Les États-Unis en 1861
Une portion de cette étude sur l'Amérique a déjà paru dans la Revue chrétienne, mais comme le cadre de celle-ci ne permettait aucune appréciation politique, je crois devoir présenter au public une vue d'ensemble d'un sujet qui devient de plus en plus actuel. Les douloureux événements qui nous atteignent tous par contre- coup ont repris dans ce petit volume la place qui leur appartient. Il aurait dû paraître il y a déjà plusieurs mois, mais il n'a pas pour cela perdu tout à propos. En effet, la crise américaine marche à pas lents. Toutes les fois qu'un peuple passe par un travail de transformation sociale, il lui faut des années pour opérer son évolution. Quoiqu'il soit très probable que les fédéraux, après avoir reconquis les Etats intermédiaires et les bords de l'Atlantique, laisseront l'intérieur des Etats cotonniers se constituer à part, ce ne serait qu'une trêve fort courte aussi longtemps que des mesures décisives n'auront pas été prises pour abolir l'esclavage qui est seule cause de ce terrible conflit. C'est assez dire que l'Amérique restera pour longtemps encore au premier plan de la scène politique. Mais s'il est d'une importance croissante de se bien orienter sur les causes et sur la nature de ce grand débat, rien n'est plus difficile, dans l'état actuel des esprits, que de démêler le vrai du faux. La fumée des champs de bataille empêche de bien distinguer les combattants. Nous sommes trop loin de l'Amérique pour apprécier sainement le mérite
relatif des deux causes qui sont en présence. En général celle du Nord s'est identifiée avec les aspirations libérales et généreuses. L'inverse était aussi dans la nature des choses. Du moment ou l'on voyait arborés le drapeau de la liberté et celui de la servitude, chacun d'eux devait rassembler autour de lui les éléments qui lui étaient apparentés. Il y a dans les principes et les situations une logique inflexible qui met au jour les secrets des cœurs. La presse libérale n'a pas failli à ses convictions, et ce n'est pas sans quelque malin plaisir qu'elle a vu les journaux dont elle combat les théories déployer en plein dix-neuvième siècle la bannière d'une nouvelle République dont l'esclavage est la clef de voûte. C'est une leçon dure pour ceux qui la donnent et qu'il importe de ne pas oublier.
Cependant, il y a bien des sympathies déroutées, et en somme l'on peut dire que l'opinion s'est laissé surprendre. Le Nord, en entamant sa lutte terrible contre les esclavagistes, comptait sur l'appui moral de la France et de l'Angleterre avec une candeur de confiance dont nous devons lui savoir gré. Au Sud qui s'écriait : « Le coton pèsera plus que les principes, » il répondait invariablement : « Vous verrez que les principes seront plus forts que le coton. » J'étais en Amérique au moment où, après une attente pleine d'anxiété, on reçut la réponse de l'Europe. Il fallait voir la stupéfaction des Américains du Nord en apprenant qu'on nous faisait accroire que l'institution pour laquelle on déchirait l'Union fédérale n'était pour rien dans la question. Ils étaient tentés de désespérer du bon sens de l'humanité en voyant deux des peuples les plus intelligents et les plus éclairés du globe, se laisser abuser à ce point. Ils n'étaient pas moins tentés de désespérer de la conscience humaine, en entendant s'élever du milieu de nations qui se faisaient gloire d'avoir aboli l'esclavage, des protestations passion-
nées contre ceux qui voulaient imiter leur exemple, et des cris de joie poussés à chacune de leurs défaites.
Ce que l'on pressentait alors, mais ce que l'on sait maintenant à n'en plus douter, c'est que les chefs du complot esclavagiste pratiquaient en Europe la môme stratégie qui leur avait permis pendant trente ans de gouverner les Etats-Unis. Obligés d'agir sur un peuple qui n'avait d'autre force publique que celle des idées, ils avaient tourné du côté de la presse leurs efforts les plus persévérants, et leurs sacrifices pécuniaires les plus coûteux. Il leur importait infiniment d'égarer l'opinion de l'Europe, en lui persuadant qu'il n'y avait là qu'une question de libre échange et de nationalité, et que les Etats du Sud méritaient notre intérêt au même titre que la Pologne et l'Italie. Le gouvernement fédéral a noblement refusé de les suivre dans cette voie quoiqu'il n'ignorât pas l'infériorité relative où le placerait sa réserve. De là l'étonnante perturbation que l'on remarque dans les jugements dont la guerre actuelle est l'objet. La foule écoute trop volontiers ceux qui parlent le plus fort, ceux qui saisissent tous les prétextes pour détourner sur le Nord le cours de l'animadversion publique , ceux qui exploitent avidement des dépêches dont l'origine se trahit au premier coup d'oeil , et qui commencent toujours par se mettre en frais d'indignation en attendant que le courrier suivant ait rectifié ou expliqué les premiers bruits.
Quand on a tout vu par soi-même, on considère comme un grand privilège de pouvoir déposer son témoignage dans un débat aussi capital et aussi contesté. Tout homme sérieux doit désirer à son tour de voir de nouvelles pièces de conviction s'ajouter au dossier de ce procès. Les neuf mois que j'ai passés en Amérique m'ont permis d'étudier à fond la crise actuelle. J'ai été reçu avec une égale bienveillance dans les Etats à esclaves et dans les Etats libres. Je
me sens attaché à mes hôtes des deux partis par les liens d'une même reconnaissance. Après avoir écouté attentivement tout ce qui se dit de part et d'autre, je suis arrivé à la conviction que l'on ne peut pas penser trop de mal de l'esclavage, mais qu'il faut savoir comprendre et excuser ceux qui le défendent. On peut détester la cause qu'ils soutiennent, tout en appréciant leurs qualités aimables et leur sincérité, et je crois leur témoigner ma gratitude, en déplorant du fond de mon cœur un mal dont ils souffrent les premiers.
Je serais heureux d'ailleurs si cette étude sur un peuple qui nous devance à tant d'autres égards, pouvait à la fois répandre quelque jour sur des questions que nous avons à résoudre pour nous-mêmes, et nous servir d'encouragement dans les temps d'atonie morale que nous traversons. Les nations n'ont rien à gagner à se connaître par le dehors; mais quand elles cherchent à se pénétrer réciproquement par la sympathie, cet échange de forces est éminemment propre à les stimuler et à les enrichir.
Paris, 20 juin 1862.