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LES ÉGLISES ET L'ESCLAVAGE

Ceci m'amène à examiner un côté de la question américaine sur lequel l'attention se fixe naturellement aujourd'hui : comment se fait-il que, chez ce peuple charitable et libéral , les iniquités de l'esclavage soient maintenues? comment se fait-il que, sous l'influence d'un sentiment chrétien aussi puissant, des iniquités pareilles aient .subsisté ? Serait-il vrai que les chrétiens eussent déserté la cause de la justice ?

L'Evangile a-t-il eu, oui ou non, la place qui lui appartient dans la grande lutte engagée entre le Nord et le Sud? C'est le point peut-être qu'il importe le plus d'éclaircir, d'abord parce que c'est celui sur lequel on a accumulé le plus d'erreurs, ensuite parce que c'est celui qui se rattache le plus étroitement à la solution définitive; cette solution ne sera heureuse que si l'Evangile y met la maiu.

Pour bien juger, approchons-nous et tâchons de comprendre la situation vraie de ceux dont nous voulons apprécier la conduite. — Voici le Sud, par exemple, où l'opinion presque universelle est favorable à l'esclavage, où les gouverneurs écrivent des dithyrambes sur ses bienfaits, où beaucoup de chrétiens sont parvenus à découvrir qu'il est sanctionné par l'Évangile, où des hommes sincères placent aujourd'hui

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sous le regard de Dieu leur croisade impie en faveur de l'extension de l'esclavage, où nombre de prédicateurs développent à leur manière le texte fameux : « Maudit soit Gham! » Ces sentiments du Sud, si détestables soient-ils, ne trouvent-ils pas, jusqu'à un certain point, leur explication et leur excuse dans les circonstances où se trouve le Sud?

La puissance des milieux est incalculable. Si nous-mêmes, qui condamnons l'esclavage et qui avons bien raison de le faire, nous avions été élevés à Gharlestown ; si nous avions vécu, dès notre première enfance, de la vie des planteurs; si nous avions nourri notre esprit de leurs idées; si nous considérions nos intérêts de fortune comme menacés par l'abolitionisme ; si l'image de périls plus affreux , de destructions violentes et de massacres, venait hanter notre esprit; si

l'antagonisme politique entre le Sud et le Nord venait ajouter son venin aux passions déjà excitées en nous, nous-mêmes, est-il certain que nous ne figurerions pas, à l'heure qu'il est, parmi les énergumènes qui tirent sur les vaisseaux de l'Union et qui essayent la fondation d'une confédération méridionale?

Il est bon de se dire cela, pour apprendre à respecter, à aimer, et, par conséquent, à aider ceux dont on blâme le plus fortement la conduite. Quant à moi , toutes les fois que je suis tenté de me poser en juge ou en accusateur du Sud, je me demande ce que je ferais si j'étais du Sud , et cela me replace dans le vrai. Je me rappelle aussi ce que j'ai vu de mes yeux, à l'époque où la discussion sur l'esclavage était engagée en France; les passions coloniales, les plus aveugles et les plus violentes de toutes,

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éclataient à la Martinique et à Bourbon, comme elles avaient éclaté auparavant à la Jamaïque, lorsque les circulaires de M. Canning, la proposition, par exemple, de supprimer la flagellation des femmes , y excitaient de véritables explosions de fureur. Il y avait de fort braves gens parmi ceux qui s'indignaient ainsi; et, chez nous pareillement, les planteurs décidés à combattre toute modification du régime des noirs étaient souvent de fort braves gens. La sévérité est presque toujours un défaut de mémoire; nous ne blâmons les autres sans pitié que parce que nous avons commencé par oublier notre propre histoire. Nous, Français, qui avons eu tant de peine à émanciper nos propres esclaves et qui n'y serions pas parvenus peut-être sans la décision hardie de M. Schcelcher, nous qui avons tâché de reprendre en partie par nos règlements coloniaux la liberté accordée aux noirs, nous

qui avons laissé faire les recrutements par achat sur la côte d'Afrique , qui autrefois avons organisé l'expédition chargée de rétablir l'esclavage et la traite à Saint-Domingue, qui n'avons supprimera traite au congrès de Vienne qu'en stipulant sa continuation pendant quelques années, qui n'avons mis dans nos discussions sur le droit de visite qu'un intérêt fort médiocre pour les victimes des négriers, nous dont la conscience est chargée de ces méfaits, nous sommes tenus d'user d'indulgence envers les États du Sud.

