourquoi vous voyez tant d'argent venir de l'est se placer chez nous ; c'est pourquoi la plus-value du terrain nous permet de multiplier sans marchander les sacrifices pour l'avenir. Dans peu de temps le lac Washington, assez profond pour y abriter les plus grandes flottes, sera relié, à travers la ville, au golfe du Sound; nos mines de charbon commenceront à donner leur rendement; nous avons du minerai de 1er, nous aurons nos aciéries ; nos produits agricoles seront décuplés.

« Les capitaux qui nous arrivent travaillent à coup sûr ii Seattle, au point que la question de la propriété se pose ici forcément sous un jour nouveau. Les théories de Henry George ont ici de nombreux adeptes, Gela se conçoit. Vous voyez ce terrain de valeur nulle, il y a dix ans, et qui vaut déjà, en attendant mieux, un million de dollars aujourd'hui ; son propriétaire se borne à attendre que la ville continue a travailler pour lui ; pendant ce temps il est à New-York, où il ne fait rien : il spécule sur le travail

d'autrui. Est-ce licite '? Est-ce juste ? A Vancouver, le même problème s'est posé ; il est re'solu non par le socialisme, mais par ce qu'on appelle ici la single tax ; c'est la valeur de la terre qui est frappée, selon le principe de Henry George ; la terre doit rapporter à la communauté et non au propriétaire seulement.

« Comprenez bien ceci, messieurs les Européens, gens de l'Est, nous ne pouvons pas vivre de vos solutions; nous devons chercher et trouver les nôtres. N'essayez donc pas de nous juger à votre mesure ; nous sommes différents de vous, par la force des choses et par votre faute. Par la force des choses, réfléchissez : la civilisation a toujours avancé de l'Est à l'Ouest, avec le soleil, et maintenant elle arrive au bout de sa course, chez nous, sur nous. C'est sur nous que pèsent toutes vos déceptions et tous vos excès,) comme aussi vos bienfaits, sur nous que pèsent tous les problèmes que vous n'avez pas pu résoudre.

« Laissez-nous du moins les résoudre avec nos yeux, avec nos moyens, non avec les vôtres ; nous sommes nouveaux, sur un terrain nouveau, nous avons le droit de chercher des solutions nouvelles, nos solutions et non les vôtres. »

Ainsi l'esprit de Seattle n'accepte rien que sous bénéfice d'inventaire dans l'héritage européen. L'esprit de Seattle remet tout en question, renouvelle tout. Il se retrouve dans toutes les œuvres du pays, par exemple dans les églises où mes conférences furent organisées à la perfection: je parlerai plus loin de l'église presbytérienne ; je dois aussi une mention reconnaissante à l'église congrégationnelle, l'église démocratique par excellence, en même temps que la plus ancienne. Elle ne dépend d'aucun évèque, elle

Page 1