‹ Les États-Unis d'AmériqueChapitre 36 sur 139 · IV. — - PORT LÀ N I) . LE S A C 11 A M E Nïn. I. 0 It · texte numérisé non relu

IV. — - PORT LÀ N I) . LE S A C 11 A M E Nïn. I. 0 It

La route de Seattle à Tacoma, et surtout celle de Tacoma à Porlland, est belle à travers ces montagnes grandioses, riches en bois, en mines, en charbon, sans parler des plaines fertiles en fruits magnifiques et en grains. Porlland est une ville de progrès, comme les autres, bien que les habitants de Seattle

la qualifient dédaigneusement de « conservative city » ; elle porte aussi le nom de « ville des roses » ; elle compte plus de 200.000 habitants; elle est le port du magnifique bassin de la Gubjjubia, plus vaste, à lui seul, que toute la France ; son commerce est très important ; son industrie ne l'est pas moins ; c'est là que fonctionne le téléphone idéal, automatique, sans employés pour ainsi dire, sans indiscrétion, sans impatience. M. Samuel Hill, le président très distingué de cette organisation, m'en a fait les honneurs ; c'est un spectacle impressionnant que cette bibliothèque de petits appareils recevant et transmettant aussitôt d eux-mêmes le son, la voix, la vie, et remplaçant des centaines d'activités et de cerveaux d'êtres vivants. A quoi ne pas s'attendre quand on a vu fonctionner mécaniquement un service aussi délicat, aussi humain, aussi multiple, aussi compliqué? M. S. Hill est également l'un des agents les plus dévoués de la création du réseau des routçsqui manquent presque complètement aux Etats-Unis.

La beauté du fleuve Golumbia, en quittant PorU land, vers l'Est, est célèbre ; c'est un lac, une succession de lacs imposants baignant jusqu'au pied des hautes montagnes et des rochers qui forment leurs rives.

Je n'ai pas parlé, faute de temps, du Sacramento dont nous avons remonté le cours dans la direction de Portland; c'était pourtant un grand spectacle, bien fait pour évoquer les souvenirs des pionniers européens, la lutte de la science et du commerce contre les Indiens, contre la solitude, la distance \ et toutes les forces de la nature coalisées. Aujourd'hui le Sacramento précipite ses eaux à travers les

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anontagnes déboisées, incendiées, ravagées; il y a là, pour le peuple américain, une grande œuvre de réparation à entreprendre. Nulle part, si ce n'est en Turquie et en Grèce, je n'ai mieux compris l'imprévoyance de l'homme et son acharnement à anéantir ce que la nature a mis des siècles à préparer. Les Arabes disent : « Un seul peut détruire ce que mille ne sauraient construire » ; ici il faut dire : « Un seul homme peut détruire ce que des milliers d'années ont créé. »

L'or, avec la locomotive, est sans doute le grand coupable; la soif, la frénésie de l'or. On a commencé par tout sacrifier à l'exploitation de l'or sur les rives du Sacramento, et peu à peu ce magnifique pays a été réduit à l'état de scorie. Les mines elles-mêmes, victimes de cette fièvre, et faute d'une exploitation paternelle, avaient été laissées à l'abandon. Mais aujourd'hui la science, là comme ailleurs, a corrigé l'erreur de l'homme et multiplié ses moyens d'action. Tandis que s'organise un mouvement presque universel d'opinion contre le déboisement, cette autre forme de la violence, des procédés nouveaux permettent d'extraire encore beaucoup d'or des gisements considérés comme épuisés. J'ai eu la bonne fortune de voyageravec un chercheurd'or. M. Hulchinson, et c'est sous sa conduite que j'ai vu le Sacramento. Qe chercheur d'or est naturellement un nomade; il a porté son énergie de Seattle au Klondike, où il a travaillé dur pendant huit années; puis il est descendu dans l'Arizona où il s'est établi aveo sa famille, son automobile et ses moulins. Sur les rives du San\iîiii'iilo j'ai suivi avec mon compagnon les deux opérations courantes, celle du lavage des sables du tur-

