‹ Les États-Unis en 1861Chapitre 2 sur 3 · EN · texte numérisé non relu

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Premières impressions

L'Amérique a maintenant le privilège chèrement acheté de concentrer sur elle l'attention du monde civilisé. Indépendamment des questions de politique européenne qui s'y rattachent, elle est engagée dans une grande lutte où se débattent les intérêts les plus élevés de la morale et de la religion. On a pu croire un moment que c'est pour des différences de tarifs ou des conflits de suprématie qu'elle sacrifie toutes ses richesses et qu'elle est prête à verser tout son

sang. Ce sont de ces méprises que la distance doit nous faire excuser; mais dès que l'on voit de près ces populations remuées dans leurs profondeurs, on aperçoit bien vite qu'il s'agit là des trésors les plus précieux de l'humanité. C'est en réalité le choc de deux civilisations et de deux religions. Ayant eu l'avantage de passer récemment neuf mois aux Etats-Unis, je vais essayer de retracer ici mes impressions sur ce pays où tout est si étrange. Je ne puis apporter autre chose que les observations d'un témoin oculaire, arrivé nouvellement du théâtre de cette grande lutte.

Il n'y a pas de peuple qui ait été jugé d'une manière plus superficielle, plus précipitée et souvent plus injuste, que cette jeune société qui va grandissant avec une rapidité prodigieuse, de l'autre côté de l'Atlantique. J'ai pu cependant m' expliquer sans peine ces appréciations si peu bienveillantes. Cette nation, apparue dans le monde il y a moins d'un siècle, a des défauts qui sautent aux yeux, et qui doivent frapper surtout les voyageurs français. La

France, après avoir été assouplie une première fois par l'empire romain, a reçu plus qu'aucun autre peuple le poli de la civilisation moderne. L'Amérique, au contraire, est encore à ses débuts, sur une terre vierge, au sein d'une nature puissante dont elle opère laborieusement la conquête. Elle a toute la pétulance de la jeunesse, la naïveté de l'inexpérience. Tout y porte le cachet de l'incomplet, de l'inachevé. C'est là l'impression qui me saisit dès le moment où notre navire vint s'amarrer à l'un de ces quais flottants qui font saillie le long du port de New-York. On est accueilli sous le vaste couvert d'une douane qui fait penser aux Iroquois. On y passe plusieurs heures, occupé à fuir devant les pieds des chevaux qui la parcourent pour faire jouer une machine très ingénieuse par laquelle le bagage est enlevé de la cale. C'est un bizarre mélange de sauvagerie et de civilisation. Après une salutaire, mais redoutable épreuve de patience, vous vous mettez en route pour traverser la grande ville. Votre voiture s'arrête à chaque pas au milieu des boues. Puis vous traversez des quartiers magni-

fiques, qui vous apparaissent comme une sorte de féerie. Ce ne sont que palais de six et sept étages, aux façades monumentales, portant non des armoiries, mais des enseignes de maisons de commerce. En remontant Broadway, cette rue de deux lieues et demie de long, vous êtes ahuri par les milliers d'omnibus qui, à certaines heures, se pressent sur quatre rangs et ne peuvent avancer qu'au pas. Vous voyez s'étaler sur les trottoirs la même élégance qu'à Paris; vous admirez les figures fines et gracieuses, la démarche légère et libre des femmes, les allures vives de toute la population. Vous arrivez enfin chez vos hôtes, qui vous accueillent avec une franche cordialité, et vous êtes heureux de ne plus trouver le moindre vestige de politesse conventionnelle.

J'avais passé des semaines et des mois en Amérique, essayant toujours de me rendre compte de mes impressions. Je n'y pouvais parvenir, et en voici la raison : les Etats-Unis ne sont pas une nation, c'est un monde. Les éléments qui forment notre vieille Europe s'y croisent en tous sens pour y produire des combinaisons nouvelles. Le mé-

lange des races qui s'opéra brusquement à la chute de l'empire romain s'accomplit d'une manière incessante et régulière par delà l'Océan. L'on y trouve avant tout le type anglo-saxon sous sa double forme : le Nord, qui descend des puritains; le Sud, issu des cavaliers monarchiques et féodaux. Les huguenots réfugiés y ont apporté l'élément français. Un million d'Irlandais restés catholiques, et trois millions de leurs descendants devenus protestants représentent la race celtique. Les Suédois et les Norwégiens habitent en foule dans le Nord-Ouest. Les Allemands ont peuplé une partie de la Pensylvanie, et leur langue est encore dans quelques comtés celle de l'Eglise, de l'école et des tribunaux. Ce sont eux encore qui, de moitié avec les habitants de la Nouvelle-Angleterre, ont créé le Grand-Ouest. Enfin, dans la Louisiane, la Floride, la Californie et le Nouveau- Mexique, on rencontre le type espagnol. Mais ce ne sont pas seulement les divers peuples de l'Europe, ce sont toutes les races de l'univers qui semblent conviées par la Providence sur ce vaste continent. L'Indien des forêts est encore là? exerçant

