LA CRISE ACTUELLE RELÈVERA LES INSTITUTIONS DES ÉTATS-UNIS
Il me reste à rechercher en quoi la crise actuelle peut exercer son influence sur les institutions politiques des États-Unis. C'est aux dépens de ces institutions que les États à esclaves, inférieurs en force, en nombre, en progrès de tout genre, rétablissaient leur fatale et croissante prépondérance. Donc, ici encore, ma thèse subsiste : les victoires du Sud avaient tout compromis, la résistance du Nord va tout sauver ;
l'élection de M. Lincoln est le commencement d'une crise douloureuse mais salutaire, c'est le premier effort d'un grand peuple qui se relève.
Le parti de l'esclavage avait introduit au sein de la démocratie américaine une cause permanente d'abaissement et de corruption. Sous ce rapport aussi, il conduisait la Confédération à sa mort parla voie la plus directe et la plus prompte. Je tiens à montrer comment il développait les mauvais côtés du régime démocratique. J'espère être impartial envers ce régime ; quoique persuadé que le gouvernement dont l'Angleterre nous offre le modèle est plus propre à garantir les libertés publiques et à seconder en tout les véritables progrès, je ne suis pas de ceux qui placent la forme au-dessus du fond et qui condamnent sans appel la démocratie. Sommes-nous destinés à
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passer un jour par ses mains? Avons -nous déjà commencé à glisser sur la pente qui conduit jusqu'à elle? C'est possible. En tous cas, il serait injuste de haïr à cause d'elle l'Amérique, ainsi qu'on le fait trop souvent. L'Amérique n'a pas eu le choix : en vertu de son origine et de son histoire, elle ne pouvait être qu'une démocratie. Qu'elle en ait les défauts, la rudesse peu aimable, les procédés violents, les passions niveleuses, je ne saurais guère m'en étonner. Je me demande plutôt si elle a su trouver un point d'appui contre les entraînements d'un tel système, si elle a prévenu l'asservissement des individus par la masse, l'absorption des consciences par l'État, la substitution de la souveraineté du but à la souveraineté du peuple. Ce sont là les écueils de la démocratie; les a-t-elle évités aux États-Unis? A-t-elle su ne se transformer ni en tyrannie ni en socialisme?
Nous allons voir que, si elle n'a pas succombé à la tentation, ce n'est pas la faute du parti de l'esclavage. Grâce à lui, la corruption des institutions démocratiques s'avançait rapidement; un seul adversaire, toujours le même, a combattu les progrès de ce travail destructeur. Nous rencontrons de nouveau sur le terrain des institutions politiques l'antagonisme fondamental de l'Évangile et de l'esclavage.
Il est rare, dirai-je d'abord, que les noms soient tout à fait fortuits et ne correspondent pas aux choses. On s'est étonné souvent que le parti de l'esclavage eût pris le nom de parti démocratique ! Rien n'était plus naturel cependant. Gomment l'esclavage pouvait -il être défendu , sinon en exagérant la démocratie?^ Il fallait, pour soutenir une telle cause, nier les notions de droit, de vérité et de justice; il fallait
que le grand nombre devînt le droit , la justice et la vérité.
• Il fallait même quelque chose de plus. La souveraineté du but devait passer, au besoin, avant la souveraineté même du nombre. Une cause comme celle de l'esclavage ne se défend au sein d'une nation démocratique qu'en lui enseignant le mépris des scrupules et la ruine de la conscience. — Tout est permis, tout est bon, pourvu que nous parvenions à nos fins î Voilà la règle qu'elle tend à faire prévaloir dans les luttes politiques. Une seule question, ne voyant qu'elle, décidée à ne rien ménager, s' offrant aux partis quels qu'ils soient qui cherchent un appoint, préparant des majorités factices au profit des mauvaises ambitions, ne tenant compte ni de l'honneur, ni de la patrie, et allant à son but au travers de tout, cela suffit pour vicier pro-
fondement les institutions et les mœurs. La souveraineté de l'idée, qui a mis la main sur la souveraineté du peuple, est en mesure d'aller bien loin et de descendre bien bas. Alors les maximes morales et les lois écrites sont foulées aux pieds, alors s'engage une lutte sans pitié ni respect, une lutte de vie et de mort. Les passions sociales acquièrent aisément un degré de perversité que n'ont pas les passions politiques ; les premières sont sans conscience et sans entrailles; il faut qu'elles se satisfassent, coûte que coûte ; le triomphe est à leurs yeux une absolue, une inexorable nécessité. Plutôt que de ne pas vaincre, elles déchireront la patrie.
Ce que devient, sous une pression pareille, le jeu régulier des institutions, chacun le devine. Depuis quelques années, à mesure que grandissaient les prétentions du parti de l'esclavage,
on voyait comme à l'œil les mœurs publiques se gâter aux Etats - Unis. L'indifférence aux moyens faisait des progrès alarmants et dont se ressentaient même les habitudes du commerce, 4es relations de la vie privée. On en venait à exalter l'esprit d'entreprise jusque dans ses actes les moins honnêtes; le respect des banqueroutes semblait presque se propager. Il est vrai que des hommes tels que M. Jefferson Davis, le président actuel du Sud révolté, ne craignaient pas de recommander la répudiation des dettes ! A l'école de l'esclavage, une façon d'agir dégagée et peu scrupuleuse donnait son empreinte aux allures générales de la nation. On marchait vite, on était en train d'en finir avec les libertés de l'Amérique; il était temps que la réaction des sentiments libéraux et honnêtes se fît sentir. L'élection de 1860 a marqué le point d'arrêt.
J'admire qu'on ait pu s'arrêter; un tel fait réclame son explication, car d'ordinaire les pentes de l'abaissement démocratique ne se remontent pas. La tendance naturelle étant alors de nier le droit de la minorité (le plus précieux de tous ) , de mettre l'homme tout entier dans le suffrage , de faire main basse sur la portion réservée de sa vie et de faire entrer jusqu'à sa conscience dans le contrat social, il en résulte qu'on se donne des gouvernements pour lesquels la question de limite s'efface devant la question d'origine. En face d'un tel pouvoir, rien ne reste debout ; plus de droits , plus de principes, plus aucun de ces blocs solides et résistants qui font obstacle au courant populaire ; la compétence de l'État devient indéfinie.