rent et celle de l'extraction des minerais aurifères ou autres dans la montagne; car on ne trouve pas que de l'or en Californie : nombreux sont les métaux qui s'offrent aux recherches, argent, cuivre, etc. Que de progrès réalisés! On m'a montré un tableau représentant l'outillage du mineur il y a cinquante ans : un âne, une pioche, une pelle et des sacs ! Aujourd'hui, on n'a plus que l'embarras du choix pour briser, fouiller le rocher, le réduire en poussière et en extraire chimiquement les matières précieuses. Dans toutes les villes des régions intéressées les magasins exposent à leurs vitrines le matériel nouveau du mineur, des modèles réduits de machines perçant toutes seules les tunnels. On frémit en pensant ;\ l'énergie que dépensèrent les chercheurs d'or, il y a cinquante ans. livrés à eux-mêmes dans ces déserts, avec leur misère d'abord, leur richesse ensuite, plus dangereuse parfois que le dénuement... Aujourd'hui, tout cela s'est organisé; les chercheurs d'or font leur police; le voleur aie télégraphe et la distance contre lui; dès qu'il disparait, il est signalé, attendu et pris à la première ville voisine. L'industrie des chercheurs d'or s'est régularisée, comme les autres et, si j'en juge par mon ami, elle fait des hommes de premier ordre.

Sur les rives du Sacramento, perchés en travers du courant, les moulins semblent des établissements de pêcheurs arrêtant dans leurs filets non pas le poisson, mais les pépites. Au-dessus de nous la dynamite fait sauter des quartiers de roc près d'une maison rudimentaire perdue parmi les squelettes de grands bois brûlés ; puis c'est un petit chemin fer Decauville qui amène au-dessus de la maison les chariots

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contenanl les rfitehers arrachés et les verse au premier étage :1a. ils sont mâchés par une première machine qui les envoie en petits morceaux au rezde-chaussée ; ils sont alors réduits en poudre et passent dans des bassin s inférieurs où l'or est dissous puis précipité par le zinc et finalement reste seul. D'espace en espace, les feux solitaires brillent au flanc de la montagne dans la nuit. Chacun veille avec son trésor, chaque jour grossi, protégé par la seule notion de l'intérêt commun à tous, le besoin de sécurité. Partout ce besoin de sécurité règle l'organisation moderne : les gouvernements n'échapperont pas à la nécessité de régler de même leurs relations avec le minimum possible de sacrifices. Mais qtte d'erreurs tes générations nouvelles ont à réparer '.'

Patience! La première partie de la ligne de San- Krancisco à Portland est déjà une revanche magnifique du progrès. Je crois que nulle partje n'ai vu plus éloquemment affirmé, démontré, le triompbe matériel et moral de l'organisation moderne sur le désordre intérieur; ces belles montagnes, parallèles a la mer, au nord comme au sud de San-Francisco, étendent leurs manteaux fertiles jusqu'à la plaine ; de vrais manteaux de pâturages et de moissons bien préparées. Plus (pie jamais la nature semble annm •', vivante ; cl ces manteaux de la montagne pourraient être aussi bien sa peau, tantôt rase, tantôt velue, semées d'arbres e1 d'animaux. Toujours des légions de troupeaux sans nombre, des milliers et des milliers de bœufs, de moulons, de chevaux ; îles pores, des dindons, des poulets; sans parler des fleurs égayant les prés verts, des (leurs bleues ou des coquejicols

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orangés, luxueux comme des orchidées, les coquelicots de Californie.

Et pour garder toute cette vie, toute cette richesse, pas un homme, à peine un chien de temps à autre... Tout cela est organisé. Les arbres fruitiers par milliers s'alignent cependant pour attester que l'homme est là quelque part, assez près pour que nous admirions son œuvre, assez loin pour que nous entrevoyions ce que sera la Californie, grande comme la France, quand, au lieu de deux millions d'habitants, elle en comptera dix fois plus...

Je ne puis m'attarder plus longtemps aux Etats riverains du Pacifique, et c'est dommage, mais mon itinéraire est fixé, heure par heure, depuis deux mois ; je n'en viendrai à bout, sans décevoir personne, qu'à la condition de résister aux tentations et d'avancer avec la régularité d'un chronomètre. Adieu donc à la Sierra Nevada, aux monts Cascades, au Sacramenlo, à la rivière du Serpent, au fleuve Columbia, aux jaillissements des eaux minérales de Shasta ; saluons la pyramide blanche du mont Iîainier; traversons les montagnes bleues, les chaînes altières, les forêts encore vivantes et les torrents sans nom pour moi ; suivons dans la solitude du train ces paysages qui s'éveillent à l'approche de l'homme; gagnons les premiers contreforts des montagnes Rocheuses ; pénétrons dans cescontrées arides et sauvages que fertilisèrent les Mormons et où nous allons trouver d'autres problèmes, d'autres surprises. Me voici à Salt-Lake-City.

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