Il importait de présenter cette remarque, car c'est du Sud que viennent les théories bibliques en faveur de l'esclavage, c'est à cause du Sud que ces théories ont été adoptées par certains chrétiens du Nord, désireux d'éviter avant tout et la dislocation des États-Unis et celle des Églises ou des sociétés religieuses. Otez le Sud, et

personne ne s'avisera , en Amérique pas plus qu'en Europe, de découvrir dans l'Evangile une approbation divine des atrocités de l'esclavage.

Je comprends mieux que personne le sentiment d'indignation que causent ces prédications déplorables , où l'esclavage est tantôt excusé , tantôt exalté; je comprends que, sous l'impulsion d'un sentiment si légitime, on soit entraîné à maudire en bloc et les prédicateurs et les églises , qu'on en vienne même à se représenter la foi chrétienne comme le véritable obstacle aux progrès de la liberté. C'est une contre-vérité énorme; mais on s'explique aisément qu'elle ait pu se faire admettre par des esprits généreux et sincères. J'ai lu, moi aussi, tel sermon écouté avec sympathie dans telle église presbytérienne de New- York , où l'esclavage, déclaré bon jus-

qu'au retour de Jésus-Christ, cesse de l'être (je ne sais pourquoi) pendant le millénium î Je sais ce qu'est cette théologie, trop bien nommée cotonneuse, qui s'étale dans les colonnes cléricales du New-York Observer. Toutefois , j'ai hâte de dire que ces excès révoltants ne se produisent guère que dans les ports de mer et particulièrement à New-York. Les intérêts de cette grande ville sont tellement liés à ceux des États producteurs de coton, qu'on peut à la lettre considérer New-York comme un prolongement du Sud. Ne nous étonnons donc pas s'il se trouve là quelques congrégations dominées par les préjugés du Sud. Au reste, à New-York même, d'autres Églises protestent avec une sainte énergie, et d'autres journaux, parmi lesquels je citerai l' Independent , organe des congrégationalistes , ne cessent cla combattre l'esclavage au nom de l'Évangile.

Puis on s'obstine à ne voir que New- York, à ne tenir compte que de ce qui se passe à New- York, et l'on oublie que New- York est une exception dans le Nord, tant par sa situation commerciale que par ses opinions et par ses votes. Pour peu qu'on sorte de la ville et qu'on parcoure les campagnes environnantes, on y rencontre un esprit différent y esprit tout imprégné de foi chrétienne et fort peu disposé à pactiser , avec l'esclavage. Là commence à apparaître cette race de fermiers puritains dont Brown a été naguère le représentant. Lui aussi, n'avait-on pas essayé de le transformer en esprit fort, en philosophe ennemi de la Bible et, par ce motif même, ennemi de l'esclavage? Il n'a pas fallu moins que sa dernière lettre adressée à sa femme, pour montrer à quelle source il avait puisé ce courage, si mal dirigé mais si indomptable, qu'il a déployé à Harper's-Ferry; le chrétien, le

chrétien biblique et orthodoxe est venu expliquer le libéral et le héros.

Que les chrétiens en général aient condamné l'entreprise de Brown, tout en sympathisant avec lui, je m'empresse de le reconnaître, et je suis loin de les en blâmer ; que beaucoup aient eu le tort réel de reculer devant les conséquences d'une conduite nette et décidée, je suis bien forcé d'en convenir. Oui , sans parler même du Sud, où règne la terreur que chacun sait, il y a dans le reste de la Confédération bon nombre d'Eglises protestantes et catholiques où l'on a refusé de se prononcer, comme on aurait dû le faire, contre les crimes de l'esclavage. Ne nous hâtons pas cependant de crier au mensonge et à l'hypocrisie; des hommes très-honnêtes et trèssincères onl^ cru qu'ils feraient plus de mal que de bien s'ils amenaient une rupture avec le Sud.

Ici, ne l'oublions pas, la rupture politique est compliquée d'une rupture religieuse. Or, toutes . les Églises s'étendent à la fois au Nord et au Sud, toutes les sociétés charitables comptent des comités et des souscripteurs au Nord et au Sud. Il s'agissait donc (pesons l'immensité du sacrifice, afin d'être justes), il s'agissait de briser en deux toutes les Eglises, de mettre en morceaux toutes les sociétés, de livrer à des chances périlleuses toutes les grandes œuvres qui honorent les États-Unis.

