‹ Les États-Unis en 1861Chapitre 5 sur 15 · CE QUE SIGNIFIE L'ELECTION DE M. LINCOLN · texte numérisé non relu

CE QUE SIGNIFIE L'ELECTION DE M. LINCOLN

Je crois avoir justifié la pensée fondamentale de cet écrit et le titre que je lui ai donné. Si la politique de l'esclavage avait remporté un nouveau triomphe ; si le Nord n'avait élu son président, le premier qui lui ait appartenu en plein depuis que la Confédération existe ; si la suprématie ne s'était mise enfin du même côté que la force et la justice, cet équilibre instable aurait eu

son heure d'écroulement : et quel écroulement ! De tant de vraies libertés, de tant de progrès, de tant de nobles exemples, que serait-il resté debout? La scission du Sud n'est pas la scission du Nord; l' affranchissement avec quatre millions d'esclaves n'est pas l'affranchissement avec vingt millions ; la crise de 1861 n'est pas celle de 1865 ou de 1869. On vient, je le répète avec une conviction profonde et réfléchie, on vient de sauver les États-Unis

Il y a des gens qui demandent gravement si les électeurs de M. Lincoln ont un plan tout prêt pour opérer l'abolition de l'esclavage. — Répondons qu'il n'est pas question de cela. Parmi les hommes influents et sérieux du parti vainqueur, on n'en citerait pas un qui songeât à proposer un plan quelconque d'émancipation. On s'est proposé une seule chose : arrêter les conquêtes

de l'esclavage. Qu'il ne s'étende pas, qu'il s'enferme dans ses limites actuelles, c'est tout ce qu'on veut aujourd'hui. Le programme des fondateurs de la Confédération est redevenu celui de leurs successeurs ; et à ce programme, qu'y a-t-il à objecter ? La souveraineté des Etats n'estelle pas respectée ? ne demeurent-ils pas maîtres de régler ce qui les concerne? ne conservent-ils pas le droit d'ajourner, autant qu'ils le jugeront convenable, la solution d'un redoutable problème ? Cette solution ne pourra-t-elle pas être méditée et préparée par ceux qui en connaissent le mieux les éléments ?

L'affaire est certes plus compliquée et plus difficile qu'on ne le pense en général. Si nous avions l'imprudence d'y toucher du bout du doigt, on aurait le droit de nous blâmer. Ici les voies sommaires ne sont évidemment pas de

mise. Il faut que le temps et l'esprit chrétien fassent peu à peu leur œuvre; ils la feront, soyez-en sûrs, pourvu que le mal soit circonscrit, pourvu que le foyer de l'incendie soit cerné et ne puisse s'étendre désormais.

Or, tel est le grand résultat acquis par l'élection de M. Lincoln; elle n'est que cela, mais elle est tout cela ; c'est la prudence dans le présent, et c'est aussi la certitude du succès dans l'avenir. Il n'y a point d'affranchissement décrété, il n'y en aura peut-être pas de longtemps ; et, toutefois, le principe de l'affranchissement est posé, irrévocablement posé aux yeux de tous. L'irrévocable a une prodigieuse puissance sur nos âmes : sans que nous nous en rendions compte, nous lui faisons sa place, nous arrangeons en vue de lui notre conduite, nos plans et jusqu'à nos doctrines. Une fois bien convaincu

Jû

que ses propagandes sont arrêtées, que l'avenir qu'il rêvait n'a plus de chances, le Sud lui-même s'habituera à considérer sa destinée sous un aspect tout nouveau. Les États intermédiaires chez lesquels l'émancipation est aisée se rangeront les unes après les autres du côté de la liberté. Ainsi l'étendue du mal se réduira d'elle-même, et, tandis qu'on ne cessait de marcher depuis quelques années vers un développement colossal de la servitude, on avancera dans le sens de son atténuation graduelle.