Et combien cette tendance est plus irrésistible à la fois et plus perverse, quand une cause pro-
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fonde de corruption, telle que l'esclavage, ajoute son action aux forces de certaines démocraties ! Ce n'est plus seulement, en pareil cas, la majorité souveraine vis-à-vis de laquelle le droit est exposé à fléchir, c'est un parti décidé à parvenir à ses fins, qui pénètre avec effraction dans ce domaine de la conscience où les lois humaines ne doivent pas entrer, un parti qui se met à régler tantôt la croyance, tantôt la pensée, tantôt la parole. Telle a été l'influence exercée par l'institution de l'esclavage aux Etats-Unis; elle a défendu aux écrivains d'écrire, aux pasteurs de prêcher, et presque aux individus de penser ce qui lui déplaît ; elle^i inventé le droit de séparation, afin de disposer d'un moyen d'intimidation redoutable et de mettre une menace derrière chacune de ses exigences. Céder, descendre, descendre toujours, obéir à un mouvement d'abaissement démocratique continu, voilà la
marche qu'elle a imprimée à la Confédération tout entière.
Cependant on a résisté. Je dirai pourquoi ; je montrerai en vertu de quelle force merveilleuse les Américains ont échappé à l'aplatissement absolu que semblait devoir produire une démocratie compliquée d'esclavage. Mais je voudrais auparavant achever de peindre les effets naturels d'un pareil régime.
Supposons un moment une nation (il n'en manque pas de telles) modelée d'après l'antique. Le principe païen y règne en maître ; F Etat y absorbe tout ; les âmes y sont enrégimentées et administrées ; un pouvoir centralisé, providence visible, s'y substitue à l'action des individus ; les croyances y ont essentiellement la forme héréditaire et nationale ; on y croit ce que tout le
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monde croit, on y fait ce que tout le monde fait, on y a les opinions qui sont dans la tradition ancienne du pays ; la vérité n'y est plus une conviction personnelle, acquise au prix de luttes sérieuses et qui vaut beaucoup parce qu'elle a beaucoup coûté, elle descend au rang des usages auxquels il est convenable de s'associer, elle a sa place marquée parmi les obligations sociales et fait partie des devoirs du citoyen.
Qu'au sein d'une nation semblable la démocratie vienne à établir son empire, et vous verrez avec quelle promptitude disparaîtra tout ce qui pourrait ressembler à l'indépendance individuelle. Plus le nivellement s'opère, plus la société paraît grande et les individus petits, plus aussi s'efface, en présence des privilèges de l'ensemble, l'idée même des droits personnels. La majorité est tenue pour infaillible et le petit nombre semble
criminel s'il se permet de ne pas soumettre sa pensée (oui, sa pensée, elle-même) à celle du grand nombre. Dans cette foule innombrable d'êtres pareils, nul n'est autorisé à posséder quelque chose en propre ; de toutes les aristocraties, celle de la conscience paraît alors la moins supportable. On croit à la majorité, on croit à la masse, on croit à la nation. Nous ne nous figurons pas ce qu'est le despotisme intellectuel d'une démocratie qui ne rencontre pas sur sa route l'obstacle des convictions personnelles : elle dispose de l'âme humaine, elle crée une confiance illimitée dans le jugement de l'opinion, elle tient école de courtisans du peuple et enseigne à chacun Fart de régler sa montre sur l'horloge de la place publique.
Intelligence, conscience, convictions, tout fléchit, et ce qui ne fléchit pas est brisé. Gela
"arrive surtout, redisons -le sans nous lasser, lorsqu'une cause détestable comme celle de l'esclavage vient fausser le jeu des institutions démocratiques. Alors les tyrannies de la majorité n'ont plus de bornes ; les majorités elles-mêmes se forment au moyen d'ignobles contrats et d'alliances monstrueuses. Au milieu des passions subalternes qui sont déchaînées, au travers des partis enrégimentés , des mandats impératifs , des organisations factices qui ne laissent plus la moindre issue à l'essor de la moindre volonté indépendante, les perversités de la démocratie corrompue et dévoyée se donnent pleine carrière.
' En écrivant ces paroles ai-je décrit la démocratie américaine? Oui et non. Oui, car telles sont bien les tentations auxquelles l'Amérique a été exposée, tels sont bien les vices qu'on a pu souvent lui reprocher ; nort, car un principe de ré-
sistance s'est toujours révélé dans les plus mauvais momeuts, quelque chose d'incompressible est demeuré. En vain le lourd rouleau a passé et repassé sur cette terre, il a toujours rencontré des blocs de granit qui ne se rompaient pas. C'est là le point que j'avais à cœur de signaler en terminant cette étude, sachant qu'il n'en est pas de plus essentiel, et que quiconque n'y a pas été attentif ne saurait comprendre les États-Unis. Le fait extraordinaire, bien plus extraordinaire qu'on ne le croit, que sous le régime de la démocratie exploitée par l'esclavage on a su s'arrêter et rebrousser chemin, ne s'explique que par la forme particulière que la croyance religieuse a revêtue aux États-Unis. Nous n'avons pas sous nos yeux une nation latine, une nation vêtue à la romaine ou à la grecque, une nation ayant, selon la mode antique, sa religion et ses usages généralement, paresseusement admis. Cette ré-
publique du nouveau monde n'est pas du tout une des républiques à esclaves du monde ancien, au sein desquelles les citoyens se délectaient à causer des affaires publiques, mais au sein desquelles personne n'avait le mauvais goût de se poser des questions de conscience à l'égard des croyances publiques. La vie païenne, avec son culte obligatoire, son éducation commune, sa suppression de la famille et de l'individu au profit de l'Etat, son existence transportée au Forum, la vie païenne où le citoyen absorbe l'individu et où l'uniformité calme et sereine des siècles indifférents achève de donner à chacun la physionomie nationale, ne ressemble en rien à la vie morale et sociale des Etats-Unis.
Chez eux, on ne rencontre plus la moindre trace de ce système qui veut faire des nations et qui oublie de faire des hommes. Ils sont nés, on
peut le dire, d'une protestation de la conscience humaine. Noble origine et qui explique bien des choses! C'est, en effet, la revendication de l'indépendance religieuse contre l'uniformité obligatoire et r Église établie qui les a créés il y a deux cents ans. Je n'ai-pas à examiner ici, bien entendu, la vérité intrinsèque des croyances puritaines; je me contente d' affirmer qu'elles abordaient en Amérique au nom de la liberté et qu'elles y devaient fonder la liberté , qu'elles y devaient bâtir le vrai rempart contre les tyrannies démocratiques.
