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abolition istes ont ici encore cherché simplement leurs intérêts et cherché à briser la concurrence du travail servile, ont oublié deux ou trois choses : d'abord que les esclaves produisent du tabac ou du coton et que le Nord produit du blé, de sorte qu'il n'y a pas une race au monde qui lui fasse moins concurrence ; ensuite que le coton du Sud est fort utile au Nord , fort utile à ses manufactures, fort utile à son commerce de transit et d'entrepôt. Les habitants du Nord ne passent pas pour manquer de clairvoyance ; ils n'ignoraient pas qu'à nommer M. Lincoln, ils avaient, pour le moment du moins, tout à perdre et rien à gagner : ils n'ignoraient pas que M. Lincoln, c'était la menace immédiate de scission ; que la menace de scission, c'était la crise commerciale , c'était l'affaiblissement politique du pays et l'ébranlement de beaucoup de fortunes. Mais ce qu'ils n'ignoraient pas non
plus, c'est que par-dessus les intérêts passagers des individus ou de la nation s'élèvent ces intérêts permanents qui ne peuvent avoir d'autre base que la justice; ils étaient décidés, coûte que coûte, à s'arracher aux entraînements détestables et bientôt mortels de la politique de l'esclavage.
Prenons garde de calomnier sans le vouloir les quelques mouvements généreux qui éclatent çà et là parmi les hommes. Je connais un scep-, ticisme soi-disant avisé qui se prend à toutes les grandeurs morales pour les rabaisser, à tous les élans pour les traduire en calcul. Ne rien admirer, c'est bien triste, et je me hâte d'ajouter, c'est bien absurde. Sans sortir du sujet de l'esclavage, je pourrais citer le grand acte d'émancipation arraché au Parlement par l'opinion chrétienne en Angleterre. N'a-t-on pas trouvé
moyen de prouver, ou du moins d'insinuer que cet acte, le plus glorieux de notre siècle, n'était au fond qu'une machiavélique combinaison d'intérêts? Sans doute ceux qui se sont donné la peine de parcourir les débats du temps savent ce qu'il faut penser de cette belle explication ; ils savent quelle résistance les intérêts ont opposée à l'émancipation, soit dans les colonies, soit au sein de la métropole; ils savent avec quelle opiniâtreté les tories , eux qui représentaient les traditions de la politique anglaise , ont combattu les plans proposés ; ils savent en quels* termes on décrivait la ruine certaine des planteurs, celle des manufactures et celle des ports de mer; ils savent par combien de pétitions les églises , les sociétés religieuses , les femmes, les enfants eux-mêmes, sont parvenus à arracher au Parlement une mesure que refusaient tant d'hommes d'État. Mais le exos du
public ne remonte pas aux sources, il accepte un jugement sommaire, et ce jugement, le yoici : l'émancipation anglaise est un chefd'œuvre de perfidie.
Peu s'en faut qu'on ne nous en dise autant du beau mouvement qui vient d'avoir lieu en Amérique. Volontiers on y découvrirait tous les mobiles, excepté le mobile généreux et chrétien. Gomme si le calcul vulgaire des intérêts ne dictait pas une conduite opposée! Et c'est là précisément ce qui fait la grandeur de la résolution adoptée parle Nord. Il en connaissait toutes les conséquences, elles lui avaient été annoncées par le Sud, rappelées par les hommes prudents, exposées avec détail parles journaux des grandes cités commerciales ; il a mieux aimé être juste. Malgré le mélange inévitable des motifs bas et égoïstes qui viennent toujours compliquer de
telles manifestations, ce qui domine clans celle-ci, c'est une protestation de la conscience et de l'esprit de liberté.
Les récits qui nous sont venus d'Amérique mettent en lumière le caractère élevé de la joie - qui s'est manifestée après l'élection: On se serrait les mains dans les rues, on se félicitait d'avoir échappé enfin au joug d'une politique ignoble, on se sentait comme soulagé d'un poids, on respirait plus librement ; les vraies , les nobles destinées des États-Unis reparaissaient à l'horizon, on saluait un avenir meilleur que ce présent, un avenir digne des pères, de ces premiers pèlerins qui, n'emportant avec eux que leur Bible, avaient posé de leurs mains pauvres et vaillantes les fondements d'un pays libre.