Je raisonne dans l'hypothèse du maintien définitif de l'Union, quels que puissent être les incidents de scission temporaire. Il est d'autres hypothèses, je ne l'ignore pas, qui semblent devoir se réaliser, et j'aurai à les examiner dans la suite de cette étude; mais, quoi qu'il arrive, j'ai bien le droit de rappeler quelle est la portée réelle

du vote qui vient d'avoir lieu. Il n'implique pas la moindre pensée d'émancipation actuelle, il se contente d'arrêter les progrès de l'esclavage, et, arrêter ses progrès, c'est diminuer sans doute les périls de son abolition future.

Il importait de présenter cette observation , car rien ne fausse plus nos jugements sur la crise américaine que les définitions inexactes qu'on donne de l'abolitionisme. Nous nous représentons volontiers les abolitionistes comme des insensés qui veulent arriver à leur but sur-lechamp, sans rien ménager, au travers du sang et des ruines! Qu'il y en ait de tels, c'est possible, c'est même inévitable; mais les hommes qui exercent quelque influence politique ou religieuse sur le Nord n'ont pas un instant adopté de pareilles théories. Cela est si vrai, que l'autre jour, à Boston, le peuple lui-même (le peuple

qui a nommé M. Lincoln) a dispersé une réunion où l'on prétendait discuter des plans d'émancipation immédiate.

Que l'abolitionisme d'ailleurs soit un parti, qu'il emploie les moyens à l'usage des partis, qu'il ait ses journaux, ses publicistes, ses orateurs , qu'il cherche des alliés, qu'il s'appuie sur des intérêts qui peuvent lui donner la majorité, qu'il fasse appel aux passions du Nord comme le parti de l'esclavage fait appel à celles du Sud, en vérité, je ne vois pas pourquoi l'on s'en étonnerait. Je suis loin de croire que tous les actes de l'abolitionisme soient dignes d'approbation; je dis seulement qu'il serait puéril de répudier un grand parti, par cela seul qu'il a les allures d'un parti. Le devoir des citoyens, dans les pays libres, est de choisir entre les partis et de marcher avec celui dont la cause est sainte et juste.

Qu'on proteste contre les mauvais moyens, qu'on refuse de s'y associer, rien de mieux; mais qu'on se retire dans une sorte de thébaïde politique parce que les plus nobles partis ont des taches sur leur drapeau, en vérité, c'est tourner le dos aux obligations civiles de la vie telle qu'elle est.

L'abolitionisme est un noble parti. Plusieurs de ses champions ont donné leur vie pour propager leur foi. Naguère encore, les journaux du Texas prenaient la peine de nous apprendre qu'on venait d'en pendre plusieurs; et, sans parler même de ces nobles victimes dont la mort achève de déshonorer la cause du Sud, y a-t-il dans l'histoire des hommes beaucoup d'actes plus énergiques que celui de ces citoyens de la Nouvelle-Angleterre, qui, pour arracher le Kansasà l'esclavage, sont allés y bâtir leurs chaumières,

Jt-

affrontant une lutte redoutable , non-seulement contre les propriétaires d'esclaves, mais contre le président, ses mesures illégales et les troupes chargées de les appuyer?

Pour vaincre, il faut combattre; c'est ce que semblent avoir peu compris ceux qui reprochent à l'abolitionisme d'avoir été un parti militant; à les entendre, le vrai moyen d'amener l'abolition de l'esclavage, c'était de s'abstenir; en l'attaquant, on l'a exaspéré.

Cet argument a le malheur d'être au service de toutes les mauvaises causes. Je me rappelle que, lorsqu'on prenait des mesures contre la traite, nous entendions dire que l'on ajoutait ainsi aux souffrances des esclaves, et qu'on exaspérait les négriers. Plus tard, lorsque nous signalions à l'indignation du monde entier l'intolé-

rance protestante de la Suède, on nous écrivait que ces dénonciations publiques faisaient reculer la question, bien loin de la faire avancer. Nous avons persévéré, et nous avons bien fait : la Suède s'avance , quoique à pas trop lents , vers la liberté religieuse. Il serait difficile de citer des iniquités sociales qui se soient réformées d'elles-mêmes, et, depuis que le monde existe, la méthode qui consiste à attaquer ce qui est mal a eu pour elle la sanction du succès. En Amérique même, les progrès que font les États intermédiaires ne semblent pas confirmer ce qu'on nous dit de la réaction causée par les agressions de l'abolitionisme. Dans la Virginie, dans le Kentucky, dans le Missouri, dans le Delaware, etc., le parti de la liberté n'a cessé de gagner du terrain, et les voix recueillies par M. Lincoln dans ces États à esclaves prouvent qu'on se trompe fort en supposant que l'absten-