Dès le premier jour, on retirait à l'État la direction de l'homme intellectuel et moral. Malgré ce mélange inévitable d'inconséquences et d'hésitations qui marque nos débuts en toutes choses, les colonies puritaines, qui devaient être un jour les États-Unis, s'acheminaient dans la
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route qui conduit à la liberté de la croyance, de la pensée, de la parole, de la presse, de l'association, de l'enseignement. Les droits les plus considérables, les plus importants, étaient soustraits d'emblée au domaine des délibérations démocratiques ; des limites infranchissables étaient posées à la souveraineté du nombre ; le droit des minorités, celui de l'individu, le droit de rester seul contre tous, le droit d'être de son propre avis, était mis à part. Il y a plus, on ne devait pas tarder à rompre entièrement les liens entre l'Eglise et l'État, de manière à enlever ses derniers prétextes à l'administration officielle des croyances ; le self govemment était fondé, c'està-dire la négation la plus formelle de l'asservissement par la démocratie. Tandis que celle-ci pousse au maximum de gouvernement, l'individualisme américain poussait au minimum de gouvernement, cette formule par excellence du
libéralisme. Et il n'y poussait pas, comme au moyen âge, par l'anarchie, par l'absence des liens nationaux et en dépouillant d'ailleurs l'individu de ses droits de conscience et de pensée, plus confisqués alors au profit d'une Église souveraine qu'ils ne Font été plus tard au profit de l'État; non, l'individualisme américain avait d'autres procédés : s'il resserrait avec une salutaire énergie la compétence des gouvernements, c'était pour élargir d'autant celle de l'âme humaine.
Grande conquête que celle-là; tout l'avenir du monde moderne y est contenu. Destinés comme nous le sommes à subir, dans une certaine mesure du moins , l'action de la démocratie, la question de savoir si nous serons esclaves ou si nous serons libres se résout en celle-ci : Aurons-nous, à l'exemple de l'Amérique, notre
for réservé, notre domaine entièrement clos et où la puissance publique n'ait rien à voir? Y aurat-il chez nous des choses (les plus importantes de toutes) qu'on ne mettra pas aux voix? Notre démocratie aura-t-elle ses frontières, et par delà ces frontières verra-t-on s'étendre un vaste pays, celui de la crovance libre, du culte libre, de la pensée libre, de la famille libre?
C'est parce que la démocratie américaine a des frontières , que ses pires excès ont fini par trouver un châtiment. Elle n'est pas seule installée aux États-Unis; vis-à-vis d'elle une autre puissance, qui ne la craint pas, est occupée à lui résister. L'histoire entière de l'Amérique est expliquée par ce double fait, les chutes et les relèvements, les servitudes et les libertés , les trop longs triomphes du parti de l'esclavage et la récente victoire de M. Lincoln, les périls de
mort qu'on courait naguère et le noble avenir qui s'offre aujourd'hui.
L'individualisme n'est pas l'isolement, les convictions individuelles ne sont pas des* convictions sectaires ; elles fondent, au contraire, la plus puissante des unités, l'unité morale. Ce qui dissout le plus activement les sociétés , tout en ayant l'air de les unir, c'est l'uniformité des dogmes nationaux qui, acceptés comme un héritage, demeurent sans action sur les cœurs. Quels sont, en effet, les grands liens ici-bas, sinon le devoir et l'affection? Or, il n'y a que les convictions personnelles , sérieusement acquises, gagnées à la sueur de notre visage, qui puissent détruire en nous l'égoïsme. Sans ce fort ciment des convictions à la fois individuelles et communes, vous ne bâtirez jamais rien qui dure. Les Etats-Unis ont dans leur sein des convictions
fortes, qui sont aussi des convictions communes; au travers des diversités extérieures, nous l'avons vu, la conformité fondamentale est réelle, et tout appel sérieux aux vérités chrétiennes remue d'un bout à l'autre ce pays si morcelé en apparence. La vie nationale y est une réalité. . Je ne pense pas que le socialisme, qui nous dispense de croire nous-mêmes, qui met n,otre âme en régie et nous préserve, dit-on, des fractionnements funestes que l'individualisme enfanterait, réussisse aussi bien que lui à ruiner l'égoïsme et à mettre en lumière les idées de dévouement et de devoir. Quand la démocratie devient socialiste (et elle n'a jamais pu le devenir aux Etats-Unis) , elle broie et amenuise si bien les âmes, qu'il ne reste plus qu'une fine poussière, une sorte de poudre intellectuelle et' morale, qui , il est vrai , ne fait obstacle à rien, mais qui ne fonde rien non plus. Pour construire
un édifice, il faut des rochers, le sable ne suffit pas.
L'individualisme chrétien fait des rochers, et le parti démocratique vient de s'en apercevoir. Dans un pays où l'indépendance de l'âme a acclimaté l'indépendance sous toutes ses formes, on peut bien courber parfois la tête sous le joug de la démocratie alliée à l'esclavage, mais cet avilissement a un terme et l'heure vient où l'on voit les fronts se redresser. Les fortes croyances sont un fort rempart, les esclaves de la vérité sont des hommes libres et la véritable indépendance commence dans le cœur. Avoir des convictions pour avoir des caractères , avoir des croyants pour avoir des citoyens , avoir des âmes énergiques pour avoir des nations puissantes , avoir des résistances pour avoir des appuis, tel est le programme de l'individua-
lisme. Montrez- moi une contrée où l'on soit assez fier pour ne pas s'incliner devant le grand nombre , où l'on ne se croie pas perdu quand on sort de l'ornière et quand on heurte les opinions reçues, j'admettrai que là il sera possible de pratiquer la démocratie sans tomber dans l'asservissement.
