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COEXISTENCE DES DEUX RACES APRÈS L'ÉMANCIPATION

Ce qui est plus difficile à prévoir que la suppression, désormais certaine, de l'esclavage, ce sont les conséquences de cette suppression. Le problème de la coexistence des deux races pèse, à l'heure qu'il est, d'un poids écrasant sur la pensée de tous; il mêle des doutes cruels aux espérances des uns, il exaspère la résistance des autres. Serait-il vrai que l'émancipation dût être le signal d'une lutte d'extermination? N'y a-t-il pas place sur le sol américain pour les noirs

libres à côté des blancs libres ? Je ne me le dissimule pas , il y a ici une prévention accréditée, une opinion admise qui, plus que rien autre peut-être, entrave le progrès aux États-Unis. Essayons de l'apprécier.

M. de Tocqueville, qui a jugé l'Amérique d'un coup d'œil si sûr, s'est pourtant trompé sur quelques points, ses plus chauds admirateurs doivent l'avouer. Ecrivant à une époque où les grands résultats de l'émancipation anglaise ne s'étaient pas encore produits, il a pu formuler cet arrêt terrible dont on s'est tant prévalu : « Jusqu'ici, partout où les blancs ont été les plus puissants , ils ont tenu les nègres dans l'avilissement et dans l'esclavage ; partout où les nègres ont été les plus forts, ils ont détruit les blancs. C'est le seul compte qui se soit jamais ouvert entre les deux races. »

Un autre compte s'est ouvert, grâce à Dieu, et personne ne s'en félicitait plus sincèrement que M. de Tocqueville, lui si généreux et dont les sentiments abolitionistes n'étaient certainement un mystère pour aucun de ses collègues à la Chambre. Mais son arrêt subsiste dans son livre, et chacun de répéter après lui que les blancs et les noirs ne peuvent vivre ensemble sur le même sol , à moins que les seconds ne soient asservis aux premiers.

Je le répète, au moment où il écrivait, il avait raison, ou du moins les faits connus lui donnaient raison ; la liberté des noirs n'avait alors qu'un nom, Saint-Domingue. Aujourd'hui, les victoires de l'émancipation chrétienne sont venues se placer auprès des catastrophes provoquées par un despotisme impénitent.

Les colonies anglaises ont avec les États du sud de l'Union des analogies très -frappantes. Les noirs y sont nombreux, plus nombreux même par rapport aux blancs que dans les Carolines ou dans la Floride. Le climat y est encore plus brûlant et les cultures y réclament d'une façon plus impérieuse les bras des noirs. Quant aux préjugés des maîtres, j'ose affirmer que les planteurs du continent et ceux des Antilles n'ont rien eu longtemps à se reprocher. Qu'est-il cependant arrivé aux Antilles? Non-seulement la liberté a été proclamée, ceci est le fait de la métropole, mais la coexistence des races a subsisté. C'est le point auquel je demande qu'on soit attentif. Là, des • noirs et des blancs également libres, revêtus des mêmes privilèges, exerçant les mêmes droits, se rencontrant dans les rangs de la milice, dans la magistrature et jusque sur les bancs des assemblées coloniales, acceptent à merveille cette vie

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en commun. Et les blancs y sont des Anglo- Saxons, remarquez-le, c'est-à-dire qu'ils appartiennent à cette race qu'on déclare incapable de supporter des noirs libres dans son voisinage.

Il faut en appeler quelquefois de ces axiomes si hardiment formulés qui nous servent à régler d'une manière inflexible ce qui doit subir, dans une mesure infinie, la mobilité des circonstances et des influences. L'influence de l'Evangile, en particulier, est un fait dont on ne mesure jamais assez la portée. Elle a créé aux Antilles une population nègre qui maintient son égalité légale vis-à-vis des blancs et qui ne repousse pas entièrement leur patronage, population cliente qui est aussi une population libre, libre clans le sens le plus absolu du mot. Les noirs des Antilles travaillent sur les,. plantations et assurent le succès des grandes cultures; mais, en même temps, ils

deviennent eux-mêmes propriétaires, formant peu à peu une des classes de paysans les plus heureuses et les plus remarquables qu'il y ait sur la terre. Leurs petits champs, leurs jolis villages témoignent d'une vraie prospérité; et il y a là quelque chose qui vaut mieux que la prospérité, il y a le. progrès moral, le développement des intelligences et le relèvement des âmes.