une sorte de fascination par sa fière attitude, son regard mélancolique et ses poétiques souvenirs. Les Chinois envahissent la Californie. Il faudra bien que tôt ou tard le Sud se résigne à vivre à côté des descendants de Cam. Il subit profondément leur influence, qui est funeste sous le régime de l'esclavage, mais qui deviendrait bienfaisante si l'éducation relevait cette race affectueuse et dévouée. À ce mélange des influences du sang vient s'ajouter la variété des formes religieuses. Quelle diversité en tous genres, et par là même quelle richesse! Quand ce peuple nouveau-né sera parvenu à sa pleine maturité, il sera le résumé, nous allions dire la fleur de tous les autres. Pour le moment, au-dessous d'une civilisation commune , on retrouve encore le choc passablement confus des idées, des mœurs, des caractères nationaux. Puis la croissance des Etats- Unis a été si rapide qu'il a fallu toujours courir au plus pressé. Vous avez leur image dans cette ville de Chicago, fondée il y a vingt-cinq ans et qui compte déjà 130,000 âmes, couvrant un espace immense et renfermant à côté de splendides édi-

fices, ici un marais, là des fondrières appelées rues, qui ne sont que le sol détrempé de la prairie primitive, et où les chevaux enfoncent jusqu'au poitrail. Il est évident qu'il faut se recueillir avant de juger un pareil peuple : c'est un géant encore enfant.

Vie politique des États du Nord.— La lutte présidentielle.

Au moment ou j'arrivai aux Etats-Unis, cette société au sein de laquelle se heurtent des éléments si disparates, était en proie à cette convulsion périodique qu'on appelle la lutte présidentielle. Le Nord, sûr de sa victoire pour la première fois , et ne doutant point qu'elle ne devînt une ère de gloire et de bonheur incomparables , ne trouvait plus de superlatifs qui pussent exprimer l'avenir offert à ses regards. A cela venait s'ajouter le débordement de vie publique et privée, provoqué par un redoublement de prospérité. Les désastres de la crise financière de 1857 avaient

été réparés avec une promptitude qui tenait du prodige. L'année 1860, peu clémente pour les Etats du Sud, avait été exceptionnellement abondante pour ceux du Nord. Les milliers de vaisseaux qui sillonnent les grands lacs de l'intérieur ne suffisaient point à écouler les immenses cargaisons de grains qui s'entassaient sur les marchés du « Grand-Ouest. » Le commerce et la spéculation se préparaient à des opérations fabuleuses. Le langage des hommes du Nord trahissait l'exaltation et l'engouement causés par le spectacle de ressources et de progrès aussi gigantesques. L'on ne pouvait me les signaler sans ajouter aussitôt : «N'est-ce pas admirable, n'est-ce pas merveilleux ! » Le Nord était bien loin de se douter des bouleversements qui devaient être la suite de cette grande lutte. Rien ne réussissait à troubler la joie que lui inspirait la certitude de son triomphe. Des bruits sinistres lui arrivaient du Sud comme le grondement d'un tonnerre lointain, il ne faisait qu'en rire. «Notre constitution, disait-il, a résisté à de bien autres épreuves. Qui donc pourrait songer à briser cette Union qui est

l'œuvre la plus admirable que le Créateur ait jamais conçue pour le bonheur de l'humanité?» Comme le Nord toujours vaincu dans les élections précédentes, mais passionné pour la légalité, s'était soumis sans mot dire, on s'imaginait que les fiers barons du Sud dévoreraient en silence leur première défaite électorale. Il se trouvera en définitive que cette sécurité des Etats libres aura servi la cause de la civilisation , car si l'on avait prévu que le triomphe de M. Lincoln devait plonger l'Amérique dans les horreurs de la guerre civile, il est probable que l'on eût reculé d'effroi. Nous ne pouvons pas nous figurer, en Europe, ce qu'est une campagne présidentielle aux Etats- Unis. Tous les quatre ans, ce peuple à la fois énergique et enthousiaste est appelé à se donner un souverain qui possède des pouvoirs plus étendus qu'aucun roi constitutionnel. En effet, les ministres choisis par le président ne sont pas responsables, et l'existence de son cabinet ne dépend point d'un vote du congrès. Il est le chef absolu des forces de terre et de mer , des postes , des douanes, et de cette immense armée de fonction-