Il n'y avait qu'un pays a foi individuelle qui pût tenter l'alliance, jusqu'ici jugée impossible, de la démocratie et de la liberté. On admet à titre d'axiome la théorie d'après laquelle les libertés publiques de l'Angleterre auraient pour base essentielle l'aristocratie; sans dédaigner cet élément d'organisation sociale, il convient de creuser plus profondément que cela pour découvrir les fondements véritables de la liberté. La foi individuelle, voilà le fondement. Plus on réfléchit, plus on découvre que la chose essen-
tielle, cène sont pas les formes de gouvernement ou même les relations des diverses classes , c'est l'état moral de la société. Y a-t-il là des hommes? Les âmes ont-elles pris possession d'elles-mêmes? Les caractères sont-ils formés ? La force de résistance a-t-elle apparu? Quiconque aura répondu à ces questions aura décidé, qu'il le sache ou non, si la liberté est possible.
Je ne sache pas qu'aucun peuple soit exclu de la liberté; seulement, tous sont tenus de la poursuivre par la voie qui y mène, par le sérieux des convictions, par l'affranchissement intérieur, autant vaut dire par l'Évangile. On aura beau chercher, on ne trouvera pas un moyen comparable à celui-là (je parle au point de vue purement politique) , lorsqu'il s'agit de faire des citoyens. Se placer sous l'autorité absolue de Dieu et de sa parole, c'est acquérir vis-à-vis des
hommes, des partis, des majorités, des opinions générales, une indépendance que rien ne peut suppléer. L'indépendance du dedans se traduit toujours au dehors ; celui qui est indépendant des hommes dans le domaine des croyances et des pensées le sera pareillement dans le domaine / des affaires publiques. Ainsi la démocratie ellemême ne dégénérera pas en socialisme. Personne n'a pu signaler le moindre symptôme de socialisme aux États-Unis. Cependant la démocratie y est bien complète et la nomination de M. Lincoln, ancien berger, ancien batelier, ancien poseur de rails et ancien commis, de M. Lincoln, fils de ses œuvres, qui est parvenu par ses propres forces à devenir un homme instruit et un orateur, cette nomination prouve certes que l'égalité américaine n'est pas menacée par les succès du parti républicain. Ils ne menacent que la mauvaise démocratie, qui, sous la conduite du parti
de l'esclavage, voudrait pousser la nation dans les voies du socialisme. Mais elle n'y parviendra pas , la question vient d'être jugée. Entre ces deux systèmes qui vont se disputer les sociétés contemporaines, entre le socialisme et l'individualisme, le choix des Etats-Unis est fait.
Avant d'assister à l'affranchissement des esclaves, nous assistons donc à l'affranchissement de la politique américaine. Elle subissait un joug honteux et recevait de tristes leçons. Depuis que Jefferson, l'ennemi-né du vrai libéralisme, avait fondé le parti démocratique, les États-Unis n'avaient cessé de glisser sur la pente radicale; une œuvre de nivellement impitoyable s'était poursuivie dès lors , et le domaine de la conscience avait été graduellement envahi. Le parti démocratique avait trouvé son point d'appui dans le Sud. Les États à esclaves avaient
forcé l'enceinte du for réservé et confisqué au profit de l'État les droits inviolables de l'individu : ni la pensée, ni la presse, ni la prédication n'étaient libres chez eux ; les maximes fondamentales de la tradition puritaine étaient sacrifiées par eux les unes après les autres. Ils avaient fait plus; grâce à eux, on commençait à apprendre dans les États libres de quelle façon on doit s'y prendre pour fausser sa propre conscience et lui substituer le respect des majorités souveraines. Chaque jour, des iniquités criantes étaient couvertes par ce prétexte : « Si nous étions justes, nous compromettrions l'unité nationale ou nous risquerions de perdre les suffrages assurés à notre parti. » La violence, la menace, la brutalité, la corruption s'introduisaient effrontément dans les luttes politiques. On s'habituait au mal ; les crimes les plus odieux, les lois méridionales réduisant de plein droit en esclavage
tout nègre libre qui ne quitterait pas le sol des Etats, soulevaient à peine un murmure de désapprobation; les Etats-Unis semblaient être sur le point de perdre cette faculté, à laquelle rien ne survit plus, la faculté de s'indigner.
Voilà à quelle école le parti démocratique avait mis le peuple américain , ce noble peuple qui, malgré les torts graves qu'on peut lui reprocher, représente à tout prendre plusieurs des principes élevés auxquels se rattache l'avenir des sociétés modernes. Le règne du parti démocratique formerait le sujet d'une honteuse histoire ; on y verrait figurer les glorifications de la servitude, la piraterie appliquée au droit international, et, pour terminer, ces faits de corruption et de dilapidation qui servent de couronnement à sa dernière présidence. Ils sont les champions les plus conséquents des doctrines et des pratiques
du parti démocratique, ces hommes qui viennent de déclarer que les votes ne sont valables qu'à la condition de donner la majorité à l'esclavage et qu'une élection régulière est une cause suffisante de séparation.
Je n'ai pas voulu raconter des événements; j'ai voulu essayer une étude qui a, je le crois, son utilité pour nous-mêmes et qui peut aussi ne pas être inutile aux États-Unis. Nous leur devons l'appui de notre sympathie. Il importe, plus qu'on ne l'imagine , de leur faire entendre à cette heure suprême des paroles d'encouragement. Ne nous hâtons pas de déclarer que l'Union est perdue, qu'il y a désormais et pour toujours deux Confédérations placées sur le
même pied dans le monde, que les États-Unis de l'esclavage vont avoir leur grand rôle à remplir ici-bas comme les États-Unis de la liberté. Ce serait, en tous cas, une immense exagération. N'oublions pas que souvent déjà l'Union a semblé perdue, que souvent déjà la Confédération a semblé près de périr. Les hommes qui s'épouvantent des périls actuels ignorent donc ceux qui ont entouré le berceau des États- Unis, les troupes mutinées, les ambitions aux prises , les menaces de séparation , l'anarchie, la ruine. C'est cette même Amérique, si faible alors, qui est devenue si forte, en dépit de ses propres fautes. Au moment où elle s'insurgeait contre l'Angleterre , elle n'avait ni industrie , ni commerce , ni marine ; ses deux ou trois millions d'habitants étaient fort loin de s'accorder entre eux. Et cependant, telle est la vigueur de son génie, telle est en tout genre son
insouciance du danger, telle est l'impétuosité avec laquelle elle affronte et surmontées obstacles, telle est la puissance de son cri national : Go a head! (en avant-!), qu'au travers des luttes intérieures, des crises, des défaillances momentanées, elle atteint la taille d'un grand peuple. Comptez les bateaux à vapeur de ses fleuves, évaluez le tonnage de ses vaisseaux, cherchez le chiffre de son commerce intérieur, mesurez la longueur de ses canaux et de ses chemins de fer, vous n'aurez encore qu'une faible idée de ce qu'elle est capable d'entreprendre et d'accomplir.