On va nous demander si, au milieu de tant de progrès, la production du sucre n'a pas souffert. — Je réponds qu'elle s'est accrue, au contraire. On avait prédit que l'émancipation serait le coup de mort des colonies britanniques, je soupçonne même que bien des gens en sont encore persuadés à l'heure qu'il est; or, en dépit des fautes commises par les planteurs, qui n'ont rien négligé pour dégoûter les nègres du travail et les éloigner de leurs anciens ateliers, il se trouve

qu'ils y sont revenus, se contentant d'un salaire qui ne s'élève guère en moyenne au-dessus d'un sehelling par jour. Si nous comparons les deux derniers exercices de la liberté aux deux dernières années de l'esclavage, nous découvrirons que la production totale du sucre a augmenté dans les colonies où s'est accomplie l'émancipation de 1834. Et elles n'ont pas eu à supporter seulement cette crise de l'émancipation, elles ont eu à supporter une autre crise plus redoutable, celle de la liberté commerciale brusquement introduite en 48Z|7. On vit alors les sucres coloniaux, exposés à la concurrence du sucre produit à la Havane et ailleurs par les nègres de traite, subir une baisse* prodigieuse. On put croire que la production allait périr; elle s'est relevée néanmoins, et les Antilles anglaises, avec leurs nègres libres et leurs sucres non protégés , mises aux prises avec la liberté entière sous

toutes ses formes , importent aujourd'hui dans la métropole trois ou quatre millions de quartauts de sucre de plus qu'au moment où la crise du libre échange a éclaté.

La liberté fait de ces miracles. On se défie toujours d'elle, et elle répond à nos méfiances par des bienfaits. Les Antilles anglaises qui, depuis trente ans bientôt, ont eu à surmonter, outre les deux crises de l'émancipation et du libre échange, le tremblement de terre de 1810 et six années consécutives de sécheresse; les Antilles anglaises, qui ont eu à liquider leurs dettes anciennes et à réparer des ruines accrues par la faillite de la banque de la Jamaïque, ont mainenant une attitude qui prouve qu'elles ne craignent pas l'avenir et ne regrettent guère le passé.

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Sous l'esclavage, les Antilles marchaient à leur ruine; avec la liberté, elles deviennent un des plus riches débouchés de l'Angleterre; sous l'esclavage, elles n'auraient pu supporter le choc du libre échange; avec la liberté, elles ont gagné cette nouvelle bataille : voilà le produit net de l'expérience. Si nous doutons encore, comparons la Guyane hollandaise qui a des esclaves, et la Guyane anglaise qui a affranchi les siens ; ce sont deux pays voisins dont les ressources sont égales. La Guyane anglaise est en progrès, tandis que Surinam voit ses cultures à l'abandon ; les trois quarts de ses plantations sont déjà délaissées et le reste s'en va.

Mais la question des profits et pertes n'est pas seule ici, je pense, et, après avoir compté les caisses de sucre, après avoir montré que sous ce rapport l'émancipation anglaise est en règle, il

me sera permis de mentionner aussi un autre genre de résultats. Considérons ces jolies chaumières, ces mobiliers propres et presque élégants, ces jardins, cet air général de bien-être et de civilisation ; interrogeons ces noirs dont l'aspect physique s'est déjà modifié sous l'influence de la liberté, ces noirs dont le nombre décroissait rapidement à l'époque de l'esclavage et commence au contraire à s'accroître depuis F affranchissement; ils nous parleront de leur bonheur. Les uns sont devenus propriétaires et travaillent pour leur propre compte (ce n'est pas un crime, j'imagine), les autres s'associent pour affermer de grandes plantations ou portent peut-être aux usines des riches planteurs les cannes récoltées chez eux; ceux-ci sont marchands, beaucoup louent leurs bras comme cultivateurs. Quels que soient les torts d'un certain nombre d'individus, l'ensemble -des nègres libres a mérité ce témoi-

gnage rendu en 1857 par le gouverneur de Tabago : « Je nie que nos noirs de la campagne aient des habitudes de paresse. Il n'existe pas dans le monde une classe aussi industrieuse. »

C'est un spectacle admirable et que l'histoire des hommes nous présente trop rarement , que celui d'une population dégradée qui s'élève et qui s'élève encore, se mettant au niveau de ceux qui la méprisaient autrefois. Le concubinage, si général aultemps de la servitude, qu'on avait inventé le fameux axiome : « Les nègres ont horreur du mariage, » est remplacé maintenant par des unions régulières. En devenant libres , les nègres ont appris à se respecter : les rapports unanimes des gouverneurs signalent le progrès de leurs habitudes de sobriété. Les crimes ont beaucoup diminué parmi eux. Ils sont polis, bien élevés, tombant même dans l'excès d'une cour-

toisie exagérée. Ils respectent les vieillards ; passe-t-il un homme âgé dans un village, les enfants se lèvent et cessent de jouer.

Ces enfants sont envoyés avec soin aux écoles, dont l'entretien repose en bonne partie sur les dons volontaires des nègres. Reconnaissants envers l'Évangile qui les a affranchis, les anciens esclaves se sont attachés avec passion à leurs pasteurs ; leurs premières ressources sont consacrées à l'église, à l'école et parfois aussi aux missions lointaines, à l'évangélisation de cette Afrique dont ils se souviennent pour y faire du bien. Nous serions à la fois surpris et humiliés, si nous rapprochions des dons de notre charité si vantée ceux de ces pauvres gens, de ces affranchis de la veille, que nous nous croyons le droit de traiter avec dédain.