Je voudrais citer ici le discours dans lequel
t>6 LES ETATS-UNIS EN 1861.
s'épancha alors la joie chrétienne de M. le pasteur Beecher. Il parla de la force des faibles; il montra que les principes, si méprisés soientils, finissent par prendre leur revanche contre les intérêts; il rappela que l'Evangile était une puissance en Amérique. Se redresser, attaquer virilement son ennemi, s'en prendre aux causes de la décadence nationale, aborder de front la solution du plus redoutable problème qui puisse se poser ici-bas, ce n'est pas le fait d'un peuple de calculateurs. Il se rencontre là autre chose que de la tactique, autre chose que des combinaisons de votes ou des rivalités régionales. Pour voter comme on Ta fait, il y avait presque autant d'obstacles à vaincre dans le Nord que dans le Sud; car, à la suite du vote, le Nord devait souffrir comme le Sud, et il le savait.
Si vous voulez être justes avec les Etats-Unis,
comparez-les à d'autres pays où existe aussi l'esclavage. Aux États-Unis, on lutte, la question est vivante , on ne s'en détourne pas avec une molle indifférence. J'aime ce bruit que font les nations libres ; je trouve , jusque dans les violences de leurs débats , une preuve du sérieux des convictions. Il faut qu'on se passionne autour des grands problèmes sociaux; si les iniquités subsistent, il faut du moins qu'elles soient signalées, attaquées et flétries; il faut que la prescription du silence ne leur soit jamais acquise; • il faut que des voix dévouées réclament sans cesse au nom de la justice et de l'humanité. Ce spectacle-là fait du bien à l'âme , il soulage les tristesses du présent, il porte en soi les garanties de l'avenir.
Ce qui est triste, profondément triste, c'est la vue des nations chez qui les crimes ne font pas
de bruit. Voyez le Brésil. Il a son esclavage comme les Etats-Unis , mais son esclavage est un esclavage honnête, discret, dont on ne parle pas. Ce qui se passe là , nul ne s'en informe ; point de discussions , ni dans la presse , ni à la tribune. Aucun parti ne daignerait inscrire une question pareille dans son programme. On ne s'inquiète que d'une chose, de la bonne façon, et la vente publique des esclaves vient d'être prudemment interdite.
Voyez surtout l'Espagne et son île de Cuba. Là encore, silence parfait. Rien n'empêche vraiment de croire que Cuba est le séjour du bonheur et que les atrocités de l'esclavage sont le monopole des États-Unis. Seulement, les gens curieux, qui aiment à aller au fond des choses, découvrent que, si les maîtres sont fort doux à la Havane, on ne l'est guère pour leur compte dans les
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plantations, et j'ai déjà dit ce qui le prouve. Sur dix navires de traite qu'on saisit en pleine mer, il s'en trouve toujours neuf à destination de Cuba. L'Espagne a défendu la traite , elle a même été payée pour cela par les Anglais ; mais cela n'empêche pas qu'elle ne laisse la traite se pratiquer sous ses yeux avec une impunité presque absolue. Ses grandes phrases n'y changeront rien, et le moindre fait aurait plus de valeur. A Cuba', les débarquements sont continuels, et les lieux de débarquement sont connus; or, le pavillon américain ne protège personne à l'heure du débarquement. Pourquoi ne s'y oppose-t-on pas? Pourquoi les importations de noirs ont-elles triplé à Cuba? Pourquoi aucun négrier, américain ou autre, ne se dirige-t-il plus vers le Brésil depuis que le Brésil a voulu mettre un terme à la traite? La réponse à ces questions nous sera fournie le jour où l'Espagne voudra
à son tour la supprimer. En attendant, elle aime mieux se taire , à moins qu'un mot venu de Londres ne fasse éclater à Madrid un concert de protestations plus patriotiques que convaincantes ; sauf ce cas, le gouvernement se tait , l'opinion se tait, il ne se trouve ni une feuille coloniale qui hasarde une objection, ni même un journal métropolitain qui veuille troubler une unanimité si touchante. La tribune de Madrid, où l'on agite beaucoup de questions, s'abstient prudemment en matière d'esclavage et de traite ; parmi les nombreux partis qui se disputent le pouvoir, aucun ne se hasarde sur un terrain où il ne recueillerait qu'impopularité. Ah! qu'ils font de bien à l'âme, auprès de ce silence de mort, les conflits ardents des États-Unis, les immenses combats de parole livrés dans toutes les villes et dans tous les villages de l'Union, les appels adressés aux consciences, la bataille en
plein soleil ! Qu'il fait bon voir, auprès de ces peuples qui dorment si paisiblement, en contemplant d'un œil calme les attentats de l'esclavage, un peuple qui s'en inquiète, qui s'en irrite, qui .refuse d'en prendre son parti et qui, plutôt que de s'accommoder au mal, s'agite, se divise et se déchire au besoin de ses propres mains !