COLORADO SPRINGS
miration, cependant je ne m'attendais à rien de semblable au nouveau spectacle que mes amis m'ont ménagé. Us m'ont conduit, à l'heure favorable — car tout est là, — aux « Gardens of Gods », devant ces falaises et ces aiguilles si bien nommées « flèches de cathédrale », qui surgissent de la Prairie comme par enchantement et se dressent dans le ciel, toutes rouges, littéralement illuminées par le soleil.
Je dois compte aussi de mon émotion devant la Prairie dont les ondulations s'étendent, comme la mer, jusqu'à l'horizon. La douceur des teintes de cette plaine sans fin, blonde, rose et bleue dans le lointain, contraste avec les tons violents et riches des montagnes et des rochers. C'est un océan qui s'étale devant mes yeux: les Etats-Unis sont bornés à l'est et à l'ouest par l'Atlantique et le Pacifique, mais il faut compter un troisième océan entre les deux : la Prairie. Les grands sommets couverts de neige que nous venons de traverser sont les rivages occidentaux de cet océan intérieur.
lue obsession m'a poursuivi pendant ce long voyage à travers tant d'Etats divers, arides ou boisés, que j'ai parcourus. 11 y a moins de cinquante ans, ces montagnes, ces gorges, ces vallées, ces plaines étaient habitées ; des peuples d'une vigueur incomparable et d'un type très beau, presque blanc, y vivaient de la guerre; ils pouvaient se croire invincibles. Mais inorganisés, les plus faibles appelèrent les Hlancs contre l'oppression des plus forts. Les uns et les autres, tous les Indiens acharnés à s'entre-détruire, ont pour ainsi dire disparu, avec quelle rapidité ! « Il y a trente-cinq ans seulement,
me dit un de mes amis, les Indiens campaient dans la Prairie où s'est éleve'e notre université ; chaque jour, chaque nuit c'était la menace d'un guet-apens. » Un autre, sans être trop âgé, encore très actif, me racontait qu'il a fait treize fois la traversée de la Prairie en caravane., venant de l'est, jusqu'à Denver, moitié ville alors et moitié campement indien. On mettait des jours et des jours à faire ce voyage, et non sans péril ; pour se nourrir on tuait un buffle ou une antilope qu'on laissait sur place après en avoir fait griller un morceau ; la nuit chacun veillait autour de sa tente ou de son chariot, gardant ses bagages et surtout ses chevaux. L'Indien nomade guettait le Blanc et l'attaquait où il pouvait. Les journaux illustrés du « Samedi de Pâques » sont pleins des réminiscences de cette époque. J'en achète un qui représente, avec cette prodigieuse abondance de la presse américaine où les annonces et les illustrations tiennent tant de place, une scène classique de ces temps si proches et qui semblent préhistoriques. C'est en 1875, sur le terrain alors sauvage où les lawn-tennis de Colorado Springs étendent aujourd'hui leurs rectangles bien balayés ; un jeune colon et sa fiancée cherchent la solitude ; lui, tout à son bonheur, n'apen;oit pas la hache dont va le frapper l'Indien superbe, embusqué dans les hautes herbes ; il est condamné. Et elle ? Uuels supplices, quelles tortures l'attendent 1 II y a trente-cinq ans seulement, l'Indien nomade suivait le Blanc comme un gibier envabisseur et qu'il fallait exterminer; le Blanc détruisait l'Indien comme une bête fauve. Ce n'est pas cette lutte implacable qu'avaient rêvée nos grand pionniers quand il. s tra-