VI. — CINCINNATI. LE BOX RICHE. L AVIATION
Prononcez Ci nnesenata ! Pourquoi les Américains prononcent-ils Cinnesenata, au lieu de Cincinnati '! Pourquoi Mejoura, an lieu de Missouri ? C'est un mys tère pour moi, pour eux-mêmes : « Ils ne savent même pas prononcer leurs noms ! a m'explique, avec indignation, un habitant qui prononce d'une autre façon. Quoi qu'il en soit, partis d'Urbana- Champagne vers minuit, nous arrivions à Cincinnati
le lendemain de bon matin; trop tùt même, avant l'heure. Sensation bien désagre'able : être contraint de quitter en hâte le wagon où l'on avait fini par s'endormir; descendre maussade et frileux sur un quai désert; voir l'aurore paraître, non moins perplexe, devant l'électricité défaillante, dans la lumière blafarde d'une grande gare a peu près semblable à toutes les gares. Première impression fâcheuse ; mais ce n'est pas tout ! les amis qui devaient m attendre ne sont pas là: où les chercher? Je ne les connais que de nom ; j'ignore leur adresse ; à qui les demander sans risque de confusion? Je ne vois que de vagues balayeurs dans la poussière soulevée. La gare est vide autant que froide. 0 sensibilité française! La mélancolie s'empare de moi ; je pense à l'Américain dont je serai l'hôte, M. Schmidlapp. grand industriel de Cincinnati et l'un des hommes les pi us éprouvés qui soi ml au monde ; il a perdu dans un terrible accident de chemin de fer sa femme et son fils, puis dans un accident d'automobile sa jeune fille Comment ai-je pu accepter de venir troubler un tel deuil ? J'hésitais, il a insisté.
Tandis que je reste ainsi, ne sachant que faire, deux Messieurs passent non loin de moi, vont et viennent, causant, très alertes, comme en plein midi. Nous nous interrogeons du regard : « M. d'Estournelles? » demandent-ils; « M. Schmidlapp. M. Robertson? » Ce sont eux. Ils attendaient l'heure du train : nous nous attendions mutuellement.
M. Schmidlapp s'est retiré, mais non désintéressé des affaires ; il a disposé par avance de toute sa fortune, ne conservant pour lui qu'une rente viagère. Loin de désespérer parce qu'il a souffert, il consacre son activité encore grande et toutes ses ressources à
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faire ce qu'il peut de bien. La douleur qui est en lui ne déborde pas sur les autres, au contraire, il s'efforce de les réconforter par son exemple, il applique la belle parole du philosophe : la vie continue. J'allais le plaindre, j'envie sa force morale. Des nuages de tristesse qui passent dans ses yeux n'empêchent pas son rire sonore et hospitalier de retentir. Une automobile découverte nous attend; nous y montons tandis que son aimable compagnon, M. Robertson, présidentdu cercle des manufacturiers, qui organise, avec lui et les deux clubs du commerce et des hommes d'affaires, ma réception, prend congé de nous pour aller surveiller l'exécution du programme. Voilà encore deux hommes bien représentatifs des Etats- Unis! Puissamment riches et tous deux levés avant le jour, sacrifiant leurs aises et jusqu'à leurs chagrins pour assurer le succès d'une manifestation intéressant leur pays.
L'automobile nous emporte vers les hauteurs en une course où chaque virage nous jette alternativement aux bras l'un de l'autre ; allure folle, pensais-je, quel réveil ; mais non! elle n'interrompt pas même la conversation, et notre ascension se termine dans un rêve, sur la terrasse du plus magnifique amphithéâtre naturel, au sommet luxuriant des collines qui bordent le bassin de II >hio. Pourquoi le nommer '.' c'est mieux que l'Ohio. la a belle rivière ». c'est le fleuve ! le sang des veines de la terre ! 11 roule, il s'allonge, déroule sa Large nappe en une coin lie majestueuse, passe comme une caresse, enveloppant et enveloppé, dans la vallée qui est son œuvre et son berceau, au ras des herbages qu'il fertilise, le long des villes qu'il a fait naître, au pied des collines
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tantôt plantureuses, tantôt boisées, tantôt peuplées et d'où les clochers montent fraternellement au ciel avec les cheminées d'usines. Ici encore la vision du passé et de l'avenir ; j'ai devant moi la voie de pénétration centrale, la première grande route directe suivie par nos pionniers français du Canada a la Louisiane ; mais cette route existe toujours ; l'histoire n'a pas pu changer la nature ; la « belle rivière » reste un trait d'union entre l'Est et l'Ouest, un bras qui s'étend pour aider les hommes à se connaître et à s'aimer. Je ne puis détacher mes yeux, de ce panorama où, sous le ciel matinal de mai, s'épanouit la confiance irréductible de l'homme et la fécondité de la nature ; la grande courbe que forme ce fleuve évoque dans ma pensée d'autres courbes non moins parlantes, celles dont Carrière s'est inspiré, toute sa vie, quand il a peint le geste arrondi de la mère tenant son enfant, ou encore le cercle idéal, la spirale sans fin où nous entraîne et nous élève certain concerto de Bach.
En choisissant pour y fixer leurs résidences ces sommets bordant la plaine de l'Ohio, les riches habitants de Cincinnati se sont ménagé le spectacle quotidien de l'espérance et de la vie passant devant eux.
Ils apprécient, ils comprennent leur privilège; mais ils ne se contentent pas d'en jouir ; ils s'efforcent de le payer et de se le faire pardonner. J'ai dit que le bon riche américain est très répandu, et c'est normal. Le bon riche n'est pas un naïf, ni même un sentimental ; il cultive la douceur, non comme une vertu, mais comme une forme de la sagesse et de la force. J'entends souvent dire ici ce mot : « Nous sommes punis par nos péchés et non pour nos