Grâce à l'Évangile, et c'est là que je tenais à en revenir, lé problème de la coexistence des races se résout le plus pacifiquement du monde aux Antilles. Entre hommes libres, pour peu que ces hommes libres soient des chrétiens, les inégalités spécifiques s'effacent vite et le préjugé de F épidémie ne se trouve pas, en définitive, aussi insurmontable qu'on nous l'a dit. Dans ces colonies anglaises, qui sont de vraies républiques se gouvernant elles-mêmes et qui rappellent par ce trait encore la situation des États du Sud, on s'est habitué à accepter les noirs comme concitoyens ; ils exercent des professions libérales ; ils sont électeurs et souvent élus , car ils forment à eux seuls le cinquième de l'Assemblée coloniale à la Jamaïque ; ils sont officiers de police, officiers de milice, et leur autorité n'est méconnue par qui que ce soit.

Je viens de nommer la Jamaïque; on voudra peut-être s'en faire une objection contre moi. Le fait est que cette grande île a semblé faire exception à la prospérité générale; des fortunes considérables y ont péri, la transformation y a été plus lente et plus douloureuse que partout ailleurs. Mais, lorsqu'on s'arme de ces circonstances, on oublie deux choses : d'abord que les causes du mal étaient antérieures à l'émancipation, ensuite que la guérison est venue de l'émancipation elle-même. Avant l'émancipation, la Jamaïque était insolvable, ses plantations étaient hypothéquées par delà leur valeur, et ses cultures étaient bien autrement menacées qu'elles ne l'ont été depuis. Depuis , savez-vous ce qui s'est passé? Les difficultés qui paraissaient insolubles ont été résolues; aujourd'hui, le cap est doublé et l'on navigue en paix. A l'heure qu'il est, la Jamaïque renferme deux ou trois cents

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villages habités par les nègres libres; ceux-ci travaillent volontiers; car, d'après les dernières informations (février 1861), le prix des journées baissait au lieu d'augmenter. Parmi ces nègres libres, il n'y a pas moins de dix mille propriétaires, et les trois huitièmes du terrain cultivé sont dans leurs mains. Ils ont partout établi des moulins à sucre, imparfaits, grossiers, mais fonctionnant toutefois d'une façon suffisante, et ces moulins de la petite propriété se comptent par milliers. Aussi la classe moyenne de couleur s'enrichit-elle de jour en jour; les familles qui la composent possèdent toutes un cheval ou un mulet ; elles ont leurs comptes ouverts sur les livres des banques et des caisses d'épargne. Enfin, ce qui vaut mieux que tout cela, les nègres libres de la Jamaïque ont bâti plus de deux cents chapelles et autant d'écoles. Au moment même où j'écris ces lignes, un mouvement religieux

très-vif se produit parmi eux, les débits de rhum sont abandonnés , les classes les plus dégradées entrent à leur tour dans la voie du progrès.

J'aurais voulu citer nos propres colonies et ne pas me borner aux îles anglaises ; j'en ai été empêché, non-seulement par le souvenir des incendies de 1859 à la Martinique et de l'état de siège qu'il fallut y proclamer, mais surtout par cette circonstance que la liberté de nos anciens esclaves a été restreinte trop souvent au moyen des règlements de vagabondage, que le travail a continué à leur être imposé jusqu'à un certain point , que le morcellement des propriétés a été entravé par des mesures fiscales, que d'ailleurs c'est moins le travail des anciens esclaves que celui des coolies et des autres engagés qui a assuré le succès de notre expérience,- d'où il ré-

suite que ce succès est loin d'être aussi concluant que celui qu'on a obtenu ailleurs sous le régime de l'entière liberté. Cependant notre succès, qui n'est pas moins réel, signifie aussi quelque chose. Si nous n'avons pas encore ces villages libres, cette classe de petits propriétaires nègres dont je viens de parler, nous avons, comme les Anglais, des nègres libres dans notre milice et dans notre inscription maritime; comme eux, nous avons eu nos élections et toutes les classes de la population y ont pris part; comme eux, et plus qu'eux peut-être, nous avons accru depuis l'émancipation notre production sucrière. Il est vrai que la crise du libre échange n'a pas encore passé chez nous et qu'on ne peut savoir comment nos sucres coloniaux la supporteront. Mais nous ne tarderons pas à être édifiés sur ce point : par un acte auquel on ne peut qu'applaudir et qui continue l'œuvre qu'il a entreprise, le gouvernement

français vient de supprimer la protection conservée jusqu'à présent à nos planteurs. Si bientôt, comme il est permis de l'espérer, ils sont délivrés des charges du régime colonial dont ils ont perdu les avantages, on les verra lutter, et lutter avec succès, j'en suis convaincu, contre les sucres espagnols produits au moyen des nègres de traite.