éâ

tion soit la condition du progrès. Plût à Dieu qu'on ne se fût pas abstenu, lorsqu'on a fondé la république des États-Unis ! Alors l'abolition était facile, les esclaves étaient en petit nombre et aucun antagonisme vraiment redoutable n'était en jeu. Par malheur, la fausse prudence fit entendre sa voix, on résolut de se taire et de ne pas enlever au Sud l'honneur d'une émancipation spontanée, de réserver enfin la question à l'avenir : l'avenir a plié sous le faix d'une tâche qui n'a cessé de grandir avec les années, grâce à l'abstention.

Encore un peu d'abstention, et le poids aurait écrasé l'Amérique ; il était temps d'agir. Le parti abolitioniste, ou pour mieux dire le parti opposé à l'extension de l'esclavage, l'a fait avec une résolution qui doit exciter nos sympathies. Il y allait de l'avenir des États-Unis ; il le

savait, et il a lutté en conséquence. Qu'on se rappelle les efforts tentés il y a quatre ans pour la candidature de M. Fremont, efforts qui auraient réussi peut-être si M. Fremont n'eût été catholique. Qu'on se rappelle ces trois mois de scrutin par lesquels le Nord est parvenu à emporter l'élection du speaker de la chambre des représentants. Qu'on se rappelle la conduite du Nord dans la lugubre affaire de Brown, son refus d'approuver un acte illégal, son admiration pour l'héroïque fermier qui mourait après avoir vu mourir ses fils. A considérer ce deuil public des États libres, à entendre ce canon qui, le jour de l'exécution, tirait de minute en minute dans la capitale de l'État de New- York, on pouvait pressentir le mouvement irrésistible qui vient d'aboutir au triomphe de M. Lincoln.

L'indignation contre l'esclavage, l'amour du

pays et de son honneur compromis , les justes susceptibilités du Nord, l'instinct libéral si longtemps froissé, le désir de relever les institutions du pays abaissées et corrompues, le besoin d'échapper à des projets insensés , la puissante impulsion de la foi chrétienne, tous ces sentiments ont contribué sans doute à grossir les résistances contre lesquelles vient se briser la suprématie du Sud. Voilà donc une de ces victoires légales, le plus beau spectacle que puissent contempler ici-bas les amis de la liberté. Celle-ci est d'autant plus glorieuse, qu'elle a exigé plus d'efforts et de sacrifices. Le parti Lincoln avait contre lui l'aristocratie puséiste et financière de New- York; contre lui les manœuvres du président Buchanan s'unissaient à celles des États méridionaux. Plusieurs journaux du Nord l'accusaient de fouler aux pieds les intérêts des ports de mer et de compromettre la cause sacrée de l'Union.

Pour parvenir à nommer M. Lincoln, il fallait, ne l'oublions pas, mettre la question de principe au-dessus des questions d'intérêt prochain , qui d'ordinaire se font si bien écouter. L'unité, la grandeur du pays , l'avenir gigantesque vers lequel il s'avance , autant d'obstacles qui se dressaient sur le chemin. Et puis, le compte des profits et pertes, la crise inévitable, les commandes du Sud déjà retirées, les pertes d'argent certaines; il me semble que les hommes qui ont affronté de telles chances ont noblement accompli leur devoir.

L'Amérique, dit-on, est le pays du dollar; les Américains ne songent qu'à gagner, toutes les autres considérations sont subordonnées à celle-là! Si le reproche est fondé quelquefois, avouons du moins qu'il ne l'est pas toujours. Ceux qui voudraient nous persuader que les

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