naires répandus sur la vaste surface de l'Union américaine. On peut comprendre ce que son élection remue d'intérêts et de passions au sein de ces multitudes excitables, libres de toutes entraves, et chez lesquelles l'esprit d'entreprises a envahi tous les domaines. Pendant trois ou quatre mois les affaires privées restent dans l'ombre, et l'homme disparaît sous le citoyen. Les femmes et les enfants eux-mêmes rivalisent d'ardeur politique avec les 5 millions de votants qui vont décider du sort de la nation. En 1860, le nombre des candidats rendait plus étrange encore cet aspect par la bigarrure qui se produisait au sein des familles. Il n'y avait pas jusqu'aux petites filles des écoles primaires qui ne portassent à leur cou le médaillon orné de la photographie du candidat de leurs vœux. On sentait que dans cette lutte suprême la nation apportait l'enjeu de toutes ses forces, aussi les partis faisaient-ils des sacrifices démesurés pour réussir.

Les partis américains sont l'une des créations les plus curieuses de ce monde transatlantique où tout est si nouveau. En Europe, les partis se for-

ment naturellement par l'effet des traditions, des systèmes ou des circonstances. Ils ont leur existence propre , et lors même qu'ils peuvent se coaliser pour une victoire parlementaire, ils se retrouvent tout entiers, dès que l'effort de la bataille est passé. En Amérique au contraire on les invente comme les ingénieux mécaniciens du Massachusetts combinent les rouages d'une nouvelle machine à vapeur. Il y a des hommes d'Etat qui ne font pas autre chose que de cultiver cette spécialité. On n'a rien vu de plus curieux en ce genre que le parti des Know nothings ou des « je ne sais rien, » qui représentaient l'américanisme exclusif, l'expulsion des étrangers, et la neutralité absolue vis-à-vis de la question de l'esclavage qu'on voulait absolument ignorer. Ils apparurent subitement comme un météore, renversèrent tout sur leur passage, s'emparèrent de la présidence, et s'évanouirent au bout de quatre ans.

Les partis américains ne sont souvent qu'une entreprise à gros bénéfice, une spéculation sur la plus large échelle. Il s'agit d'opérer une immense razzia dont on se partage d'avance les profits.

Depuis le président Jackson on a pris la funeste habitude de renouveler intégralement le personnel des fonctionnaires, chaque fois qu'un parti nouveau saisit les rênes de l'Etat. Ce ne sont pas seulement les ministres, les ambassadeurs, les chefs de division ou de bureau que le vainqueur congédie; il n'y a pas de facteur de la poste dans le plus pauvre village de l'Ouest, il n'y a pas de dernier surnuméraire dans les ministères de Washington, que le triomphe d'une nuance opposée, ne menace de « décapitation. » Cet usage absurde est éminemment préjudiciable à la bonne gestion des affaires, qui tombent dans un véritable chaos à chaque nouvelle victoire électorale. Malheur à l'Européen qui attend avec anxiété des lettres de sa famille au moment où tous les bureaux de poste sont livrés à des nouveaux venus qui n'ont d'autre qualification que d'avoir voté dans le bon sens. J'en connais qui sont restés deux mois sans recevoir une seule lettre à l'époque de ce cataclysme postal. Mais ce n'est pas encore le côté le plus fâcheux de cet usage qui ne date que de trente ans, et qui est l'un des legs

les plus funestes que le parti démocratique ait fait à la nation. ïl fausse le jeu des institutions américaines. Il est à la fois étranger à la lettre de la constitution, et contraire à son esprit. En effet, les partis qui s'emparent du pouvoir y trouvent une force immense, mais factice pour s'y maintenir. Dans chaque campagne présidentielle, l'administration a sur ses adversaires tout l'avantage que lui donne cette armée de fonctionnaires qui combattent pour elle avec la fureur du désespoir. Pour un grand nombre d'entre eux, être vaincus, c'est mourir de faim.

Tout parti nouvellement formé commence par se choisir un drapeau. On élabore avec le plus grand soin « une plate-forme, » c'est-à-dire un programme, et l'on cherche à le résumer dans un mot d'ordre qui puisse impressionner les masses. Souvent il en est de ces inventions politiques, comme de ces procédés perfectionnés par lesquels on dépossède le détenteur d'un brevet, au moyen d'un léger changement qu'on fait subir à sa pensée. Tel parti ne diffère de celui qu'il veut renverser que par une nuance trop subtile pour que

l'œil d'un étranger puisse la discerner. Les quatre compétiteurs de 1860, ne se distinguaient que par la position qu'ils avaient prise vis-à-vis de la question de l'esclavage dans les territoires. L'insignifiance de ce débat indignait les abolitionistes exaltés. «Il s'agit bien des territoires, s'écriaientils. Leur latitude ou leur climat y rendent l'esclavage onéreux, et dans le seul d'entre eux dont le sol semble s'y prêter , au Nouveau-Mexique, les seigneurs de la lanière (c'est ainsi qu'on désigne les planteurs) n'ont pu y faire entrer que vingt-quatre esclaves en douze ans! » L'opinion libérale de l'Europe s'étonnait elle-même des modestes proportions dans lesquelles les antiesclavagistes avaient resserré leur programme , car elle ne pouvait se faire aucune idée des obstacles qu'ils avaient à surmonter, et elle s'imaginait qu'il leur était loisible d'émanciper les noirs d'un trait de plume , comme la France l'avait fait en 1848. L'Amérique, au contraire, guidée par ce tact politique qu'elle doit à ses institutions, avait compris que cette question , si minime en apparence, renfermait tout l'avenir du Nouveau-