On soutiendra peut-être que l'antipathie de race est plus forte aux États-Unis que partout ailleurs et que les Américains sous ce rapport sont inférieurs aux Anglais. — Je connais comme un autre ces infâmes procédés envers les nègres libres qui sont le crime du Nord, non moins odieux que celui du Sud. Quelle conscience ne se soulèverait à la pensée de ces préjugés de l'épiderme qui ne permettent pas au noir de prendre place à côté du blanc à l'école, à l'église,

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dans les voitures publiques? L'autre jour encore, il n'a pas fallu moins qu'une dénonciation en plein parlement pour commencer à détruire, par une flétrissure publique, le classement qui s'opérait, sur les bateaux anglais eux-mêmes, entre Liverpool et New- York. Il est des États nouveaux qui excluent purement et simplement les nègres libres de leur territoire ; ceux qui ne les excluent pas du territoire les expulsent du scrutin. L'injustice enfin est aussi grossière,

aussi criante, qu'il soit possible de l'imaginer.

En faudra-t-il conclure que la coexistence des races, possible ailleurs, est impossible aux États- Unis? Je me défie de ces assertions tranchantes qui résolvent d'un coup les problèmes ; je refuse surtout d'admettre si aisément que l'iniquité doive se maintenir par cela seul qu'elle existe, et

qu'il suffise de dire: « Je sais ainsi fait; que

voulez-vous! on ne me changera pas, » pour se soustraire à l'accomplissement du plus élémentaire devoir. Supporter les nègres libres à côté de soi, respecter leur indépendance, s'abstenir d'injures envers eux, consentir au plein exercice de leurs droits, c'est un devoir élémentaire; la charité chrétienne, je n'ai pas besoin de le dire, réclame quelque chose de mieux.

Est-ce à dire que nous nous poserons en juges et que nous flétrirons comme des misérables tous ceux qui méconnaissent ainsi les lois de la chanté et de la justice? Je crains bien que, mis à leur place, nous ne fissions exactement ce qu'ils font. Vivant dans le Sud, nous aurions des esclaves et nous défendrions à outrance l'esclavage ; vivant dans le Nord, nous foulerions aux pieds la classe libre de couleur. N'y a-t-il donc ni vrai, ni faux, ni juste, ni in-

juste? A Dieu ne plaise! Le juste et le vrai demeurent, l'iniquité doit être impitoyablement condamnée; mais nous sommes tenus d'avoir plus d'indulgence pour les hommes que pour les choses. Nous sommes tenus de nous rappeler que l'influence des milieux est énorme, et que, si les crimes sont toujours sans excuse, il y a beaucoup de criminels excusables.

Lorsqu'on examine de près le préjugé de l'épidémie tel qu'il domine aux États-Unis, on ne tarde pas à découvrir qu'il repose en bonne partie sur un malentendu : on prend la coexistence pour la fusion. Autant la première est désirable, autant, je ne crains pas de l'affirmer, la seconde le serait peu. Pourquoi songer à fondre ou à assimiler les deux races? Pourquoi poursuivre comme un idéal de fréquents mariages entre elles et la formation d'une troisième race, celle

des mulâtres? L'Amérique a raison de résister à de telles idées et de s'inscrire contre un tel avenir, fort peu conforme évidemment aux desseins de Dieu .

Mais la coexistence n'entraîne nullement la fusion à sa suite. Sur ce point aussi l'expérience a prononcé. Dans les colonies anglaises, la liberté des noirs est entière, l'égalité légale des deux races n'est pas contestée, les mœurs publiques se sont pliées à ces égards réciproques sans lesquels on ne saurait vivre ensemble; mais il n'est question ni de fusion, ni d'assimilation, et l'aristocratie de la peau reste ce qu'elle doit être, une distinction durable et acceptée des deux parts entre races qui ne sont pas destinées à se mélanger. Je ne sache pas qu'il y ait beaucoup de mariages contractés par les blancs et les négresses à la Jamaïque, et je crois que la

classe des mulâtres s'accroissait bien plus vite sous l'esclavage qu'elle ne le fait avec la liberté. Voyez à cet égard ce qui se passe maintenant encore aux États-Unis : comme les quarterons s'y vendent mieux que les noirs, les mélanges des esclaves blancs ou presque blancs y abondent, et les malheureuses femmes qui ne se prêtent pas à certaines combinaisons sont souvent châtiées à coups de fouet.

Avec la liberté, chaque race pourra du moins se tenir à part; avec elle, on pourra avoir la coexistence sans la fusion, on pourra n'avoir ni mélange ni hostilité. Gela est d'autant plus facile, que les nègres, cette race pleine de douceur, acceptent volontiers la seconde place et ne demandent nulle part ce qu'on tient tant à leur refuser. Que leur liberté soit complète , que l'égalité légale et les bons rapports soient

maintenus, ils ne réclameront pas davantage.

Mais ils ne réclameront pas moins, et ils auront raison. Je ne comprendrais pas, en vérité, qu'une coexistence si inoffensive fût longtemps repoussée par le peuple éclairé des États-Unis. Il est, dans l'Amérique espagnole, des nègres arrivés aux grades les plus élevés de l'armée et qui montrent autant d'intelligence, autant de bonne tenue et de dignité dans le commandement que pourraient le faire des blancs. J'ai vu moi-même à Paris un pasteur d'un noir d'ébène, et qui était bien l'homme le plus distingué, le plus comme il faut qu'on pût rencontrer; savant remarquable, il avait reçu de plusieurs universités européennes le titre de docteur.

