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CHAPITRE I

l'esclavage américain

S'ils n'avaient pas triomphé, savez-vous qui aurait remporté la victoire? L'esclavage n'est qu'un mot, un vilain mot, sans doute, mais auquel on finit par s'habituer. A quoi ne s'habituet-on pas ! Nous avons des trésors d'indulgence et d'indifférence pour les iniquités sociales qui sont entrées dans le courant de la civilisation contemporaine et qui peuvent invoquer la prescription. Aussi en sommes-nous venus à parler

de l'esclavage américain avec un parfait sangfroid. Il ne faut donc pas s'arrêter au mot, il faut aller jusqu'à la chose; et la chose, la voici :

Tous les jours, dans tous les États du Sud, on vend des familles en détail : à celui-ci le père, à celui-là la mère, à celui-ci le fils, à celui-là la jeune fille ; et le père, la mère, les enfants, sont dispersés aux quatre vents des cieux, et ces cœurs saignent, et ces pauvres êtres sont jetés en proie à l'infamie et à la douleur, et ces mariages sont brisés, et des liens adultères se forment à vingt lieues, à cent lieues de là, au sein et avec l'assentiment d'une société chrétienne. Tous, les jours aussi, la traite intérieure poursuit son œuvre ; les marchands de chair humaine remontent le Mississipi ; ils vont chercher dans les États producteurs de quoi combler les vides que l'esclavage ne cesse de creuser dans les États

consommateurs ; ils font leur remonte (passezmoi l'expression) ; ils parcourent les fermes de la Virginie ou du Kentucky, achetant là un garçon, là une fille ; et d'autres cœurs sont déchirés, d'autres familles sont dispersées, d'autres crimes sans nom sont accomplis froidement, simplement, légalement; c'est le revenu nécessaire des uns, c'est l'approvisionnement indispensable des autres : ne faut-il pas que le Sud vive, et comment ose-t-on travestir des faits si simples? de quel droit écrit-on cette éloquente calomnie qu'on nomme la Case de l'Oncle Tom?

Une calomnie ! Je me demande comment on s'y prendrait pour calomnier les usages que je viens de décrire. Dites alors que les lois du Sud sont une calomnie, que les actes officiels du Sud sont une calomnie ; car, je le déclare, la simple

lecture de ces actes et de ces lois, un coup d'œil jeté sur les annonces d'un journal du Sud, serrent plus le cœur et contristent plus la conscience que les pages les plus poignantes de madame Beecher-Stowe. J'admets volontiers qu'il y a beaucoup de maîtres très-doux et très-bons, j'admets qu'il y a des esclaves relativement heureux; j'écarte sans hésiter les récits de cruauté exceptionnelle; il me suffit de voir que ces heureux esclaves s'exposent à mille morts pour échapper à une situation qu'on déclare a préférable à celle de nos ouvriers ; » il me suffit d'entendre les cris déchirants de ces femmes et de ces filles qui, adjugées au plus offrant et dernier enchérisseur, deviennent, de par la loi et en pays chrétien, oui, deviennent la propriété (passezmoi le mot, c'est le mot vrai) des débauchés qui en font l'emplette. Et remarquez qu'ici les vertus du maître sont une faible garantie ; il peut

mourir, il peut être obéré, et rien alors ne saurait empêcher que ses esclaves ne soient débités un à un aux mains de l'acheteur qui bat le pays et qui fait ses choix.

On calomnierait le Sud, si l'on s'amusait à faire une collection d'actes atroces, de même qu'on calomnierait la France, si l'on allait chercher dans la Gazette des Tribunaux la description de notre état social. Il y a cependant cette différence entre les iniquités de l'esclavage et les nôtres, que les premières sont presque toujours impunies, tandis que les secondes sont réprimées par les tribunaux. Une institution qui permet le mal, le crée dans une large mesure ; en disant que des hommes sont des choses, elle engendre forcément plus de crimes, plus d'abus de pouvoir, plus de violences, plus de lâchetés que l'imagination des romanciers n'en inventera ja-

mais. Quand une classe n'a le droit ni de se plaindre, ni de se défendre, ni de témoigner en justice ; quand sa voix ne peut se faire entendre d'aucune façon, il est permis de ne pas prendre au sérieux les idylles qu'on nous récite sur sa félicité. Il faudrait ignorer à la fois le cœur de l'homme et l'histoire, pour conserver le moindre doute sur ce point. J'ajoute que ceux qui, comme moi, ont manié de leurs mains les dossiers de notre esclavage colonial, sont devenus terriblement soupçonneux et risquent de considérer d'un œil sceptique ces descriptions arcadiennes dont ils ont pu apprécier la valeur.