Sans doute on aurait dû passer outre, faire son devoir et ne pas s'inquiéter des conséquences: c'est la grande règle de conduite. J'en conviens, et néanmoins je me refuse à flétrir, ainsi qu'on Ta fait, des hommes qui ont eu le tort d'hésiter; je sens que les ranger parmi les champions de l'esclavage, c'est fausser les faits et

tomber dans une coupable exagération. Aujourd'hui encore, après l'élection de M. Lincoln, ne pourrait-on pas citer dans le Nord des citoyens dévoués à la cause des nègres, et qui refusent de s'associer aux démonstrations abolitionistes, parce qu'ils craignent (et ce sentiment les honore) d'encourager les insurrections qui se préparent?

Cela dit, je voudrais prouver, par quelques faits trop peu connus, ce qu'a été cette abstention ou même cette hésitation prétendue du christianisme orthodoxe. Si je considère les Églises, j'en aperçois deux, et des plus considérables, qui ont pris nettement parti : les congrégationalistes et les méthodistes. — Il y a six mois environ, la conférence générale des méthodistes est entrée avec résolution dans le courant, sans se laisser entraver par, les protestations violentes

qui lui sont venues du Sud. — Je lis, dans un rapport présenté à l'une des grandes sections de cette Église : « Nous croyons que vendre ou détenir sous sa dépendance des êtres humains , au même titre que des biens mobiliers, est une contravention aux lois divines et à l'humanité ; que cela jure avec la loi d'or et avec la règle de notre discipline. » L'année dernière, une réunion nombreuse de délégués des Églises congrégationalistes a adopté la résolution suivante : « Il est immoral de posséder des esclaves; ceux qui le font ne devraient pas être admis comme membres des Églises chrétiennes. C'est là un péché contre lequel on ne doit cesser de protester au nom de l'Évangile, jusqu'à ce qu'il ait entièrement disparu. » Et ce vote n'est pas resté à l'état de lettre morte ; une Église congrégationaliste de l'Ohio a rejeté de son sein un de ses diacres qui avait contribué, en qualité de

magistrat, à l'extradition d'un nègre fugitif.

D'autres Églises, sans arriver à prendre une position aussi nette, ont du moins manifesté, par leurs tiraillements intérieurs, l'intérêt profond qu'excite chez elles la question de l'esclavage. C'est ainsi qu'une scission vient de déchirer en deux l'Eglise presbytérienne, parce que les adversaires déclarés de l'esclavage n'ont pas voulu demeurer responsables d'une abstention qui leur paraissait criminelle. Ce sont là des signes de vie , et ces signes commencent à se montrer même au sein des corps ecclésiastiques qui ont agi jusqu'à présent de la façon la moins chrétienne; c'est ainsi qu'une discussion trèsvive s'est produite, c'est tout dire, parmi les membres de l'Église épiscopale de New-York. La majorité a étouffé le débat; le pourra-t-elle toujours?

Si des Églises nous passons aux sociétés religieuses, nous y trouvons les mêmes symptômes : ici, on se prononce ouvertement contre l'esclavage, en dépit des menaces du Sud ; là, on parvient à écarter la question, mais c'est au prix de débats passionnés qui se renouvellent sans cesse, c'est au prix: d'un scandale immense et des protestations que font entendre les chrétiens du monde entier. La conduite adoptée par la grande Société américaine des missions est d'autant plus significative, que son comité se compose de membres appartenant aux diverses dénominations évangéliques ; elle est donc comme leur représentation permanente, et cela ne l'a pas empêchée d'adopter des résolutions vigoureuses : elle a rompu ses relations avec les missionnaires employés chez les Ghactaws, par le seul motif qu'ils ont refusé de prendre l'attitude qui convient à des chré-

tiens vis-à-vis des Indiens possesseurs d'esclaves.