Il faut se souvenir de ces choses et ne pas imiter ces ennemis de l'Amérique qui tantôt se hâtent de prendre son deuil , tantôt se permettent de railler sa détresse et trouvent dans la situation actuelle des Etats -Désunis (c'est
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ainsi qu'ils les nomment) un agréable sujet de plaisanterie, oubliant que cette désunion a une cause bien sérieuse et qui suffit certes à la faire comprendre, oubliant aussi qu'il y a là de généreuses luttes pour l'humanité et pour la patrie dignes d'obtenir tous nos respects. — Et gardonsnous de dire que cette crise ne nous regarde pas, que nous n'y pouvons rien. L'isolement égoïste des peuples n'est plus possible désormais. Ce qui se décide là-bas, ce sont nos propres affaires, non-seulement parce que nous avons une partie de nos fortunes engagées aux Etats-Unis, mais surtout parce que nos principes et nos libertés y sont en cause. Les victoires de la justice, où qu'elles se gagnent, sont les victoires du genre humain.
Nous pouvons, dans une certaine mesure, aider à celle-ci. L'Amérique, qui affecte parfois
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de se dire indifférente à nos jugements, les recueille cependant avec un soin jaloux. J'ai vu de respectables Américains rougir à la rencontre de ce blâme instinctif qui, chezi nous, s'adresse aux progrès de l'esclavage ; ils souffraient de voir leur pays ainsi déchu de l'estime dont il jouissait jadis. Les nations fières comme celle-là se vengent toujours par de nobles élans de la réprobation qu'elles sentent avoir méritée. L'intervention morale de l'Europe n'est donc pas superflue ; elle l'est d'autant moins, que le Sud nous fait l'injure de compter sur nous. Les meneurs de Gharleston et de la Nouvelle-Orléans affectent de dire que l'Angleterre est prête à leur tendre les bras et que la France promet l'accueil le plus sympathique à leurs envoyés ! Ces envoyés euxmêmes sont choisis avec soin, honorables, ayant des amis chez nous, capables en un mot de présenter la cause de l'esclavage sous un aspect
presque séduisant. Il importe donc d'élever la voix.
Que les gouvernements soient réservés, qu'ils évitent Jtout ce qui ressemblerait à une action directe exercée sur les affaires intérieures des États-Unis, qu'ils recourent aux banalités du langage employé par la diplomatie pour éviter d'engager Jeur politique, à la bonne heure ! Mais s'imaginer que ces banalités promettent alliance ou protection, en vérité, c'est y mettre de la bonne volonté. Une révolte abritée sous le drapeau de l'esclavage aura de la peine, soyez-en sûrs, à se faire des partisans parmi nous Français, quelle que soit d'ailleurs notre paresseuse indifférence en pareille matière , indifférence telle , qu'à l'heure qu'il est la question d'Amérique n'existe pas pour la plupart d'entré nous. Au reste., nous secouerons cette inertie, et, quant aux Anglais,
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ils ne souffriront pas que leur meilleur titre de gloire dans les temps modernes soit terni par je ne sais quelle complicité latente avec les États du golfe. Les brutales doctrines de l'intérêt, si souvent professées par M. Bright en plein Parlement, pourront bien trouver encore des organes; on conseillera à la Grande-Bretagne de penser au coton et d'oublier la justice. Déjà la démarche faite par elle à Washington et que la France paraît avoir appuyée, démarche ayant pour but de déclarer que le blocus des ports du Sud ne sera reconnu qu'autant qu'il serait réel, est peut-être une concession arrachée par cette école détestable de l'égoïsme. Heureusement il y a une autre école en face de celle-là; le sentiment chrétien, le sentiment abolitioniste va se lever et se faire obéir. Jamais œuvre plus importante ne lui fut réservée. Dévoiler tout acte suspect du gouvernement britannique, tenir l'opinion
publique en éveil , entretenir enfin cette noble agitation morale qui fait le succès des bonnes causes et le salut des peuples libres, voilà la mission à laquelle sont conviés en Angleterre les défenseurs de l'humanité et de l'Évangile. S'ils pouvaient ne pas s'en souvenir, la populace de Savannah ou de Mobile poursuivant les consuls anglais se chargerait de leur rappeler à quel principe est inévitablement lié, pour son honneur, le nom de la Grande-Bretagne. La France et l'Angleterre, j'en ai la confiance, marcheront ensemble, ici comme ailleurs; leur alliance, qui renferme en elle les germes de tout vrai progrès, se trouvera aussi utile et aussi féconde dans le nouveau monde qu'elle Ta été dans l'ancien.
Ceci est d'une importance telle, que je demande la permission d'insister. Evidemment
notre influence ne s'est pas exercée encore comme il eût été désirable qu'elle s'exerçât, et si M. Lincoln fléchit un peu maintenant sous des conseils dépourvus d'énergie ou de dignité, cela tient en partie à notre réserve, à notre silence, à notre apparente neutralité, qui sait même? au langage peu encourageant qu'on a tenu parfois en notre nom. La publication du malencontreux tarif Morill (que M. Buchanan a signé, soit dit en passant, et dont M. Lincoln, j'en suis convaincu, signera un jour la révocation) a donné le signal de démonstrations politiques qui ne sont pas toutes, bien s'en faut, à l'honneur de l'Europe. Notre Moniteur a publié de regrettables articles; mais c'est surtout chez les Anglais que le parti du coton s'est donné carrière.
• Que l'Angleterre y prenne garde, il vaudrait
mieux pour elle perdre Malte, Corfou et Gibraltar, que de perdre la position glorieuse que sa lutte contre l'esclavage et la traite lui a assurée dans l'estime des peuples. Même dans notre siècle de frégates cuirassées et de canons rayés, la première des forces est, grâce à Dieu, la force morale. Malheur à la nation qui la laisserait échapper et qui consentirait à immoler ses principes à ses intérêts ! Dès l'origine du conflit actuel, les ennemis de l'Angleterre, et ils sont en nombre, ont prédit que la cause du coton pèserait plus dans ses balances que la cause de la justice et de la liberté. On s'apprête à la juger sur sa conduite dans la crise américaine. Encore un coup, qu'elle y prenne garde.