Monde. En effet, les territoires sont des Etals en germe. Ce sont des mineurs placés sous la tutelle de la nation, et il s'agissait de savoir si elle voulait les élever pour l'esclavage ou pour la liberté. Elle avait donc à choisir celui des deux drapeaux qu'elle voulait arborer désormais. Deux partis seulement prenaient une position tranchée sur le point en litige. Les républicains, avec M. Lincoln, disaient : « L'esclavage sera proscrit de tous les territoires. » Les séparatistes, avec M. Breckinvidge, répondaient : « Ils lui seront tous assujettis. » 11 était bien entendu qu'une fois constitués en Etats, ils se donneraient l'organisation qui leur conviendrait le mieux, mais chacun comprenait que les habitudes qu'ils auraient contractées pendant la période d'éducation influeraient puissamment sur leur décision future. Les deux autres candidats esclavagistes venaient se placer dans des positions intermédiaires. «Abandonnons cette décision aux territoires eux-mêmes,» disait M. Douglas. Et M. Bell, planteur du Tennessee, arrivé le dernier, s'écriait : «Laissons laces discussions intempestives, nommez-moi, je suis es-

clavagisle, et je prendrai soin de sauver l'Union. » Chacun de ces partis s'était donné l'organisation puissante qu'on rencontre partout aux Etats-Unis. Ils avaient leur lieu de réunion, leur section, leur journal dans presque toutes les communes de l'Union. Chaque Etat avait sa convention formée par la délégation de toutes les assemblées de comté, et ces trente-trois conventions députaient les membres qui formaient la convention nationale. Celle-ci choisissait le personnel que Ton voulait placer à la tête de la république. A l'un, elle promettait un ministère , et à l'autre elle donnait une ambassade, elle élaborait le programme et administrait le budget du parti qui s'élevait à plusieurs millions de dollars. Les innombrables discours prononcés dans ces assemblées de tous les degrés , étaient reproduits par les journaux et commentés par la nation. En travers des rues des villes, des villages et des moindres hameaux, on avait suspendu d'énormes étendards de quinze à vingt mètres carrés, sur lesquels on lisait les noms des candidats à la présidence et à la vice-présidence, leurs qualifica-

tions, leurs vertus sans pareille, et des emblèmes ingénieux destinés à les recommander au public. On leur donnait des noms qui frappaient le vulgaire. M. Lincoln était appelé : Honest old Âbe, «l'honnête vieux Abraham,» quoiqu'il n'ait que cinquante-deux ans. M. Douglas, dont la petite taille contrastait avec les six pieds deux pouces de M. Lincoln, était nommé « le petit géant. »

Ce n'est pas tout, le pays était parcouru d'un bout à l'autre par les tournées de « canevas. » C'est ainsi que les Américains désignent ces voyages immenses destinés à populariser les principes des partis, et à promettre au nom de chacun d'eux toutes les merveilles de l'âge d'or, pourvu qu'on leur confie la baguette magique du pouvoir. Cette tâche difficile, et sous laquelle l'organisation robuste de M. Douglas a succombé , est confiée ordinairement à ces hommes d'Etat auxquels on réserve le poste de premier ministre, mais qu'on estime être trop indispensables pour qu'on en fasse des présidents. Depuis quarante ans , en effet, les hommes de premier ordre ont préféré rester à la seconde place, qui leur permet de tout

diriger sans être responsables. Ces futurs ministres se font accompagner par un nombreux étatmajor d'orateurs politiques. On leur donne des fêtes splendides. Ils arrivent comme des princes, entourés d'un brillant cortège. On les salue de cent un coups de canon. Des multitudes accourent pour les entendre, de vingt ou trente lieues à la ronde. Ce ne sont que processions, illuminations, réjouissances publiques. On y ajoute souvent des « barbecues , » c'est-à-dire d'immenses galas populaires où Ton fait rôtir des bœufs entiers. C'est un spectacle qui passionne les Anglo-Saxons , et les foules de curieux qu'il attire sont catéchisées par les meilleurs orateurs du parti. Je me trouvais justement dans le nord de l'Etat de New-York, quand M. Douglas, qui canevassait pour son compte, et M. Seward, qui le faisait pour M. Lincoln, se suivaient dans les mêmes localités à deux jours de distance. M. Douglas arrivait le premier, et l'on aurait pu croire qu'il allait être l'élu du peuple , mais le surlendemain des assemblées plus nombreuses et plus enthousiastes acclamaient son adversaire.