En fait, les nègres sont, beaucoup plus que nous ne l'imaginons, nos semblables et nos égaux ; ils

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se plient mieux que les Indiens à notre civilisation. Ils cherchent à s!instruire, et nonseulement les noirs libres des îles anglaises s'empressent, nous l'avons vu, d'appeler des instituteurs, mais ceux mêmes des États-Unis, tout écrasés qu'ils sont par des traitements indignes, ne négligent aucun moyen pour introduire leurs enfants dans les écoles où figure un neuvième de leur nombre total. À Libéria, ils se montrent jusqu'ici fort capables de se gouverner. A Haïti, depuis qu'ils sont délivrés du joug ridicule et odieux de Soulouque , ils s'avancent assez rapidement, affirme- t-on, dans la voie du véritable progrès : les mariages réguliers s'accroissent, l'instruction populaire s'établit, la liberté religieuse est respectée. Enfin dans la colonie nègre de Buxton, au Canada, les esclaves fugitifs du Sud sont devenus des propriétaires laborieux et honorés de tous.

Ne disons pas que le préjugé de l'épidémie est indestructible ; la suppression de l'esclavage peut le modifier profondément. Ce qui rabaisse aujourd'hui le nègre libre , c'est qu'il y a le nègre esclave. Pour être respectables , nous avons tous besoin d'être respectés. Le pauvre nègre libre a honte de lui-même; il n'ose aspirer à rien de noble et de grand ; il conserve d'ailleurs comme legs de l'esclavage cette pensée que le travail est déshonorant, que la fainéantise est un signe d'indépendance. Gela suffit pour qu'il demeure étranger aux professions honorables et pour qu'il se confine dans l'exercice des mauvais métiers. Lorsque l'esclavage aura disparu, la situation des noirs libres deviendra tout autre : ils seront en nombre, ils auront une part appréciable dans le règlement des affaires nationales, leur vote comptera, et, dès lors, nous pouvons être tranquilles , on ne craindra pas de les

traiter avec considération et peut-être de leur faire la cour.

Déjà la loi de New-York , ainsi que la cour suprême de cet Etat, ont reconnu que la couleur n'exerce aucune influence sur les droits des citoyens. Le temps approche où le Nord ne contestera plus l'intervention des nègres libres dans les scrutins. Ce sera un grand pas en avant. Remarquons, du reste, qu'après l'émancipation générale , la population noire , tout en exerçant sa part d'influence , ne pourra jamais alarmer, par le nombre des suffrages dont elle disposera, la susceptibilité jalouse des blancs ; ceux-ci, en effet, ne cessent de se recruter par l'immigration européenne, et un jour viendra où les quelques millions de nègres des États-Unis s'apercevront à peine au sein d'une nation gigantesque.

L'honneur du Nord est en jeu : c'est à lui à donner maintenant un exemple et à montrer, par la réforme de ses propres habitudes, qu'il a le droit de combattre le crime du Sud. Il faut qu'il se mette sérieusement, résolument à résoudre le problème de la coexistence des races, en même temps que le Sud résoudra, qu'il le veuille on non, le problème de l' affranchissement. Liberté au Sud, égalité au Nord, l'une n'est pas moins nécessaire gue l'autre ; on peut même dire qu'un des grands obstacles à la pensée d'émancipation, c'est cette autre pensée, que les blancs et les noirs ne pourront vivre ensemble et devront un jour s'exterminer.

Pourquoi laisser établir cet axiome mensonger qui arrête tout progrès? Pourquoi ne pas jeter les yeux sur les colonies voisines où le préjugé de la couleur régnait en maître avant l'émanci-

pation et où il s'efface rapidement depuis ? Les États-Unis ont à atteindre un but élevé; qu'ils se gardent de viser trop bas. Ils n'auront pas. trop des efforts de tous, de la charité de tous, des sacrifices de tous, des efforts énergiques par lesquels tous sauront s'élever au-dessus des préventions vulgaires, pour accomplir la tâche la plus difficile à la fois et la plus belle qui ait été proposée à un grand peuple.

Le Nord, je le répète, est tenu de donner un noble exemple en remportant une éclatante victoire sur lui-même. Qu'il se dise que la coexistence n'est pas la fusion : il ne s'agit pas d'épouser les nègres, mais de les traiter avec justice. La crainte de la' fusion une fois écartée, bien des choses changeront d'aspect. Pourquoi, en effet, le préjugé de race est-il plus fort dans Jes Etats libres que dans les États à esclaves?

