LES I/NIVEUSITES DE CHICAGO ET D CHU AN A
longe ainsi; je me trouve à la fin seul avec un de mes auditeurs, et cette réflexion lui vient comme la chose la plus naturelle du monde : « Vous êtes plus près de Dieu que bien des Ministres. »
Cette parole fait bien comprendre ce que doit être, pour beaucoup d'Américains, la religion. Tout homme, quel qu'il soit, qui rend un service par ses actes ou par ses discours, ses écrits, est virtuellement ministre, non d'une Église, mais de la religion chrétienne. Cette religion américaine. — j'y reviendrai, — estincompréhensiblepour l'Europe; ellen'existepour ainsi dire pas dans le passé ; elle regarde le présent et surtout l'avenir, l'avenir de l'humanité ; elle e^l pratique, comme toutes les manifestations de l'activité américaine; elle exalte tout ce qui fortifie le courage, la confiance, le dévouement, l'initiative ; elle a ses saints qui n'ont rien à voir avec ceux du calendrier : ce sont tous les hommes, quels qu'ils soient, qui ont été utiles à leurs semblables. Washington, Jefl'erson, Franklin, Madison, La Fayette, Pasleur, Victor Hugo. Beethoven, Colomb, Livingstone, sont des saints.
On n'a pas manqué de m'inviter à visiter, à Urbana comme ailleurs, le Cosmopolitan Club qui réunit BOUS un même toit et comme un symbole de l'union possible entre tous les hommes, de jeunes étudiants de tous les pays, de tous les continents. Il faut se rendre à l'évidence; les Universités américaines, plus encore que celles des autres Etats libres, sont, à l'égard des paya de gouvernement absolu, de véritables écoles de révolution. J'ai déjà parlé des protestations croissantes des esprits aux États-Unis contre le caporalisme allemand ; mais ces protesta-
tions sont anodines auprès de celles que les étudiants russes et polonais contribuent à répandre dans tout le pays contre le tzarisme. Il suffit, pour le comprendre, d'ouvrir les annuaires des Cosmopolitan, beaux volumes illustrés rendant compte des congrès ou Conventions de l'Association Internationale des Cosmopolitan Clubs ; ou encore la Revue The Cosmopolitan Sludent, publiée à Madison par l'association, avec cette devise: « Above ail Nations Humanity ». Chacun des discours prononcés par les étudiants slaves peut se résumer ainsi : « l'étudiant est la victime, le gouvernement le bourreau ». L'annuaire de 1909 contient le texte d'un discours sur « le rôle de l'étudiant russe dans la lutte pour la liberté ». Ce rôle consiste à se faire tuer ; il est dé fi ni par Mu,p Anna Walling en ces termes : « Le rôle traditionnel de l'étudiant russe consiste à aller en Sibérie, au bagne, pour la cause du peuple, et le rôle traditionnel de l'Université est de fournir à la révolution son foyer de conspiration. » C'est pourquoi «la Sibérie contient aujourd'hui plus d'habitants instruits qu'aucune autre province de l'Empire, alors qu'elle était auparavant la plus illettrée. »
Et là encore pas de distinction entre les deux sexes ; la liste des exilés en Sibérie contient des étudiantes comme des étudiants ; autre trait d'union entre la jeunesse universitaire russe et celle des États-Unis, entre la femme américaine et la femme russe.
Que peut un gouvernement contre cette propagande extérieure? rien. Et cette propagande n'est pas nuageuse, étourdie, elle est réfléchie ; je lis dans le Cosmopolitan Sludent de mars 1910, l'article de tête de la Revue, écrit par le Président même de l'associa-