Et sous quels prétextes marchanderait- on au gouvernement de M. Lincoln ces sympathies
énergiques, persévérantes, sur lesquelles il adroit de compter? — Examinons.
On a parlé d'abord de la vigueur du Sud et de la faiblesse du Nord. — Ce ne serait pas la première fois que la mauvaise cause se serait montrée plus ardente, plus hardie, moins préoccupée des conséquences que ne l'est la bonne. Les bonnes causes ont «des scrupules, et tout scrupule est un embarras.
Plus que personne assurément, je souffre de voir M. Lincoln frappé d'une sorte de paralysie. Les dangers de la mollesse sont considérables, à mon sens; je crois qu'elle décourage les amis et qu'elle encourage les adversaires; je crois qu'elle sanctionne plus ou moins le funeste et faux principe de séparation, un principe contagieux s'il en fut; je crois enfin qu'en ajournant
peut-être la guerre civile, elle risque d'en accroître la gravité. Et toutefois, ne tiendronsnous pas compte à M. Lincoln des difficultés exceptionnelles qui l'entourent?
L'administration précédente a pris soin de ne laisser aucune ressource entre ses mains : il a trouvé les forts ou livrés ou impossibles »à défendre, les arsenaux envahis par le Sud, les troupes dispersées* les vaisseaux envoyés aux extrémités (Je l'Océan. Est-il bien étrange qu'il ait fini par céder jusqu'à "un certain point aux instances de tant de gens habiles, qui, 'tous, le poussent dans le même sens? Si demain il cédait entièrement, s'il reconnaissait la Confédération du Sud, faudrait-il s'en étonner beaucoup?
, N'oublions pas d'ailleurs que les États limitrophes sont là, devant lui, formant comme un
rempart qui protège l'extrême Sud. Plusieurs de ces États, j'en suis convaincu, inclinent franchement vers le Nord et lui demeureront unis ; mais n'en est-il pas d'autres, la Virginie par exemple, qui n'évitent peut-être de se séparer que pour mieux protéger ceux qui se séparent, et dont le rôle actuel consiste à empêcher toute répression, en attendant que leur rôle futur consiste à entraver tout progrès par la menace incessante de se joindre à la Confédération méridionale?
Voilà des obstacles sérieux, et je n'ai pas signalé le plus sérieux de tous, la répugnance trèsvive et très-sincère qu'inspirent à un grand nombre d'habitants du Nord, adversaires déclarés de l'esclavage, les mesures qui pourraient provoquer l'insurrection des noirs et mettre en péril les planteurs. La patience du fort me pa-
raît ici un peu plus édifiante, je l'avoue, que les audaces si vantées du faible, qui compte précisément sur cette patience et sait qu'il peut être arrogant sans grand péril.
Le second prétexte qu'on a osé mettre en avant pour solliciter notre bienveillance en faveur du Sud, c'est qu'il vient d'améliorer les institutions fédérales. — Or, sait-on en quoi consiste cette amélioration prétendue? Le Sud n'a pas craint d'écrire en propres termes , dans sa loi fondamentale, ce qu'on n'avait osé écrire nulle part avant lui, la garantie constitutionnelle de l'esclavage. L'esclavage, d'après la constitution du Sud, ne pourra être ni supprimé ni attaqué. L'esclavage sera l'arche sainte qu'on ne regarde que de loin et avec respect ; il sera la pierre angulaire qu'il est défendu de toucher. A côté de cela, le Sud proclame à grand bruit la liberté de
la parole, celle de la presse, celle de la discussion sous toutes les formes ! On sera libre de parler, mais à la condition de n'aborder ni de près ni de loin aucun des sujets qui se rattachent à l'esclavage (et tout s'y rattache dans le Sud) . On sera libre d'imprimer, mais à la condition de ne livrer au public aucun écrit quelconque qui aille supposer la liberté naturelle des hommes, l'unité de notre espèce, la sainteté des liens de famille, les grands principes en un mot dont « l'institution patriarcale » fait litière.' On sera libre de discuter, mais à la condition de ne pas inquiéter cette institution, fort peu patiente de sa nature et qui le sera moins que jamais, à présent qu'elle se sentira cernée et menacée de partout. Elle sera à elle seule, qui ne l'a compris? la constitution entière du Sud; cet article-là dévorera les autres ; à défaut des législatures et des tribunaux, les populaces du Sud savent comment s'y prendre pour donner
force à la garantie de l'esclavage et pour restreindre la liberté de la parole, de la presse, de la discussion.
Il est vrai que les habiles patrons de la révolte carolinienne ont un troisième argument à leur service, et ce n'est pas le moins spécieux. — Tout est terminé, s'écrient-ils, il n'y a plus à soutenir personne, il n'y a plus à témoigner de sympathies ; dans quatre jours, la paix sera faite, la nouvelle Confédération sera reconnue par Lincoln en personne, un traité de commerce la liera même aux Etats-Unis ; c'est une affaire finie.
C'est une affaire qui commence à peine, répdndrons-nous; il faudrait être aveugle pour ne pas le voir. Ce qui va finir, c'est la première escarmouche. Quant à la guerre, elle sera longue, vous pouvez m'en croire, aussi longue que la vie
des deux principes qui sont aux prises en Amérique. Que M. Lincoln se le dise et que les adversaires de l'esclavage en Europe ne l'oublient pas non plus, il y aura à combattre, à^persévérer. Jamais lutte plus colossale et plus opiniâtre ne fut engagée ici -bas,. Plusieurs des Etats limitrophes ne tarderont pas à élever des prétentions auxquelles se joindront des menaces de scissions nouvelles; ils soulèveront encore la question des territoires, ils proposeront des compromis. Qui sait? ils aspireront peut-être à établir, dans l'intérêt de l'extrême Sud, l'extradition des esclaves sortis de la Confédération rivale. Qui sait encore? ils tenteront peut-être de restaurer leur traite intérieure avec Charleston et la Nouvelle -Orléans.