Parce que les seconds savent que l'esclavage est une ligne de démarcation suffisante et parce qu'ils n'ont pas à redouter la fusion. Or, elle n'est et ne sera redoutable nulle part : l'instinct des deux races préviendra le mélange, et les noirs tiennent autant à se tenir séparés des blancs que les blancs à ne pas s'allier aux noirs. Il n'a pas fallu moins, je l'ai dit, que l'esclavage et les habitudes perverses qu'il enfante, pour abaisser jusqu'à un certain point cette barrière. Si la classe de mulâtres ainsi formée domine dans certaines républiques de l'Amérique du Sud, cela tient à l'absence d'une nombreuse et forte race blanche, pareille à celle qui couvre les États- Unis de ses populations incessamment accrues.

Décidément, les craintes de fusion sont puériles dans un tel pays; et décidément aussi, tout autre solution que la coexistence des races serait mau-

vaise. Sans doute il s'opérera quelque jour une concentration naturelle des nègres affranchis, ils afflueront dans ceux des États où leur nombre relatif leur assurera le plus d'influence. Peutêtre même est-il permis d'entrevoir dès à présent l'heure où, par l'effet d'une compensation providentielle, les contrées qui ont été les témoins de leurs souffrances et qu'ils ont arrosées .de leurs sueurs, ces contrées où mieux que d'autres ils peuvent se livrer au travail, leur appartiendront en grande partie. Le golfe du Mexique et les Antilles sont-ils destinés à devenir le refuge et presque l'empire des Africains arrachés à leur continent? Cela est possible, mais non certain. En tout cas, cette répartition géographique des races doit s'opérer pacifiquement; les mesures violentes qui auraient pour but de l'opérer soulèveraient à juste titre la conscience du genre humain. Tant qu'on parlera de transporter les

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noirs ou en Afrique, ou à Saint-Domingue, ou ailleurs , tant que la paisible coexistence des races ne sera pas acceptée, les procédés sauvages qui déshonorent l'Amérique ne discontinueront pas; les Etats du Nord maltraiteront leurs nègres libres et les États du Sud s'attacheront à l'esclavage, comme on s'attache au moyen unique de prévenir des luttes d'extermination.

Au Nord aussi bien qu'au Sud, on a besoin de s'habituer enfin à l'idée de la coexistence. Oui, il y aura des blancs et des noirs libres dans les diverses parties de l'Union; oui, il est certain que dans quelques parties la population noire exercera de l'influence ; il se peut même que, sur un ou deux points de l'extrême Sud, elle arrive à devenir maîtresse. Si cette hypothèse, peu probable selon moi, venait à se réaliser, ce serait non une cause d'abaissement, mais un motif de

gloire pour l'Union. On dit que les grandes tribus indiennes du Sud-Ouest songent à former un État qui demandera son admission et qui a des chances de l'obtenir. Pourquoi n'y aurait-il pas, au besoin, un Etat nègre à côté d'un Etat indien? Cette réparation serait bien due à la race opprimée, et il serait honorable pour l'Amérique d'avoir mis ses répugnances sous ses pieds , d'avoir montré ainsi au monde entier que sa liberté si vantée n'est pas un vain mot.

Elle prouverait en même temps que sa foi chrétienne n'est pas un vain formalisme. Si le désir d'éviter la fusion a quelque chose de légitime, l'antipathie de race est tout simplement abominable. Il n'est pas de paroles assez sévères pour blâmer la conduite de chrétiens qui, poursuivant de leur indignation l'esclavage du Sud, refuseraient de remplir les plus simples devoirs

de la bienveillance ou même de l'équité vulgaire envers les nègres libres du Nord.

Mais j'espère que l'Evangile, accoutumé à faire des miracles , fera encore celui-là. Déjà , soyons justes, on a vu les dames pieuses de Philadelphie prodiguer leurs soins aux noirs comme aux blancs , lors de l'invasion du choléra. Alors, dans l'hôpital qu'elles avaient fondé, elles lavaient et habillaient elles-mêmes chaque jour les enfants rendus orphelins par le fléau, sans tenir compte des différences de couleur. Ceci est un signe dé progrès; et je pourrais en citer plusieurs autres, je pourrais nommer des villes , Chicago , par exemple, où les écoles sont ouvertes d'une manière officielle aux noirs aussi bien qu'aux blancs. Il y a une puissance aux États-Unis qui renversera l'obstacle du Nord en même temps que celui du Sud,

qui abolira l'esclavage et le préjugé de l'épi— derme.