A la dernière élection, on ne s'était pas contenté de tous ces moyens d'excitation politique ; M. Seward, qui est incontestablement l'homme d'Etat le plus remarquable de l'Amérique, avait prévu toutes les conséquences du triomphe des républicains. Il avait organisé une milice très forte qu'on appelait les wide awakes ou les « éveillés. » C'était l'élite de la jeunesse du Nord, enrégimentée sous une forte hiérarchie militaire, et formant une armée de trois cent mille hommes. Ils portaient un charmant uniforme , et se bornaient pour le moment à faire des promenades aux flambeaux. Quand ils se réunissaient quelque part au nombre de quinze ou vingt mille, cette longue traînée de feu produisait l'effet le plus fantastique. On y joignait de grandes chaloupes traînées par des chevaux, magnifiquement illuminées et pleines de railspliiters, c'est-à-dire d'ouvriers qui fendaient du bois pour les clôtures, comme M. Lincoln l'avait fait dans sa jeunesse. Dès que la patrie fut en danger, ces éveillés, nourris dans la haine de l'esclavage, échangèrent contre des carabines les perches surmontées d'une lampe

dont ils étaient armés dans leurs processions nocturnes. C'est là ce qui nous explique comment, dès le premier appel clu président, trois cent mille volontaires sont accourus en quelques jours pour se ranger sous ses drapeaux, Les autres partis avaient essayé d'imiter l'exemple des républicains; ils avaient formé des compagnies intitulées « les petits géants » ou « les gardes d'Everett, » mais ils n'avaient guère pu les recruter qu'au milieu des manœuvres irlandais, et leurs processions désordonnées faisaient triste figure à côté de ces wide awakes si élégants et si bien disciplinés. Il était facile de voir que les forces des esclavagistes, dans le Nord , se composaient de prolétaires européens complètement étrangers à la vie politique de la nation.

On peut comprendre l'impression que reçoit un habitant de notre vieux monde quand il se voit tout à coup enveloppé par ces luttes gigantesques, ïl s'attend d'un moment à l'autre à voir cette fibre trop tendue se déchirer, ces rouages se briser, et la constitution américaine voler en éclats. C'est quelque chose d'étrangement nouveau que

cette vie impétueuse d'une grande nation , ces courants profonds et rapides qui se croisent et tournoient dans tous les sens, ces tempêtes qui découvrent le fond de la société, et qui se calment comme par enchantement dès le lendemain de l'élection. S'il n'en a pas été ainsi la dernière fois, c'est que ce moment avait été choisi d'avance pour l'explosion d'un complot lentement préparé. Le parti sécessioniste, représenté par M. Breckinridge, désirait l'élection du railsplitter de l'Illinois ; il y a poussé de toutes ses forces, en fractionnant la grande organisation démocratique qui avait été jusque-là le boulevard inexpugnable des planteurs du Sud. Il n'était venu à l'élection que pour la forme, et bien décidé à profiter de l'instant favorable pour fonder un nouvel empire voué à la propagation de l'esclavage. Avant 1860, l'on n'avait pas vu de 6 novembie qui ne fût suivi de la tranquillité la plus profonde. On peut se demander s'il était sage d'agiter ce grand peuple à des intervalles si rapprochés, mais le résultat a prouvé jusqu'ici que ces secousses vivifiaient au lieu d'ébranler. Tel exercice violent, qui briserait

un homme faible, ne fait que fortifier an corps robuste. L'activité des Etats du Nord, leur cohésion, leur patriotisme , leurs progrès en tous genres, attestent suffisamment qu'ils ne recevaient qu'une impulsion salutaire de ces chocs auxquels nos peuples européens ne pourraient résister. Certes ce n'est pas la liberté de se nuire qui manque aux partis américains. Ils peuvent tout dire, tout écrire , tout oser. Je frissonnais en visitant ces curieuses manufactures du Massachusets où l'on fabrique è la fois, pour le public, des chaînes d'or et des revolvers , de l'argenterie ciselée et des canons rayés. La confection des armes est en grande partie du ressort de l'industrie privée, et chaque particulier riche peut s'accorder le plaisir de posséder un parc d'artillerie. Ajoutez à cela que dans ces orageuses assemblées politiques ou tant de milliers d'hommes se trouvent en présence, la force publique est absente, car le gouvernement doit rester absolument étranger au débat. Malgré tout cela, les quatre grands partis du Nord ne sont pas sortis une fois de la légalité. Pendant ces trois mois d'agitation électorale, on

n'a pas pu enregistrer une seule rixe, et près de quatre millions d'électeurs, dans les Etats libres, se sont rencontrés dans la meilleure harmonie le malin du jour qui devait décider du sort des Etats-Unis.