Ce n'est pas tout : le moment viendra où l'extrême Sud, incapable de supporter l'existence
qu'il vient de se faire, demandera à rentrer au sein de l'Union. Il voudra dicter ses conditions alors; il proposera l'élection de quelque convention générale chargée de remanier la constitution des Etats-Unis; il fera appel à l'égoïsme des uns, à l'ambition ou même au patriotisme des autres, présentant à leurs regards le rétablissement de cette grandeur commune que la séparation avait compromise. Quel motif pour voiler un moment les principes! quelle tentation de rentrer dans la voie fatale dont on vient enfin de sortir !
Je sais fort bien qu'on ne saurait y rentrer complètement désormais; pourtant la vigilance de M. Lincoln ne cessera pas d'être nécessaire, et ce qui ne sera pas moins nécessaire, c'est l'appui moral que nous sommes tenus de lui prêter aux heures de succès et aux heures de
découragement, dans la bonne et dans la mauvaise réputation. Où trouver une cause plus belle que celle-ci ? malgré cet alliage impur qui s'attache à elle, bien entendu, comme à toutes les belles causes sans exception, n'est-elle pas faite pour remuer les cœurs généreux? Déjà, grâce à la défaite du parti démocratique, les États-Unis que nous connaissions, ceux des dix dernières années, ceux que le Sud gouvernait à la baguette, ceux dont l'esclavage abaissait et corrompait les institutions, ceux dont la politique était consacrée à l'extension de l'esclavage, ceux qui comptaient dans le Nord et dans le Sud tant de fortunes ouvertement fondées sur le commerce des esclaves , ceux qui avaient vu figurer parmi leurs présidents un marchand d'esclaves poursuivant ses opérations au vu et au su de tout le monde, ces Etats-Unis-là viennent de finir, ils sont entrés dans le domaine de l'his-
toire, leur disparition a été constatée par la retraite de l'extrême Sud.
Maintenant le peuple américain travaille à se relever. Entreprise aussi difficile que glorieuse ! Quelle que soit l'issue du premier conflit qui achève de se régler en ce moment, ce n'est là que le premier conflit. Il y en aura bien d'autres, le relèvement d'un grand peuple n'est pas l'affaire d'un jour. Tantôt en paix, tantôt en guerre peutêtre avec les États qui prennent en main la cause de l'esclavage, la Confédération américaine verra se développper les unes après les autres les conséquences que doit produire cet événement décisif , l'élection de M. Lincoln. Ayant rompu avec le passé, elle aura à entrer toujours plus avant dans les voies de l'avenir. Or, nous l'avons vu, quelle que soit l'hypothèse qui se réalise parmi celles qu'il nous est donné de pré-
voir, la cause de l'esclavage est destinée à subir défaites sur défaites. Elle a cessé de grandir, elle va décroître, décroître par la séparation, décroître par l'union, décroître par kxpaix, décroître par la guerre. Aussi vrai qu'il y aura des obstacles sans nombre à surmonter pour accomplir cette œuvre, aussi vrai cette œuvre s'accomplira. Certes, elle mérite d'être aimée et d'être soutenue, sans découragements et sans défaillances. L'Europe le comprendra.
En voyant son attitude , les champions passionnés de l'esclavage reconnaîtront sans doute qu'ils se sont trompés et qu'il est temps de re- • faire leurs calculs. Pour ce qui est des braves gens qui luttent dans le Nord, ils seront heureux d'apprendre que de ce côté de l'Atlantique on pense à eux. Ceci peut aider, et beaucoup, au rétablissement plus ou moins prochain de
l'Union. Si les États du golfe savaient quel insurmontable dégoût va soulever ici leur confédération fondée pour assurer la durée et la prospérité de l'esclavage , si les Etats limitrophes savaient quelles sympathies ils acquerront en se tournant vers la liberté et quelles malédictions ils encourront en se déclarant contre elle , si les États du Nord savaient quel appui leur assure cette puissance, la première de toutes, qu'on nomme l'opinion publique , il est permis de croire que la crise actuelle marcherait vers une prompte et pacifique solution.
C'est une chose décidée que le xixe siècle verra la fin de l'esclavage sous toutes ses formes, et malheur à qui s'oppose à la-marche d'un tel progrès ! Quel homme n'a été ému jusqu'au fond du cœur par cette pensée : le 4 mars, à l'heure même où M. Lincoln, en prenant possession delà
présidence à Washington, signifiait au monde attentif les volontés d'une grande république déterminée à arrêter les conquêtes de l'esclavage, le chef généreux d'un grand empire signifiait à ses ministres sa volonté immuable de préparer l'émancipation des serfs. A de telles coïncidences qui ne reconnaîtrait le doigt de Dieu! Aussi suis -je tranquille, les résistances russes ont échoué, les résistances américaines échoueront. Il y aura des résistances américaines ; il y en aura, il y en a déjà, dans l'entourage même et dans le cabinet du président. Nous venons de le voir, on cherche à énerver ses résolutions, à l'engager irrévocablement dans cette politique hésitante qui serait plus à craindre pour lui que les projets d'assassinat dont, à tort ou à raison, on a fait tant de bruit. Néanmoins ce mal-là a ses limites marquées d'avance, celui que Dieu garde est bien gardé. Si vous voulez savoir ce
que sera, en fin de compte, la présidence de M. Lincoln, voyez de quelle façon et sous quels auspices elle a été inaugurée, écoutez ces paroles qui sortent de la bouche du nouveau chef d'État à l'heure où il quitte sa ville natale : « La tâche qui m'est échue est plus grande peutêtre que celle d'aucun autre président depuis Washington... J'espère que vous, mes amis, vous prierez tous pour que je reçoive cette assistance d'en haut sans laquelle je ne puis atteindre le but , mais avec laquelle le succès est certain. »
« Oui, oui, nous prierons pour vous! » Telle fut la réponse des habitants de Springfield qui, en larmes , tête nue , assistaient au départ de leur concitoyen. Quel début de gouvernement ! Y a-t-il eu beaucoup d'inaugurations ici-bas qui aient eu cette pénétrante solennité? Les uni-
formes, les plumets, les coups de canon, les arcs de triomphe, les vagues appels à la Providence valent-ils ces simples paroles : « Priez pour moi! — Nous prierons pour vous. »* Ah! courage, Lincoln! les amis de la liberté et de l'Amérique sont avec vous. Courage! vous tenez dans vos mains les destinées d'un grand principe et celles d'un grand peuple. Courage! vous avez à résister à vos amis et à tenir tête à vos ennemis, c'est la condition de quiconque veut faire le bien ici-bas. Courage ! vous en aurez besoin demain, dans un an, jusqu'au bout; vous en aurez besoin dans la paix comme dans la guerre ; vous en aurez besoin pour ne laisser compromettre ni dans la paix ni dans la guerre ce noble progrès que vous avez charge d'accomplir, plus de conquêtes de l'esclavage. Courage! votre rôle, comme vous l'avez dit, peut n'être inférieur à aucun autre, pas même à celui de
Washington ; relever les État-Unis ne serait pas moins glorieux que de les avoir fondés.