Cette puissance a montré aux Antilles ce qu'elle sait faire. Là, ce sont les pasteurs et les missionnaires, ce sont les écoles, ce sont les œuvres de charité poursuivies en commun qui ont mis de niveau les noirs et les blancs, dévoués à la même cause et rachetés du même Sauveur. Aux Etats-Unis pareillement, la foi chrétienne relèvera les uns et apprendra aux autres à se baisser; elle détruira les vices du nègre et brisera l'orgueil détestable de F Anglo-Saxon. L'influence réelle de la foi sur les uns et sur les autres, voilà la vraie solution, voilà le vrai lien des races. Ainsi s'établiront les relations de l'amour et du respect réciproques. Quelle mission est réservée aux Églises des États-Unis! Arrêtées jusqu'ici par des difficultés énormes dont il serait injuste de ne pas

tenir compte, elle n'ont pas pris à la lutte récente contre l'esclavage toute la part qui leur revenait de droit. Elles ont fait beaucoup, quoi qu'on en ait dit; elles se disposent à faire encore plus et leur attitude s'améliore visiblement depuis une année. Mais cela ne saurait suffire; il y a deux problèmes à résoudre, et non pas un seul : il s'agit de les aborder maintenant de front tous les deux. La véritable égalité se fonde sous le regard de Dieu , par la communauté des espérances et des repentirs, par l'association intime dans le culte, dans la prière, dans l'action ; et cette égalité n'a rien de commun avec les nivellements jaloux qui laissent subsister les anciens griefs et en inventent incessamment de nouveaux ; elle est paisible, oublieuse du mal, confiante, vraiment fraternelle. Je ne rêve pas, qu'on le croie bien, la conversion universelle des populations blanches et noires aux États-

Unis; je sais seulement que l'Évangile, quoiqu'il ne pénètre à fond que dans un certain nombre de cœurs, étend son influence beaucoup plus loin que ses conquêtes et agit sur ceux qu'il n'a pas gagnés. Que les chrétiens d'Amérique se mettent à l'œuvre, qu'ils rejettent, il en est temps , les scandales que présente encore çà et là leur apologétique de l'esclavage, qu'ils renoncent à ménager ce qui est coupable, à nommer le bien mal ou le mal bien, et ils rendront à leur patrie un service qu'eux seuls peuvent lui rendre et auquel rien ne saurait se comparer ici-bas.

Les États-Unis ne savent pas assez ce que sera la transformation de leur état intérieur et l'accroissement de leur bonne renommée au dehors, lorsque leurs églises, leurs écoles, leurs voilures publiques, leurs scrulins seront largement accessibles aux personnes dérouleur, lorsque l'égalité

et la liberté seront devenues des réalités sur leur sol ; ils ne savent pas ce que sera alors leur paix et leur prospérité. Que Jes deux problèmes solidaires de l'esclavage et de la coexistence des races se résolvent chez eux sous l'influence dominante de l'Évangile, et ils verront naître un avenir bien meilleur que le passé. Plus de terreurs, plus de rivalités violentes, plus de déchirements en perspective ; leurs conquêtes s'accompliront d'elles-mêmes, et, n'étant plus destinées à accroître le domaine de la servitude, elles seront applaudies par le monde entier.

Et tout cela ne sera pas acheté, comme on a l'air de le croire, par le sacrifice de la culture du coton. A l'heure qu'il est, cette culture ne court qu'un péril sérieux,' le triomphe momentané du parti qui rêve une propagande de l'esclavage ; elle ne sera sauvée que par les progrès de la

liberté. Le jour où l'émancipation sera achevée, si elle s'opère par l'action des mobiles moraux et des nécessités sociales, non par celle des guerres civiles et des insurrections, la culture, du coton prendra dans les États du Sud un développement magnifique. Les nègres affranchis font bien du sucre aux Antilles, pourquoi ne feraient-ils pas du coton sur la terre ferme? Si l'affranchissement a produit la destruction des cultures à Saint-Domingue, nous savons maintenant pourquoi. Les nègres qui ne doivent pas leur libération à la révolte demeurent, c'est un fait acquis, disposés à se livrer au travail des champs.

Avec l'esclavage, remarquez-le, disparaissent les uns après les autres les obstacles qui arrêtaient le progrès agricole. Les capitaux qui n'osent se risquer aujourd'hui dans les Etats du Sud y pé-

nétreront à F envi dès que l'esclavage y aura été aboli, je dis plus, dès que son abolition' progressive ne sera plus douteuse aux yeux de personne. L'immigration européenne , dont le courant se détournait avec tant de circonspection, évitant un territoire maudit et réservé aux catastrophes, se précipitera vers ces contrées plus belles, plus fertiles, plus vastes que les solitudes du far-West. Les machines viendront combler, et au delà, le vide causé par la diminution passagère du nombre des travailleurs. Aux esclaves on ne peut confier que des instruments primitifs; chacun sait que la charrue, introduite originairement dans nos colonies françaises, en disparut pour faire place à la houe, lorsque Golbert eut autorisé la traite. Eh bien , les charrues y reparaissent depuis l'émancipation. Les progrès agronomiques et industriels y datent de la même époque : aujourd'hui, nos colons connaissent l'emploi des

engrais, ils perfectionnent les procédés de fabrication. Une nouvelle ère s'ouvre enfin ; que ne sera-t-elle pas aux Etats-Unis, chez ce peuple qui semble devoir devancer tous les autres . dans l'application de la mécanique à l'agriculture!