J'étais à New -York à ce moment-là. Cette grande ville, si fiévreusement agitée d'ordinaire, s'était recueillie. Le calme solennel qui planait sur elle faisait du bien au cœur. On ne pouvait s'empêcher d'élever ses regards vers celte volonté toute-puissante qui tient les peuples dans sa main. Il y avait cent vingt scrutins ouverts, et l'on voyait dans les rues avoisinantes deux longues files de votants qui attendaient, avec une persévérance anglo-saxonne, le moment où ils atteindraient enfin l'urne électorale. A cet instant suprême, les animosités avaient disparu , et c'était avec des poignées de main et d'inoffensives plaisanteries que chacun allait accomplir ce qui est pour l'Américain le plus glorieux devoir et le plus précieux privilège.

J'avais beaucoup entendu parler, en Europe, de ce terrible despote qu'on appelle l'émeute, et

qu'on se plaît à regarder comme étant en définitive le vrai souverain des Etats-Unis. Pendant neuf mois passés en Amérique aux débuts d'une guerre civile, je n'ai entendu parler dans le Nord que de deux ou trois rassemblements extra-légaux. Le premier eut lieu à Boston. Une foule composée d'Irlandais envahit la salle où le célèbre abolitioniste Wendell Philipps développait le thème qu'il a abandonné plus tard , c'est qu'il fallait fouler aux pieds la constitution complice de l'esclavage, et favoriser de tout son pouvoir la séparation du Sud. On ne fit autre chose que de lui couper la parole , et néanmoins cette violence fut sévèrement réprouvée par l'opinion publique. Le second cas eut lieu à New- York et à Philadelphie pendant les jours d'émotion populaire qui suivirent la prise du fort Sumter. On voulait forcer les journaux « traîtres » à se déclarer en faveur de la patrie, ou à suspendre leurs publications. Cinq mille citoyens indignés étaient attroupés devant leurs bureaux, mais personne n'y pénétra, et quand les rédacteurs en chef hissèrent sur le toit le drapeau étoile , ce fut un tonnerre d'ap-

plaudissements enthousiastes. Quand on parle du despotisme des masses aux Etats-Unis, c'est que l'on confond le Nord avec le Sud. Dans les Etats à esclaves, l'oligarchie des grands propriétaires s'est mise dès longtemps au-dessus de la loi. Ses moindres volontés sont exécutées par une plèbe infime à la fois ignorante et fanatisée , toujours prête à goudronner, à fouetter et à pendre. C'est là ce qu'on appelle le Lynch. Quoique cette aristocratie ait longtemps gouverne l'Union, et qu'elle ait tout essayé pour acclimater dans le Nord ces allures brutales, elle n'y a jamais réussi. Depuis la guerre, l'émeute a disparu plus que jamais des Etats libres, car ils y reconnaissent l'une des principales armes dont se servait un système abhorré. Il faut convenir que ces Américains du Nord sont un peuple bien étrange. Leurs institutions avaient été combinées pour des colonies émancipées qui ne comptaient que trois millions d'habitants, comment ne fléchissent-elles pas sous le poids émorme qu'elles ont maintenant à porter? Tout y semble calculé pour activer la force centrifuge. L'expansion prodigieuse de ces volontés

ardentes , affranchies de toute direction et de tout frein, devrait aboutir promptement à l'anarchie. Où donc se trouve le contre-poids? On essaye d'une explication qui a te grand mérite de ne rien dire. On fait observer.que l'Amérique est un sol nouveau. Tics bien, mais la diTfîcullé n'en est qu'augmentée. Ce sont des Européens, et pas toujours des meilleurs, qui se dégagent de l'étreinte de nos lois pour aller se répandre sur cette terre immense. Ils y apportent nos passions, nos oppositions et nos contrastes, accompagnés ou d'appétits surexcités, ou d'ambitions exaltées. Plus la société qui les accueille est jeune, et moins elle exerce sur eux le prestige qui pourrait les dominer. Elle ne leur apparaît que comme une vaste expérimentation qui n'a pas encore donné son dernier mot. Ce que le nouvel arrivant voit de plus clair dans les usages de ce peuple nouveau, c'est la faculté de faire tout ce qui lui plaît. Ainsi l'explication qu'on propose ne fait que rendre le problème plus insoluble.

