‹ Les États-Unis en 1861Chapitre 4 sur 15 · OU L ON ALLAIT AVANT L'ELECTION DE M. LINCOLN · texte numérisé non relu

OU L ON ALLAIT AVANT L'ELECTION DE M. LINCOLN

J'ai parlé des périls, immenses que couraient les États-Unis avant l'élection de M. Lincoln. Le moment est venu d'entrer dans quelques détails et de justifier cette proposition, qui a dû paraître étrange à première vue , mais dont j'ai pesé les termes : Si le parti de l'esclavage avait encore remporté une victoire, les États-Unis allaient à leur perte. — Voici les faits :

Autrefois, il n'y avait pas deux opinions parmi les Américains au sujet de l'esclavage. Les hommes du Sud pouvaient le considérer comme un mal nécessaire ; en tout cas , ils le considéraient comme un mal. La Caroline elle-même avait noblement résisté à son introduction sur son territoire; d'autres colonies en avaient fait autant. Washington inscrivait dans son testament le vœu qu'une institution si funeste pût être promptement supprimée. Parquer l'esclavage , empêcher son extension , le réduire au rôle d'un fait local et temporaire qu'on est décidé à restreindre toujours plus, tel était le sentiment qui régnait au Sud comme au Nord. Et en effet, l'esclavage avait été bientôt aboli par la majorité des États composant l'Union. — Aujourd'hui, l'esclavage est devenu une institution bienfaisante , évangélique , la pierre de l'angle des républiques , le fondement de toutes les libertés ; il

est devenu une source de bénédictions pour les noirs et pour les blancs. Non-seulement on ne doit pas songer à réduire le nombre des Etats à esclaves, mais il importe de l'accroître incessamment; interdire à l'esclavage l'entrée d'un territoire nouveau , c'est presque une iniquité. Telles sont les théories proclamées par les gouverneurs, par les législatures des États à coton ; elles se produisent carrément, sans scrupules et sans ambages, à titre d'axiomes politiques, que dis-je! d'axiomes moraux et chrétiens. Pour ces théories on prend feu, on s'exalte, on éprouve l'enthousiasme qu'inspirait à d'autres époques l'amour de la liberté. Voici des populations entières qui, sous le regard de Dieu et en invoquant son appui, sincères, oui, sincères dans leur égarement, se dévouent corps, âmes et biens, à la sainte cause de l'esclavage, de ses conquêtes , de son extension indéfinie , de sa traite intérieure et africaine.

Et les conquêtes de l'esclavage ne figurent pas seulement dans les programmes , elles se poursuivent et s'accomplissent effectivement sur le sol de l'Amérique. En plein xixe siècle, le Texas libre a été transformé en une terre à esclaves. Gréer d'autres pays à esclaves, tel est le but qu'on se propose ; et les pays à esclaves se multiplient, et le Sud ne tolère pas le moindre obstacle opposé à ces conquêtes d'un nouveau genre, et il va de l'avant, et rien ne l'arrête... Je me trompé, l'élection de M. Lincoln l'a arrêté, et c'est pour cela qu'éclate aujourd'hui sa fureur.

On serait furieux à moins. Tout allait si bien jusqu'alors ! Le Sud parlait en maître, agissait en maître ; et le Nord courbait humblement la tête devant ses impérieuses volontés. Ses exigences grandissaient de jour en jour, et il n'était pas malaisé de voir à quels abîmes il conduisait

l'Union américaine tout entière. Veut-on se faire une idée de ce crescendo de prétentions ?

Contentons-nous de remonter à la dernière guerre du Mexique et au proviso Wilmot. C'était, comme on sait, une mesure (ou proviso) qui stipulait que l'esclavage ne pourrait être introduit dans les provinces conquises. Voilà le point de départ. On voulait alors prévenir l'extension territoriale de l'esclavage ; il me semble que c'était assez raisonnable, et je ne suis pas étonné que le programme Lincoln tende à revenir simplement à cette politique primitive.

A quelque temps de là se présente la question du Missouri. Ya-t-on augmenter le nombre des États à esclaves? Permettra-t-on que cette lèpre s'étende? Les contrées septentrionales serontelles envahies à leur tour? On lutta vivement et

longtemps. Enfin, le Sud obtint gain de cause; on lui accorda l'introduction de l'esclavage dans le nouvel Etat , mais à la condition que cette introduction serait désormais interdite au delà du 36e degré de latitude. C'est ce qu'on appelle le compromis du Missouri.

Bientôt le Sud se plaint de cette limite posée au développement de son « institution particulière. » Autres combats, autre victoire : un bill proposé par M. Douglas annule le compromis du Missouri, et, s'appuyant sur le principe des souverainetés locales , retire au Congrès le droit d'intervenir dans la question de l'esclavage.