Encore ai-je fait une concession trop forte en admettant la diminution du nombre des travailleurs. A supposer que quelques nègres quittent les champs, beaucoup de blancs viendront prendre leur place. Le travail des blancs est très-possible dans la plupart des Etats à esclaves, et les émigrants de l'Europe n'hésiteront pas à s'y adonner. Partout où règne l'esclavage, c'est à lui et non au climat qu'il faut s'en prendre si les blancs se croisent les bras ; le travail y est devenu un acte servile, il est comme flétri dans son essence. Un écrivain compétent le disait l'autre

jour : « Si l'Algérie avait été soumise au règne de l'esclavage, la culture y passerait pour impraticable aux Français, et les exemples de mortalité ne manqueraient pas. » Les blancs ont travaillé aux Antilles ; les blancs peuvent travailler, non-seulement dans tous les États à esclaves de la région moyenne, mais dans la Louisiane. Déjà il y a au Texas, grâce à ses colonies allemandes, du coton produit par le travail libre. Il ne s'agit que d'avancer dans cette voie. L'esclavage une fois aboli, les petits blancs, qui poussent à présent plus que d'autres à toutes les extravagances criminelles du Sud, seront obligés de faire œuvre de leurs dix doigts. Gela vaudra mieux pour le "pays et pour eux-mêmes. Qui n'appellerait de ses vœux le moment où une partie aussi considérable de la population cessera de posséder des esclaves qu'elle est incapable de nourrir, où elle se transformera en classe

moyenne et échappera ainsi à la servitude réelle qui l'aigrit?

Ne l'oublions pas, au reste, de nouvelles cultures, celle de la vigne entre autres, tendent à s'introduire ou à se développer dans ces magnifiques contrées, auxquelles rien ne manque, si ce n'est la liberté. L'industrie aussi y fait sa place ; indépendamment des travailleurs de terre proprement dits , les États du Sud auront besoin de trouver des ouvriers d'usines, des conducteurs de machines agricoles; les grandes terres s'y diviseront souvent, ainsi que cela est arrivé dans les Antilles, et on verra apparaître la petite propriété, cette base essentielle de l'ordre social. Il y aura donc de l'emploi pour tout le monde, et les riches productions méridionales seront moins abandonnées que jamais.

Quiconque a descendu l'Ohio a comparé involontairement ses deux rives : ici l'État d'Ohio dont la prospérité marche à pas de géant, là l'Etat de Kentucky, non moins favorisé de la nature et qui languit comme abandonné. Pourquoi? Parce que l'esclavage stérilise tout ce qu'il touche : les blancs du Kentucky et de la Virginie ne pourraient -ils pas travailler aussi bien que ceux de l'Ohio? La pauvreté relative de ces Etats à esclaves me rappelle ce qu'était le dénûment de nos colons et de ceux de l'Angleterre avant l'émancipation : des propriétés hypothéquées, des plantations grevées de charges, la ruine complète du crédit, telle était la situation. Il faut lire la statistique américaine, pour se faire une idée de l'étendue vraiment inouïe de ce fait, l'appauvrissement par l'esclavage. Sur une étendue plus considérable et avec des terrains beaucoup pUis riches, les États à esclaves ne pos-

sèdent ni une production agricole, ni une production industrielle, ni un mouvement de population, qui puissent se comparer de près ou de loin à ce qu'on rencontre dans les États libres. Un livre de M. Hinton Rowan Helper, Impendingcrisis of the South, exprime ces différences en chiffres tellement significatifs, qu'il n'y a plus moyen de contester.

Les États du Sud sont donc certains de régénérer leurs cultures et de fonder leur prospérité durable, en entrant dans la voie qui conduit à l'affranchissement. Mais , s'ils s'engagent dans une voie contraire, ils courront à leur ruine, et avec une singulière rapidité. Déjà leurs actes violents de rupture et les plans monstrueux qui s'y rattachent forcément ont eu pour premier effet, facile à prévoir, de porter au coton américain le coup le plus dangereux. En quel-

ques semaines ils se sont déjà fait plus de mal que le Nord, à le supposer aussi hostile qu'il l'est peu, n'aurait pu leur en faire en vingt années. Le meeting de Manchester a répondu aux manifestes de Charleston; l'Angleterre s'est dit qu'avec des gens si décidés à se perdre, on ne devait compter sur rien; et elle a pris son parti, et elle ira vite, que les États du Sud y prennent garde. L'Inde anglaise peut produire autant de coton que l'Amérique; avant peu, si les Caroliniens s'obstinent, ils auront obtenu ce beau résultat de dépouiller leur pays de son industrie principale, ils auront tué la poule aux œufs d'or. L'affaire est sérieuse; je les engage à y penser. Comme l'Angleterre, sous peine de tomber dans la misère et dans les émeutes, ne peut pas se passer un seul jour du coton , elle agira énergiquement. Le coton vient à merveille dans bien des contrées, aux Antilles où on en

fait déjà, en Algérie où les plantations vont s'accroître, dans tout le continent de l'Afrique enfin où il entre peut-être dans les plans de Dieu de battre ainsi en brèche l'esclavage indigène par suite des fautes commises en Amérique par les propriétaires d'esclaves.

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