Mais un trait de lumière jaillit pour le voyageur qui étudie l'Amérique, dès qu'il s'est rendu

compte de la place qu'y occupe la religion. Il voit le moindre village dessiner à l'horizon ses nombreux clochers. Il sait que ces églises dont le chiffre passe quarante mille , ont été bâties et sont entretenues par des particuliers. Il comprend que la religion doit avoir une vitalité extraordinaire dans un pays où elle a su se conquérir la première place, lorsque tant de causes diverses tendaient à l'affaiblir, et lorsque l'Etat s'abstenait systématiquement de lui prêter le moindre secours. La réflexion l'encourage encore à chercher dans le sentiment religieux l'explication de l'étonnante vigueur de ce peuple. En effet, des sociétés consacrées par les siècles ont pour se maintenir des traditions, des souvenirs, des habitudes transmises de génération en génération ; mais ces masses d'hommes attirées par l'intérêt matériel sur un nouvel hémisphère, ne peuvent se passer des for-^ tes convictions qui opposent à la passion le devoir, et à l'âpre poursuite des choses du monde la vue paisible des biens éternels. Dans notre Europe même, si fatiguée et si sceptique, ne sentons-nous pas chaque jour davantage l'influence capitale des

questions religieuses qui tendent sans cesse à dominer toutes les situations? Que doit-ce donc être dans le pays où la religion est plus libre, plus active et plus influente qu'elle ne l'a jamais été sur aucun point du globe? C'est elle qui a vraiment enfanté cette nation dont les ancêtres , à l'inverse des émigrants d'aujourd'hui, sacrifiaient le monde à Dieu, en échangeant les douceurs de la patrie contre un désert où ils pussent obéir à leur foi. C'est sur son terrain que se débattent tous les intérêts de la civilisation américaine. Ce sont ses erreurs et ses défaillances qui nous expliquent les défauts de ce peuple, où les ombres sont aussi profondes que la lumière est vive. Quand on a voulu juger les Etats-Unis d'un autre point de vue, on s'est perdu dans le labyrinthe. Cherchons à faire mieux. Le meilleur moyen d'étudier la topographie de Londres ou de Paris , c'est de les voir du haut de Saint-Paul ou du Panthéon* Gravissons à notre tour des cimes assez élevées pour que notre œil embrasse l'ensemble complexe et souvent étrange que l'Amérique nous présente.

Statistique religieuse des Etats-Unis.

Le premier sujet qui s'offre à notre observation, c'est l'Eglise, c'est-à-dire la forme que s'est donnée la vie religieuse, le corps qu'elle a revêtu. En Europe, la plupart des Eglises ne sont plus que d'antiques monuments d'une foi qui s'est modifiée, quand elle n'a pas à peu près disparu. On n'y trouve plus de correspondance entre la forme et le fond, souvent même ces deux choses y sont en flagrante opposition. En Amérique, au contraire , où l'Eglise ne se soutient que par

les libres efforts des individus , elle reste l'expression fidèle de la vie intérieure, quelle que soit du reste la part qu'il faille faire à l'influence de la tradition ou de l'habitude.

On peut dire dans tous les sens que l'Amérique est bien le nouveau monde. L'Européen le pressent vivement au moment vraiment solennel où il met le pied sur cet autre hémisphère. Après avoir mis tant de jours à traverser l'Océan, il sent que cette civilisation, séparée de nous par une si redoutable barrière, a dû tenir peu de compte de nos idées, de nos habitudes ou de nos préjugés. Il s'aperçoit bientôt qu'il ne s'était point trompé. En Australie, c'est la nature qui est le rebours de la nôtre. Ce qui se passe à nos antipodes dans la création de Dieu, c'est ce qui a lieu aux Etats- Unis pour les créations de l'homme; mais c'est surtout dans le domaine de l'Eglise que cette opposition est complète, car sa constitution en Amérique diffère de ce qu'elle est en Europe, non pas dans les formes ou dans les détails, mais dans les principes fondamentaux. Elle est arrivée sans efforts à réaliser cet idéal vers lequel notre Eu-

rope se met en marche, mais qu'elle n'atteindra qu'au travers de vives résistances, et dans un avenir plus ou moins éloigné.

On l'a dit bien souvent, il ne faut pas faire trop d'honneur à l'Amérique de nous avoir devancés de si loin sur la question ecclésiastique. Elle avait rompu les liens qui l'attachaient à l'Europe, et elle était assez disposée à prendre le contre-pied des institutions qu'elle venait de renverser. Après la guerre de l'indépendance, elle se trouvait en présence de quatre ou cinq Eglises différentes à peu près égales pour l'importance et pour le nombre. Chacune d'elles étant une minorité, on ne pouvait songer à l'adopter au détriment des autres, et l'idée de salarier également des cultes divers aurait été considérée comme une profession solennelle d'indifférentisme. Ce sont donc les circonstances plus que les principes qui ont amené les Etats-Unis à l'entière séparation de l'Eglise et de l'Etat. Mais il ne suffisait pas de la proclamer, il fallait la réaliser dans les idées, dans les mœurs, dans la vie. C'est ce qu'a fait l'Amérique depuis quatre-vingts ans, et son expérience a dé*-

montré que la solution qu'elle a donnée à la question religieuse, est aussi bienfaisante qu'elle est simple et logique.