Le proviso Wilmot ne pouvait subsister en présence de ces prétentions absolues ; la liberté de l'esclavage (qu'on -me passe ce triste et in-

volontaire rapprochement) trouve à s'appliquer sur-le-champ. C'est le moment où le Texas, province détachée du Mexique, est admis en qualité d'État à esclaves.

Que se passe-t-il alors? Les partisans de l'esclavage, que rien ne gêne plus, ni limites au nord ni limites au sud, ni provisos ni compromis, rencontrent, à leur grand scandale, un obstacle d'une tout autre nature. La souveraineté locale qu'ils avaient invoquée se tourne contre eux ; sur le territoire du Kansas, la majorité vote l'exclusion de l'esclavage. — Aussitôt les hommes du Sud changent de théorie ; contre la souveraineté locale, ils invoquent le pouvoir central ; ils demandent, ils exigent qu'on foule aux pieds dans le Kansas les décisions de la majorité; ils mettent en avant le droit naturel de l'esclavage. Pourquoi les empêcherait-on de s'établir sur un

territoire avec leurs esclaves, leur propriété? Lorsque ce territoire se transformera plus tard en Etat, il aura sans doute le droit de trancher la question; mais abolir l'esclavage, c'est autre chose que de l'exclure !

Si le Sud, cette fois, n'eut pas gain de cause, ce ne fut pas la faute du gouvernement des États- Unis, ce fut celle des habitants du Kansas. Pour M. Buchanan, il s'était montré ce qu'il a été constamment, le très-humble serviteur du parti de l'esclavage. Ils vinrent se heurter ensemble contre la souveraineté du pionnier [squatter sovereignty), ils trouvèrent pour la première fois devant eux cette solide résistance de l'Ouest qui s'est manifestée dans la dernière élection et qui, je l'espère fermement, va sauver l'Amérique. Mais, en attendant, ils avaient fait un nouveau pas en avant, pas formidable et qui les in-

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troduisait au sein même des Etats libres; ils avaient obtenu un arrêt de la Cour suprême, l'arrêt Dred-Scott. — Dans les considérants de cette décision trop célèbre, le pouvoir judiciaire le plus élevé de la Confédération ne craignait pas de proclamer deux principes : d'abord il n'y a pas de différence entre un esclave et tout autre genre de propriété, ensuite tous les citoyens américains peuvent s'établir partout avec leurs propriétés.

Quelle menace pour les free-soilers ! Gomme il était aisé de voir jusqu'où le Sud ne tarderait pas à aller! Puisque l'esclavage constituait une propriété comme une autre, il fallait défendre à la majorité de le proscrire dans les Etats aussi bien que dans les territoires. Qui sait si l'on ne verrait pas un jour des esclaves et même des marchés à esclaves ( le droit de propriété emporte

le droit de vente) dans les rues mêmes de Philadelphie ou de Boston !

Qu'on ne se récrie pas : ceux qui ont réclamé et ceux qui ont rédigé l'arrêt Dred-Scott savaient probablement ce qu'ils voulaient faire. Avec le droit de propriété ainsi conçu, aucun Etat n'a le pouvoir ni de voter l'abolition réelle de l'esclavage, ni de refuser l'introduction des esclaves, ni de refuser leur extradition. Et effectivement, des lois horribles ordonnant de livrer les esclaves fugitifs avaient été accordées aux réclamations violentes du Sud ; la liberté par le contact du sol, cette grande maxime de notre Europe, était interdite à l'Amérique ; les États mêmes qui détestaient le plus l'esclavage étaient condamnés à assister, indignés et frémissants, à l'invasion fédérale d'un shérif venant mettre la main chez eux sur un pauvre noir qui avait cru à leur hospi-

talité et qu'on allait livrer au fouet des planteurs.

C'était beaucoup demander à la patience du Nord, et cependant cette patience n'était pas encore à bout. Les administrations étaient livrées en proie à la volonté des hommes du Sud. Sur leur défense, la poste cessait d'apporter les livres, les journaux, les lettres qui excitaient leurs soupçons. Ils avaient mis la main sur la politique de l'Union, et ils la gouvernaient à leur gré. Personne n'a oublié ces entreprises favorisées en dessous, puis désavouées après l'insuccès, ces expéditions de flibustiers dans l'Amérique centrale et dans l'île de Cuba. C'était la politique du Sud que M. Buchanan exécutait avec sa docilité accoutumée. Il s'agissait de faire des conquêtes, et des conquêtes pour l'esclavage. Par tous les moyens et à tout prix, le Sud devait se

pçocurer de nouveaux: États; Cuba en aurait fourni quelques-uns, on en aurait découpé plusieurs dans le Mexique et dans l'Amérique centrale; il le fallait, car autrement les majorités de l'esclavage auraient été compromises au Congrès et l'esclavage aurait dû renoncer pour toujours à élire les présidents de la libre Amérique. Afin d'éviter un tel malheur, il n'est rien qu'on ne fût prêt à tenter.

