LES MONTAGNES ROCHEUSES COLORADO S 1> R I N G S
Nous continuons à voyager au milieu des neiges et gravissons lentement les contreforts des Montagnes Rocheuses. Le train tire et pousse avec deux machines à l'avant, une à l'arrière; peu à peu le voilà serré dans des gorges sombres, titaniques, d'où le ciel semble loin de nous. Ces gorges se creusent de plus en plus et s'étranglent; elles se prolongent, se renouvellent dans la solitude et le silence. A perte de vue les accumulations de rocbers sont suspendues sur nos têtes. Le vendredi matin, ïo avril, le train s'est faufilé, je ne sais comment, (la nuit el mon ignorance aidant), au fond de l'étroit précipice ; la veille il allait mesurant la décroissance des fleuves amincis, réduits en torrents; ce matin, cVst leur naissance qu'il surprend! Ces fleuves que j'ai vus si grands, le Colorado, le Rio Grande, se répandre vers les golfes de Californie et du Mexique, les voilà non pas humbles, tourmentés, au contraire, et terribles, mais si maigres ! Il remonte leur cours, il les brave. Bientôt dans l'étroite et profonde fissure — le ça-
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ayon — où '-'II'' lutte est engagée, il n'y a que tout juste place pour le passage des deujs rivaux, la vapeur el l'eau. Le torrent rétréci se révolte, écume ; le train halète et passe quand même. Qu'un pan de rocher se détache et le voilà écrasé comme une chenille, puis noyé, l'auviv humanité! Non. magnifique génie de l'homme que rien n'arrête et qui discipline pour les mettre en œuvre les puissances mêmes de destruction ; quand donc cesserons-nous les uns et les autres, de lui marchander les moyens d'action que nous prodiguons au service stérile de la guerre ?
A la tin le train surgit et se déroule à ciel ouvert ; il s'e>-t élevé au point qui domine les deux versants de l'Atlantique et du Pacifique, en pleine neige, à 10 300 pieds au-dessus du niveau de la mer. De là j'admire cet apparent chaos de montagnes, source intarissable, source des sources, source des fleuves qui s'orientent vers les quatre points cardinaux pour aller distribuer leurs eaux à l'Ouest et à l'K-t. au Nord et au Sud. féconder la plaine, créer la richesse d'un continent.
La descente a'est pas moins impressionnante : ee sont d'autres gorges, d'autres canyons, le canyon par excellence. Tout au fond roule l'Arkansas, d'abord ruisseau, puis torrent, puis fleuve, affluent du Missisgjpi. Mai- maintenant ce n'est plus la Lutte, c'est la course; le torrent et le train suivent la même pente, presque la même voie ; c'est l'accord parlait des forces humaines et naturelles, et c'esl la même eau limpide qui se vaporise au service de notre locomotive et qui se fraye, a nos côtés, son chemin parmi les rochers.
La grandeur, les lignes majestueuses, corame la
couleur de ces rochers ont dépassé mon attente. Je me défiais du Colorado et des images fantaisistes ou maquillées qu'en ont publiées tant de gens qui prétendent embellir ce qu'ils décrivent. Mais non ; c'est à la fois la force et la grâce, la masse et la légèreté, une impression du même ordre que celle qu'on éprouve devant la cathédrale de Rouen. Que de fois, ici encore, j'ai pensé au peintre unique de ces merveilles, à mon, cher ami Claude Monet, dont on s'est moqué parce qu'il osait voir sincèrement, et qui malheureusement ne les verra que par mes yeux.
La descente achevée, j'arrive à la station climatérique de Colorado Springs, le Davos des Etats-Unis, célèbre par ses cures nombreuses; j'y trouve, parmi les amis qui m'attendent, de ci-devant phtisiques vigoureux, définitivement guéris. A Colorado Springs je me suis contenté de regarder. Hôte du président de l'Université, le très dévoué M. Slocum, je ne pouvais me lasser de contempler de ma fenêtre la chaîne des Montagnes Rocheuses que nous venions de traverser, et ces sommets encore tout blancs, immaculés dans le ciel bleu. A l'abri de ce magnifique paravent, j'aspirais, sous le soleil brûlant, l'air vif et salubre. Je suis convaincu que le froid — dont je n'ai cessé d'ailleurs de me plaindre pendant la majeure partie de mon voyage dans ces pays soidisant chauds — m'a seul permis de supporter la fatigue de ma campagne.
Ma conférence n'ayant lieu que le soir, après le dîner, j'ai eu mon après-midi libre pour suivre, en automobile, quelques-unes des pistes couleur de brique qui relient la Prairie aux Montagnes Rocheuses. Je croyais avoir épuisé mes facultés d'ad-