I . — EX ROUTE POUR WASHINGTON
J'ai toujours fait la traversée de France à New- York dans la mauvaise saison, en février ou au printemps. A mesure que s'accélère la marche de nos modernes paquebots, la route qu'ils suivent devra être mieux surveillée, s'infléchir, en tout cas. vers le sud, pendant huit mois de l'année ; une organisation internationale, parmi beaucoup d'autres, fait défaut à notre temps : la police de l'océan. La catastrophe du Titanic aurait pu être évitée. Le progrès vasi vite que le monde doit continuellement changer ses méthodes et son outillage pour le suivre. Le port de New-York reste magnifique, et cependant il devient trop petit pour la taille encombrante des nouveaux bateaux. La nécessité de ces transformations incessantes vieillit un jeune pays en quelques années. Le port le plus favorisé aujourd'hui est, en quelque sorte, celui où tout est à faire, celui qui n'a pas de
passé et débute par les derniers perfectionnements que les autres atteignent ou projettent.
Les progrès que je vois réalisés à New-York, entre chacun de mes voyages, sont bien connus; je passerai donc sur ses docks nouveaux, ses gares cyclopéennesduPennsylvania, du Grand Central, son triste métro, son tube gigantesque sous l'Hudson, qu'il faisait si bon de franchir en bac ; je renonce à déplorer l'élévation de plus en plus démesurée de ses gratteciel.
Je n'ai pas manqué d'accomplir mon pèlerinage à Philadelphie, berceau de l'Indépendance américaine J'y ai trouvé la municipalité et les industriels (business men) qui m'ont reçu au City-Club préoccupés plus que jamais de préparer l'avenir. On est tout à l'éducation, tout à la jeunesse; à la jeunesse même des arbres que l'on regrette d'avoir abattus sans compter. On ordonne le recensement de ceux qui restent; on replante ; une commission des ombrages est constituée. On remonte ainsi aux erreurs comme aux bons souvenirs du passé. Les Américains cherchent leurs enseignements partout, au delà, en deçà, à côté d'eux. Ils conservent avec un soin patriotique et religieux le souvenir de nos ancêtres français. La France commettrait un crime contre elle-même si elle laissait, par ignorance, disparaître ou se relâcher de tels liens entre les deux républiques sœurs. On me montre la statue d'un bienfaiteur français de Philadelphie, Etienne Girard, précurseur de la pensée libre et généreuse de la France. La Fayette a partout la sienne ; l'ancien ambassadeur des Etats-Unis à Berlin, M. Charlemagnc Tower, retiré à Philadelphie, a écrit son histoire en un ouvrage devenu classique.
KX ROUTE POUR WASHINGTON b
Les Américains sont reconnaissants el il- [éprouvent :
ils aiment la France, sans calcul, sans arrière-pens pour sa participation à la création et à l'affranchissement des États-Unis ; pour son attachement aux principes de justice qui sont la raison d'être d'un peuple libre. Troublés par le mal que nous disons de nous-mêmes, par la fronde continuelle de nos journaux, par mitre manie nationale du dénigrement, ils sont heureux qu'on les rassure el qu'on leur prouve qu'après tout la Révolution française n'a pas donné que de mauvais fruits et que la France est toujours la France; ils comprennent que ses adversaires, au fond, sont les leurs et qu'on attaque en elle son régime et. par suite, le leur plus qu'elle-même ; ils ne demandent qu'à constaterses progrès dans la confiance du monde et sa prospérité pacifique. Celte prospérité, cette richesse ne sont pas le fait du hasard ; le climat, le sol y sont pour beaucoup, mais l'amour du travail, le dévouement obstiné, le culte du mieux, voilà ce qu'ils admirent el ce dont il faut leur parler, car ils uni, comme nous, plus encore que nous, besoin de travaille progrès, de suite pour s'organiser. C'est toute ma thèse. Je me réjouis avec eux de ce que leurs pères el les nôtres ont l'ait de bon dans le passé; mais j'ajoute : Noblesse oblige ! ils ont créé votre pays, conquis vos libertés; à nous maintenant de faire fructifier leur héritage et de le transmettre à ceux qui nous suivent ! Les gouvernements les mieux intentionnés sont à la merci des égarements de l'opinion -, instruisons donc l'opinion, mais commençons nous-mêmes par nous instruire; rapprochons-nous ; connaissons-nous; c'est l'œuvre franco-américaine, non pas idéale seulement, mais
positive, pratique, urgente, qui complétera celle de nos devanciers.