Ainsi , de progrès en progrès et d'exigences en exigences, renversant les unes après les autres toutes les barrières, le proviso Wilmot, le compromis du Missouri, le droit des majorités dans les territoires, la souveraineté même des États annulée par l'arrêt Dred-Scott, le Sud en était venu à entraîner les États-Unis jusqu'à ces pratiques de politique violente et malhonnête qui ont rempli l'administration de M. Buchanan. Les

barrières de la probité publique et du droit des gens cédaient à leur tour; on osait écrire officiellement que l'acquisition de Cuba était une nécessité pour les États-Unis et que l'affranchissement des esclaves à Cuba serait une cause légitime de guerre. On attelait les États-Unis au char de l'esclavage : faire des États à esclaves, conquérir des territoires pour l'esclavage, empêcher l'affreux malheur d'une abolition de l'esclavage, tel était le programme. Dans les négociations, dans les élections , on n'apercevait plus que cela. Si l'on revendiquait fièrement la liberté des mers et l'indépendance du pavillon, c'était sur l'ordre du Sud, et il en résultait, qu'on le voulût ou non, une résurrection progressive de la traite africaine ; si l'on recommandait les candidats favorables au maintien de l'Union, c'était pour assurer les conquêtes de l'esclavage au dedans et au dehors, l'invasion des pays voisins, l'extradi-

tion des noirs fugitifs, l'asservissement des majorités rebelles au Sud, la suppression des lois désagréables au Sud , le renversement des derniers obstacles qui entravaient les progrès du Sud.

Et c'était jusque-là, jusqu'à ce degré de désordre et d'abaissement, qu'un noble peuple était entraîné depuis bien des années, s'enfonçant toujours davantage, abandonnant une à une ses garanties , perdant ses titres à l'estime des autres nations, s'approchant de l'abîme, voyant venir l'heure où le relèvement sera impossible, attirant sur lui les malédictions, forçant ceux qui l'aiment à méditer cette parole d'un de ses chefs les plus illustres : « Je tremble pour mon pays, quand je me rappelle que Dieu est juste ! »

Tout cela sous l'influence tyrannique et impi-

toyable d'une minorité constamment transformée en majorité. Figurez-vous sur un vaisseau un homme debout près de la sainte - barbe , avec une mèche allumée ; il est seul , mais on lui obéit, car, à la première désobéissance, il se fera sauter avec tout l'équipage. Voilà précisément ce qui se passait en Amérique depuis qu'elle allait à la dérive. La manœuvre était commandée par l'homme qui tenait la mèclie. « A la première désobéissance, nous vous quittons. » Tel a été de tout temps le langage des États du Sud. On les savait capables de tenir parole : aussi n'y avait-il plus qu'un argument en Amérique, la scission. « Révoquez le compromis, sinon la scission ; modifiez la législation des États libres, sinon la scission ; courez avec nous les aventures et entreprenez des conquêtes pour l'esclavage, sinon la scission; enfin et pardessus tout, ne vous permettez jamais d'élire un

président qui ne soit pas notre candidat , sinon la scission. »

Ainsi parlait le Sud , et le Nord se soumettait. Ne nous en étonnons pas trop, il y avait du patriotisme dans cette faiblesse ; beaucoup de citoyens, ennemis de l'esclavage, renonçaient à combattre ses progrès afin d'éviter ce qui leur paraissait être un plus grand mal. On descend vite sur de telles pentes, et la déplorable présidence de M. Buchanan est là pour en témoigner. La politique des Etats-Unis était devenue suspecte, même à leurs amis les plus dévoués; leur bonne renommée s'en allait ; leur cause se confondait toujours de plus en plus avec celle de la servitude ; leurs libertés étaient compromises, et, devant a l'institution » du Sud, les institutions fédérales fléchissaient ; plus de droits de la majorité devant a l'institution ; » plus de souveraineté des

zr

États devant « l'institution, a La politique à outrance de M. Buchanan avait convoité Cuba, essayé la violence dans le Kansas, livré enfin le gouvernement de l'Amérique à un cabinet tel, qu'il s'y est presque trouvé une majorité l'autre jour pour désavouer le major Anderson et ordonner l'évacuation des forts de la Confédération menacés par les milices caroliniennes !