Une autre .grande Société, celle des traités, n'a malheureusement pas suivi cet exemple ; les assemblées générales tenues à New- York et dominées par l'esprit de cette ville ont donné une majorité au parti qui veut s'abstenir ; mais, disons-le à l'honneur des chrétiens d'Amérique, la minorité, très-considérable, a résisté jusqu'au bout ; l'opinion du dehors l'a soutenue ; beaucoup d'amis de l'Évangile ont déploré comme elle cette pusillanimité qui cédait aux menaces du Sud. De là une crise qui n'est pas encore parvenue à son terme, et dont le premier fruit a été la fondation d'un comité rival, celui de Boston, auquel on se rattache de toutes parts. ■

Ce sont là de graves événements, car ils ma-

nifestent les révolutions intimes de l'âme humaine. Voulez-vous savoir ce qui se passera dans les sociétés politiques? Commencez par vous informer de ce qui se passe dans les consciences. Or, il est évident que les consciences sont en mouvement aux États-Unis. Les obstacles énormes qui avaient entravé ce mouvement sont surmontés de toutes parts. Je n',en voudrais pour preuve que l'acte affligeant dont je viens de faire mention : la conduite de la Société des traités, la crise intérieure qu'elle subit, la réprobation qu'elle rencontre en Europe comme en Amérique. N'y a-t-il pas là des preuves palpables de cette vérité trop méconnue : la grande force morale qui est aux prises avec l'esclavage américain, c'est l'Évangile?

Et comment en serait-il autrement? Quand nous n'aurions pas sous les yeux, des faits posi-

tifs ; quand nous ne saurions pas qu'une classe entière de chrétiens, celle des quakers, s'est consacrée corps et biens au service des pauvres esclaves fugitifs ; quand nous ne reconnaîtrions pas la profonde empreinte puritaine dans le mouvement qui a colonisé le Kansas et dans celui qui a porté M. Lincoln à la présidence, ne serions-nous pas forcés de nous demander s'il est possible que l'Évangile demeure étranger à une lutte engagée pour la liberté? Il existe, Dieu merci, entre la liberté et l'Evangile des rapports étroits, éternels, indestructibles. Je connais une liberté qui contient en germe toutes les autres : la liberté des âmes; or, qui donc, si ce n'est l'Évangile, a introduit cette liberté dans le monde? Rappelons-nous ce qu'était le paganisme antique : ni liberté des consciences, ni liberté des individus, ni liberté des familles, voilà sa définition exacte. L'État portait la main sur toute

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la partie intime de l'existence, sur les croyances des pères et sur l'éducation des enfants; aussi l'esclavage moral était-il partout alors, et, si l'esclavage proprement dit avait fait défaut quelque part, il aurait fallu s'en étonner. Vient l'Évangile, et avec lui ce phénomène nouveau : la croyance individuelle, la vraie indépendance, fait son avènement ici-bas ; une liberté digne de ce nom paraît enfin parmi les hommes. Dès lors on voit des têtes qui se redressent et le despotisme trouve ses limites ; les plus humbles, les plus faibles lui opposent d'infranchissables barrières.

Ils n'y ont pas réfléchi, ceux qui essayent d'opposer ces deux choses : l'Évangile et la liberté. Et remarquez qu'aux États-Unis en particulier, l'Évangile et la liberté sont habitués à marcher ensemble ; ils ont abordé ensemble à la

Nouvelle-Plymouth avec les passagers de la Fleur de Mai. Pourquoi s'étaient-ils arrachés, les pauvres pèlerins, à toutes les habitudes de la famille et de la patrie, pour venir chercher, en plein hiver, asile sur un sol inconnu? Parce qu'ils aimaient l'Evangile et parce qu'ils voulaient la liberté, la première des libertés, celle de la conscience. Depuis le 21 décembre 4620, il y a eu sur les rives du nouveau monde le commencement d'un peuple libre, et libre par la forte influence de l'Evangile. Tous ceux qui ont étudié sincèrement les États-Unis ont ratifié ce jugement de M. de Tocqueville : « L'Amérique est le lieu du monde où la religion chrétienne a conservé le plus véritable pouvoir sur les âmes. » Ce pouvoir y est tel, qu'on le retrouve à la frase de toutes les réformes durables. Dans ce pays, où l'idée d'autorité est fort affaiblie, il y a une autorité, celle de la Bible, devant laquelle le

grand nombre s'incline et qui est d'autant plus considérable qu'elle obtient seule l'obéissance et le respect.