C'est de loin "sans doute que nous exprimons ces sympathies; mais il est des choses qu'on juge mieux de loin que de près; l'Europe est bien placée pour apprécier la crise actuelle. L'opinion de la France, en particulier, doit avoir quelque poids aux États - Unis ; indépendamment de nos vieilles alliances, nous sommes peut-être là nation la plus intéressée au succès de la Confédération. Ce sont des voix amies qui, ici et ailleurs, dans nos revues et dans nos journaux, vont lui porter l'expression cordiale de nos vœux. En souhaitant le triomphe final du Nord , nous souhaitons le salut du Nord et du Sud, leur grandeur commune et leur durable prospérité.
Mais le Sud nous inquiète, nous ne saurions le dissimuler. Il est dans de bien mauvaises mains ! Une sorte de terreur y règne, les hommes importants et modérés sont forcés de courber la tête ou sentent qu'il faudra bientôt la courber. Les planteurs doivent voir déjà qu'en cherchant
à éloigner d'eux ce qu'ils appelaient le joug du
Nord, ils se sont préparé d'autres maîtres. Les affaires sont suspendues, l'argent manque pour les cultures, les crédits sont refusés de partout, la récolte prochaine est compromise, les emprunts qu'on essaye d'émettre ne trouvent pas de preneurs en dehors de l'extrême Sud. Restent les ressources révolutionnaires, et on ne s'en fait pas faute.
Quelle situation ! Au-dessous de cette constitution votée il y a un mois à peine, on sent déjà gronder sourdement la querelle des classes, des
planteurs et des petits blancs , de l'aristocratie et de la majorité numérique, des adversaires prudents de la traite et de ses partisans fougueux, des hommes d'Etat que l'on tolère pour la bonne façon et de ceux qui comptent bien les remplacer, du présent et de l'avenir.
On en viendra quelque jour à y voir clair, même à Gharleston. La séparation, qui devait fonder les prospérités du Sud en lui permettant de vivre enfin à sa guise, d'obéir à son génie et de servir ses intérêts , n'a guère eu d'autre résultat jusqu'ici que de faire chanter la nouvelle Marseillaise [la Marseillaise de V esclavage!) et de faire abattre la bannière fédérale devant le drapeau du pélican ou devant le drapeau orné du serpent à sonnettes. On vend beaucoup de rubans bleus et beaucoup de revolvers Gott; on promène à grand bruit les bustes de Galhoun,
ce premier théoricien de la séparation. Puis, pour se donner bon air aux yeux de l'Europe, on vote en hâte une constitution, on forme un gouvernement, on décrète une armée; mais le fond révolutionnaire demeure et l'on ne reconnaîtra que trop vite jusqu'à quel point le désordre s'est mis dans les idées et dans .les faits.
A l'heure qu'il est, la démocratie du Sud achève de dégénérer en démagogie. Mais le Nord présente un tout autre spectacle. Regardez ce qui s'y passe, percez au delà des apparences, au delà des hésitations inévitables d'un début si bien préparé par la précédente administration , vous trouverez la ferme résolution d'un peuple qui se relève. Que nous parle-t-on de la fin des États-Unis! Cette fin semblait approcher naguère, à l'heure des prospérités; alors l'honneur était compromis, l'estime du pays baissait, les
institutions se corrompaient à vue d'œil, le moment semblait approcher où la Confédération 9 identifiée avec l'esclavage, ne pourrait plus que succomber avec lui. Maintenant tout a changé d'aspect, les amis de l'Amérique doivent prendre confiance, car sa grandeur est inséparable, Dieu merci, de la cause de la justice.
Justice ne peut mal faire; j'aime à me rappeler cette maxime quand je considère la situation présente de l'Amérique. En échappant à une mort certaine et honteuse, elle n'échappera assurément pas aux luttes et aux difficultés ; en rentrant dans la vie, elle va rencontrer, et pour bien plus longtemps qu'on ne l'imagine, la bataille et le péril : la vie se compose de cela. C'est un métier laborieux de vivre, et les peuples qui veulent tenir leur place ici-bas, qui veulent agir et non sommeiller, doivent savoir qu'ils
auront leur part de souffrances. Peut-être entre- t-il dans les plans de Dieu que les Etats-
• Unis subissent pour un temps quelque diminution de leur grandeur; qu'ils le sachent bien
* cependant, leur drapeau ne sera ni moins respecté, ni moins glorieux parce qu'il aura perdu quelques-unes de ses étoiles. Celles qu'il aura perdues y reparaîtront un jour, et combien d'autres, en attendant, viendront accroître la constellation fédérale! De quelles acclamations l'Europe saluera les progrès futurs des Etats-Unis, dès que leurs progrès auront cessé d'être ceux de l'esclavage !
A présent, il s'agit de liquider une mauvaise affaire. L'instant de la liquidation est toujours pénible; mais, lorsqu'elle est terminée, le crédit renaît. Ainsi en sera-t-il en Amérique. On a souvent vanté l'énergique sang-froid de ses négo-
ciants; sont-ils ruinés, ils ne se lamentent ni ne se découragent : c'est une fortune à refaire. De même, à mettre les choses au pis, à supposer que la crise actuelle doive se comparer à une ruine, c'est une nation à refaire, on la refera. — « Messieurs, disait naguère M. Seward, en achevant son grand discours au sein du Congrès, si cette Union était aujourd'hui brisée par l'esprit de faction, elle se reformerait demain dans ses proportions majestueuses. »