Pendant ce temps, un fait incroyable s'était produit. — C'était une des gloires de l'Amérique d'avoir aboli la traite africaine avant tous les autres peuples et de l'avoir même assimilée au crime de piraterie. Le Sud avait ouvertement réclamé le rétablissement d'un négoce qui seul pourra lui fournir quelque jour un nombre de noirs proportionné à ses vastes desseins. Qu'avait fait M. Buchanan? Il n'avait pu, sans doute, consentir officiellement à une énormité que le

Congrès n'aurait d'ailleurs pas tolérée; mais la répression était devenue si molle sous son administration, que la liste des vaisseaux négriers équipés dans les ports des États-Unis avait fini par être fort considérable. A lui seul, le port de New- York, qui ne participe que trop aux méfaits et aux tendances du Sud, a équipé quatrevingt-cinq vaisseaux de traite entre le mois de février 1859 et le mois de juillet 1860. Ces vaisseaux de traite ont promené fièrement le pavillon des États-Unis à travers l'Océan et défié les croiseurs anglais. Pour ce qui est des croiseurs américains, M. Buchanan avait pris soin de les éloigner de Cuba , où chacun sait qu'ils amènent leurs cargaisons vivantes. Le commerce de traite est donc en pleine prospérité, quoi qu'en dise le dernier message présidentiel ; et, quant à l'application des lois sur la piraterie, je ne vois pas qu'elle ait fait beaucoup de victimes.

Nous pouvons mesurer maintenant les périls qui menaçaient les Etats-Unis. Ce n'était pas telle ou telle mesure en particulier, c'était un ensemble de mesures toutes dirigées vers le même but et qui se complétaient réciproquement : conquêtes, traite intérieure et extérieure, renversement des quelques barrières qui s'opposaient à l'extension de l'esclavage, abaissement des institutions, intronisation définitive d'une politique d'aventures, d'une politique' sans principes et sans scrupules , voilà où l'on marchait à grands pas. Ceux qui lèvent les bras au ciel parce que l'élection de M. Lincoln a fait éclater une crise inévitable se figuraient-ils donc que la crise aurait été moins sérieuse si elle avait éclaté quatre ans plus tard, quand le mal aurait été sans remède ? Déjà les cinq cent mille esclaves du siècle dernier ont fait place à quatre millions ; fallait-il attendre qu'il y en eût vingt millions et que

d'immenses territoires, absorbés par la puissance américaine, eussent été peuplés de noirs arrachés à l'Afrique? Fallait -il attendre le temps où le Sud serait décidément devenu la partie importante de la Confédération , et où le Nord , forcé de se séparer, aurait laissé à d'autres le nom, le prestige, le drapeau des États-Unis? Se figuret-on, par hasard, qu'avec la suprématie du Sud, avec ses conquêtes, avec le développement monstrueux de son esclavage , la scission eût pu être évitée? Non, elle aurait apparu quelque jour comme un fait nécessaire; seulement, elle se serait accomplie sous d'autres auspices et dans d'autres conditions. Cette scission-là, c'était la mort, une mort honteuse.

Et l'esclavage lui-même , qui donc s'imagine qu'il puisse être immortel ? On aura beau l'étendre , il périra au sein de ses conquêtes et par ses

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conquêtes : on peut prédire cela sans être prophète. Mais, entre la suppression de l'esclavage telle que nous pouvons espérer qu'elle aura lieu une fois et celle que nous aurions été forcés de craindre dans le cas où le Sud l'aurait emporté encore, il y a la distance qui sépare une crise difficile d'une épouvantable catastrophe. Le Sud ne sait pas à quelles misères sans nom il vient peut-être d'échapper! S'il avait eu le malheur de vaincre, s'il avait eu le malheur d'exécuter ses plans, de créer des Etats à esclaves, de recruter des nègres d'Afrique, il aurait certainement préparé de ses mains une de ces calamités sanglantes devant lesquelles recule l'imagination, il se serait fermé à lui-même toute chance de salut.

Certes, il n'est pas possible de mettre un terme à certains crimes en évitant tout à fait le châtiment ; il y aura toujours quelque chose à souffrir

pour délivrer la Confédération américaine de l'esclavage, et il dépend encore aujourd'hui des Etats du Sud d'aggraver, dans une mesure effrayante, les douleurs de la transition. Néanmoins, ce qui n'était pas possible avec l'élection de M. Beckenridge ou de M. Douglas est devenu possible avec l'élection de M. Lincoln; il est permis d'espérer désormais le relèvement d'un grand peuple.

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