Encore un coup, je ne conteste pas l'humanité de beaucoup de maîtres, mais je me rappelle qu'il y avait aussi des maîtres humains à la Martinique, à la Guadeloupe et à Bourbon ; ce qui n'empêchait pas que l'on ne découvrît, en y re-

gardant de près, tantôt les excès aussi effroyables qu'inévitables du pouvoir discrétionnaire, tantôt une dépravation systématique, et cela à un point tel, que, dans une de nos colonies, l'usage des unions régulières était devenu absolument étranger aux esclaves.

Je ne peux pas m'empêcher de croire . que l'homme est le même partout. Jamais, dans aucun temps et sous aucune latitude, il ne lui a été donné de posséder son semblable, sans qu'il en résultât pour l'un et pour l'autre d'épouvantables malheurs. N'a-t-on pas célébré la douceur ravissante de l'esclavage espagnol à Cuba ? Les voyageurs hébergés par les créoles en revenaient ordinairement ravis. Et, toutefois, il se trouve que, lorsqu'on quitte les villes pour pénétrer jusqu'aux plantations, on découvre l'exploitation la plus barbare qui existe dans le monde en-

tier. Cuba dévore si rapidement sa population noire, qu'il est sans cesse obligé d'acheter des nègres de traite, et ceux-ci, une fois dans l'île, n'ont devant eux qu'une vie moyenne qui n'excède pas dix années !

Aux États-Unis, les planteurs de l'extrême Sud sont obligés de renouveler aussi leurs approvisionnements de nègres; mais, comme ils s'adressent à la traite intérieure, non à la traite africaine, et comme la traite intérieure fournit des esclaves d'un prix excessif, il en résulte que des motifs d'intérêt s'opposent à l'adoption du système destructeur de Cuba; d'autres motifs plus élevés s'y opposent aussi, j'en suis certain, et je n'ai garde de comparer le régime de la Louisiane ou des Carolines à celui qui règne dans les districts ruraux de l'île espagnole. N'exagérons rien, néanmoins, et, quelles que

soient les différences, tenons pour certain que les ressemblances sont plus nombreuses encore : c'est le même arbre, il doit porter les mêmes fruits.

Il faut bien le déclarer en outre , l'esclavage est particulièrement odieux sur cette terre où l'égalité des hommes a été inscrite avec tant d'éclat en tête d'une célèbre constitution. Liberté oblige; il y a, au fond de la conscience humaine, quelque chose qui fait que l'esclavage sera toujours plus scandaleux à Washington qu'à la Havane. On dénoncera plus violemment, plus bruyamment ce qui se passe aux États-Unis, que ce qui se passe sous l'autorité de l'Espagne ou du Brésil ; et on aura raison.

Cela dit , je m'arrête ; je n'ai pas la moindre envie d'introduire ici une discussion parfaitement

superflue sur le principe de l'esclavage et sur ses conséquences. Je sais tout ce que l'Amérique nous objecte, à nous Européens. — C'est nous, Français, Anglais, Espagnols, Hollandais, qui lui avons imposé cette institution qu'il nous plaît de combattre, cet héritage que nous maudissons! Avant d'attaquer l'esclavage , nous ferions bien de nous occuper de nos propres crimes, l'écrasement des faibles dans nos manufactures , par exemple ! Mais ces arguments par représailles ont le tort de ne rien prouver du tout. Laissonsles ; nous en avons assez dit sur la nature de l'esclavage américain ; avançons vers le but spécial de notre étude.

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