Tout cela est compris admirablement; et quand j'aurai « couvert », comme on dit ici, le territoire des Etats-Unis, je n'aurai pas perdu mon temps. La presse a facilité et compliqué ma tâche en ce sens que j'ai dû faire, plusieurs fois par jour, à des journalistes sans nombre, des conférences individuelles qu'ils ont en général fidèlement résumées. On se plaint des journalistes, au lieu de s'en prendre à soimême quand on leur exprime mal ce qu'on leur demande de bien reproduire. Il y a aussi les reporters, qui ne sont pas toujours des journalistes : ceux qui vous attendent, en peloton pressé, à l'arrivée du bateau à New-York, leur carnet d'une main, leur kodak de l'autre. Le photographe est également un excellent auxiliaire (sans parler du phonographe qui vous demande de lui réciter votre discours) ; le photographe vient vous surprendre à l'hôtel ; il envahit votre chambre, à la tête de ses opérateurs, et ne vous laisse qu'après avoir pris, — avec une rapidité d'ailleurs extraordinaire, — des clichés sans nombre. Le lendemain matin ou le soir même vous apparaissez en tète du compte-rendu de votre discours; c'est un moyen commode et perfectionné de donner des nouvelles à votre famille.
Les pessimistes ne parlaient, au début de mon avant-dernier voyage, au mois de mars 1911, que de la révolution du Mexique; ils m'annonçaient la guerre; ils m'assuraient que je n'avais qu'à rentrer chez moi. J'ai refusé de prendre au tragique ces exagérations et j'ai continué mon chemin. 11 faut voir
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en effet ia situation telle qu'elle est; non pas seulement la révolution, pousser même jusqu'à la dévastation et l'anarchie, au Mexique, mais aussi l'intérêt bien compris des États-Unis, leurs moyens d'action.
La situation était, en 1911, très complexe; je l'ai retrouvée telle en 1912, elle l'est plus encore aujourd'hui ; le Gouvernement des Etats-Unis n'est pas maître de la régler à son gré ; et, ce qui est plus grave, il n'est pas absolument maître de son action dans tous ses États, particulièrement dans celui du Texas, beaucoup plus grand que la France. 688.340 kilomètres carrés) et, en partie, encore inoccupé, presque vierge; il aura certainement beaucoup de peine à concilier ses devoirs de police à la frontière, et même d'intervention momentanée en cas de troubles trop graves à l'intérieur, avec ses devoirs et ses intérêts de neutre. Il lui faudra surtout résister aux sollicitations classiques de ceux de ses nationaux, colons, propriétaires, entrepreneurs ou spéculateurs, établis ou non au Mexique, qui réclameront, souvent à bon droit, sa protection, puis aveuglément son protectorat, puis son annexion; sans parler des indemnités; sans parler du danger de rompre l'équilibre des États-Unis, en les étendant trop au sud, en les espagnolisant jusqu'au Panama. Mais ce n'est qu'un côté de la question.
Que peuvent faire et que voudront faire les États- Unis? Tout est là. Us ont mobilisé uni' armée, disent les journaux, mais quelle armée ? Un pays immense, en formation, ne mobilise pas si vile une armée; le temps, l'argent lui manquent, les hommes surtout, même à prix d'orel dùt-il sacrifier ses récoltes qui déjà ne souffrent que trop, faute de bras. On peut voyager
de Chicago à la Nouvelle-Orléans sans voir un soldat. Les quelques régiments envoyés ou improvisés au Texas suffiront pour permettre au gouvernement américain les opérations de police indispensables, mais, à moins d'un coup de folie qu'on n'a pas le droit d'escompter, il s'en tiendra là; il n'ira pas au delà d'une intervention aussi réduite, aussi limitée et momentanée que possible, sachant très bien qu'il ne pourrait plus s'arrêter ensuite, sachant surtout que pas un des 49 Etats de lTnion, y compris même celui du Texas, ne veut de la guerre ni des aventures qui y conduisent.