Si vous doutez du rôle décisif que remplit l'Évangile dans les débats américains, voyez le soin que mettent les partis à lui rendre publiquement hommage, les démocrates comme les républicains, M. Buchanan aussi bien que M. Lincoln. Puis considérez de plus près le parti républicain; n'y retrouvez- vous pas les traces visibles du puritanisme? Ce sont les aneiens Etats, c'est la vieille Amérique, et c'est aussi la nouvelle Amérique des fermiers, des pionniers de la solitude occidentale, l'Amérique des défricheurs ; c'est l'Amérique de la Bible et de l'école. Cette Amérique-là a, depuis longtemps, aboli l'esclavage et empêché son introduction dans les territoires qui reconnaissent son influence. Dans

la dernière de ses cabanes vous trouverez les Ecritures, des livres de cantiques, des rapports de sociétés religieuses; dans la plupart de ses familles, le culte domestique est célébré; dans ses réunions de prières, il n'est pas rare de voir des médecins, des avocats, des magistrats, des officiers de marine prendre publiquement la parole; ses hommes d'État ne se croient pas déshonorés parce qu'ils tiennent une école du dimanche; l'Evangile, en un mot, est chez elle une puissance à laquelle aucune autre ne se compare et en dehors de laquelle il serait puéril de supposer qu'on parvînt à accomplir rien de grand.

Or, l'action de l'Évangile peut ici se toucher du doigt : un fait chrétien très-considérable a précédé et préparé le fait politique dont nous sommes témoins, avant l'élection de M. Lincoln

il y a eu le réveil. Le réveil américain, qu'il ne faut pas confondre avec ces revivais dont la description, et parfois aussi la caricature, nous a été transmise par les voyageurs ; le réveil, qui n'a eu ni extases ni sanglots convulsifs, et dont le trait distinctif a été un accent de simplicité et de conviction, a produit un de ces ébranlements profonds des consciences d'où sortent les résolutions généreuses. — La crise financière venait d'ébranler toutes les fortunes; alors on se tourna vers Dieu et l'on se mit à prier. Sur une ligne de trois mille milles, où qu'on s'arrêtât, on trouvait" une réunion, réunion simple, spontanée-, dont les pasteurs n'avaient pas pris l'initiative, à laquelle ils assistaient sans la présider. Bientôt l'attention publique fut fixée sur ce mouvement dont on ne pouvait contester la grandeur ; les journaux les plus hostiles finirent par lui rendre hommage. Et il a duré, il subsiste en-

core; il a produit autre chose que des réunions et des prières, il a amené des réformes morales très - étendues ; il a fermé par centaines les lieux de débauche et les cabarets. La marine militaire et commerciale des Etats- Unis en a spécialement subi l'influence ; capitaines, officiers, matelots ont montré en grand nombre par leur vie que leurs habitudes de piété étaient mieux qu'une vaine forme; les vaisseaux américains sont peut-être les seuls, à l'heure qu'il est, où quelques groupes plus ou moins nombreux s'entretiennent des intérêts de leurs âmes et fassent retentir les louanges de Dieu à travers les solitudes de l'Océan.

En fortifiant l'élément religieux, en excitant la fibre puritaine de l'Amérique, le réveil a certainement contribué pour sa grande part au succès du parti qui s'oppose à l'esclavage. La Caro-

Vu

line du Sud le reconnaissait elle-même l'autre jour, quand elle insérait cette phrase dans sa déclaration d'indépendance : « L'opinion publique du Nord a donné à une grande erreur politique la sanction d'un sentiment religieux encore plus erroné. » Ce sentiment religieux qu'accusent les propriétaires d'esclaves, est-ce celui des esprits forts ou celui des chrétiens? Le Sud ne s'y trompe pas : il sait que les actes vraiment difficiles d'émancipation ne s'accomplissent ici-bas que par la puissance de l'Evangile. Il a vu la grande impulsion abolitioniste partir d'Angleterre et se propager aux Etats-Unis ; les journaux, les comités, les correspondances, tout indiquait que le mouvement anglais devenait mouvement américain et se continuait sous le même drapeau. Sous ce drapeau, et sous ce drapeau seul, il a vaincu. Il s'agit en effet ici d'une œuvre colossale, devant laquelle échoue-

raient toutes les forces purement humaines. S'il a fallu de si prodigieux efforts chrétiens pour donner la victoire à Wilberforce, que sera-ce au sein d'un pays où l'esclavage n'est pas relégué dans des colonies lointaines et où il a acquis avec les années de redoutables proportions ! Il est des abolitions aisées qui s'opèrent d'elles-mêmes en quelque sorte et qui sont comme le corollaire naturel d'une révolution politique; ainsi celle qui s'est faite il y a quarante ans dans les républiques espagnoles. Bolivar, Quiroga et les autres chefs avaient besoin de s'appuyer sur toutes les classes de la population dans leur lutte contre l'Espagne : ils prirent le parti de supprimer l'esclavage. En adoptant cette résolution, ils accomplissaient un acte trèshonorable, mais ils modifiaient peu la situation du pays, car les grandes cultures y étaient rares, les noirs et les blancs y étaient souvent assez peu

nombreux, moins nombreux que les Indiens et les métis.

Si la raison politique a suffi alors, il est évident qu'elle serait loin de suffire aujourd'hui : il faut chercher ailleurs l'explication du mouvement qui, longtemps hésitant et comprimé, vient enfin de manifester aux Etats-Unis son irrésistible puissance. Nous y avons reconnu la main de l'Évangile; et il n'est pas indifférent qu'il en soit ainsi, car, si l'Évangile n'y a mis la main, un tel mouvement aboutira aux abîmes.

La responsabilité des chrétiens sera grande en Amérique; ils peuvent beaucoup pour la solution favorable d'un problème qui menace l'avenir de leur patrie et assombrit celui de l'humanité. Le moyen de pacifier ici, c'est de se prononcer; les prétentions du Sud, ses funestes pro-

grès, le péril extrême que naguère encore il faisait courir à la Confédération, tout cela a tenu, bien plus qu'on ne s'imagine, aux hésitations des sociétés religieuses et des Eglises. S'il avait été placé dès longtemps en face d'une doctrine évangélique très-déterminée, le Sud, qui, lui aussi, connaît, quoique dans une moindre mesure, l'influence de l'Évangile, aurait évité de tomber dans les excès auxquels il s'abandonne maintenant. Les fautes du passé sont irréparables, mais il est possible du moins d'en éviter le retour. Que toutes les Églises du Nord, que toutes les sociétés, que tous les chrétiens éminents prennent désormais avec fermeté la position qu'ils auraient dû occuper dès le début ; qu'ils présentent à leurs frères du Sud un point solide de ralliement, et les effets de cette conduite fidèle ne tarderont pas à se faire sentir. Il y a dans les États à esclaves, surtout dans ceux dont la position est intermédiaire,

plus de trouble de pensées et plus de conflits de sentiments que nous ne le supposons en général. Autour de l'étendard de la foi chrétienne hautement déployé, beaucoup de gens honnêtes viendront se rallier, cela est certain.

Et qu'on ne vienne pas mettre en avant ce honteux prétexte : il y a des incrédules, des rationalistes, des libres penseurs dans les rangs de l'abolitionisme ! — Pourquoi pas? Il est des questions qui, grâce à l'Evangile, sont entrées ici-bas dans le domaine de la morale commune. Déserterai-je ces questions-là, afin d'éviter le contact des hommes qui rejettent les doctrines essentielles du christianisme ? Elle me paraîtrait suspecte, je l'avoue, l'orthodoxie qui conclurait ainsi. Voltaire plaidant pour les Calas ne me fera pas tourner le dos à la liberté religieuse; Ghanning écrivant contre l'esclavage des pages

où se révèle un cœur plus chrétien que sa doctrine , Parker mêlant ses nobles efforts en faveur des nègres à ses violences contre la Bible, ne m' éloignent pas d'une cause qui est la mienne avant d'être la leur.

Je dis plus, les préventions de ces hommes contre le christianisme me forcent à me demander si notre conduite, à nous chrétiens, n'est pas un des motifs principaux de leur scepticisme. Est-il bien sûr que Voltaire lui-même eût été l'adversaire que nous connaissons, s'il n'avait vu qu'on étouffait la pensée, qu'on écrasait les libertés, qu'on violait les consciences au nom de l'Évangile? Pour ce qui est de Parker, de Cbanning et des unitaires de Boston , ce même Evangile ne se serait-il pas présenté à eux sous un autre aspect, s'ils l'avaient vu à son poste, au poste d'honneur, en tête de toutes les idées gé-

néreuses et de toutes les vraies libertés ? Oui, il y a des abolitionistes qui ont rejeté la Bible parce qu'ils ont entendu soutenir, par certains orthodoxes, que la Bible est favorable à l'esclavage. Quiconque, prêche cela tient école d'impiété.

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