On se fait d'étranges idées de l'état religieux de l'Amérique. On prétend que ce qu'on y trouve ce n'est pas une Eglise, mais des sectes innombrables, semblables à ces formes mouvantes qui se dessinent dans le kaléidoscope. Ceci est une très grave erreur. On n'entend pas parler de sectes aux Etats-Unis, ou plutôt on réserve ce mot pour de petites communautés aussi étroites que bizarres, et qui ne forment qu'une minorité insignifiante. L'Eglise évangélique au contraire se compose des communiants des quatre ou cinq grandes dénominations, chez lesquelles la doctrine et la pratique de l'Evangile se sont conservées pures malgré des différences extérieures très secondaires. Essayons de les passer rapidement en revue.

La plus ancienne de ces dénominations, c'est le congrégationalisme. C'était l'Eglise nationale de la Nouvelle- Angleterre, c'est-à-dire des six Etats du Nord-Est. A mesure que les pèlerins

chassés par les persécutions de l'épiscopat anglican débarquaient sur la terre des Indiens, ils adoptaient la forme ecclésiastique la plus opposée à celle qui les avait opprimés. Chaque Eglise se gouvernait elle-même et nommait son pasteur et ses diacres qui n'avaient qu'une autorité morale, car la congrégation seule décidait de toutes choses. Les Eglises étaient indépendantes les unes des autres. Cette organisation a été conservée par la masse des populations de la Nouvelle- Angleterre. Dans le Connecticut et quelques autres Etats, les Eglises congrégationnelles sont unies par un lien très lâche qu'on appelle la consociation, et qui a suffi pour les préserver de l'invasion de l'unitarisme. Dans le Massachusets au contraire, où ce lien n'existe pas, l'unitarisme et l'universalisme ont réussi à s'introduire, grâce à l'isolement des troupeaux. C'est chez les congrégationalistes de la Nouvelle-Angleterre qu'on retrouve l'esprit puritain dans sa physionomie primitive. Les grandes fêtes chrétiennes, Pâques, Pentecôte, Noël, n'y sont point célébrées, en vertu de la règle qui interdit en matière de culte tout ce que l'Ecriture

n'a pas positivement ordonné. En échange on y célèbre un jour d'actions de grâces qui de la Nouvelle-Angleterre s'est répandu dans tous les Etats- Unis et dont l'origine a quelque chose de touchant. Les premiers pèlerins souffraient d'une famine terrible, et ils avaient fixé un jour déjeune pour détourner d'eux la colère du ciel; mais à peine ce jour eut-il été convenu qu'on vit arriver un vaisseau chargé de provisions, et le jeûne fut changé en actions de grâces. On fête le Thanksgiving à l'exemple des Juifs sous Néhémie, en collectant pour les pauvres et « en envoyant des présents à ceux qui n'ont pas de quoi manger. » Les familles dispersées voient leurs membres absents venir de 1,000 ou 1,200 lieues de distance pour célébrer ce grand jour autour du foyer domestique. Chaque pasteur en profite pour faire une excursion sur le domaine politique, ce qu'on n'oserait se permettre le dimanche, et ces discours^ publiés dès le lendemain par les journaux, permettent d'apprécier l'opinion de l'Eglise sur tous les sujets qui intéressent la nation.

Il y a dans les formes du congrégationalisme

quelque chose d'un peu sec. La logique y domine, l'émotion y est rare. Ces descendants des pèlerins ont beaucoup de lumières el des habitudes strictement religieuses. Les mœurs y ont conservé quelques traces de leur ancienne rigueur, le luxe n'ose pas s'y déployer à l'aise. On y trouve partout l'économie et le travail, la règle et la mesure. L'indépendance réciproque de ces Eglises maintient au milieu d'elles une étonnante unité. Elles ne forment qu'un corps parce qu'elles n'ont qu'un seul esprit. On les dirait calquées les unes sur les autres, quoiqu'elles ne délibèrent jamais en commun. Tout y est officieux, rien n'y est officiel. S'agit-il d'une consécration , ou de l'installation d'un pasteur, on nomme un conseil composé de délégués des Eglises voisines. Ce corps, qui ne possède qu'une autorité morale, examine le candidat, décide de son admission, lui impose les mains, ou le présente à sa nouvelle Eglise. Ses décisions sont rarement contestées, car on compose les conseils des hommes les plus éclairés et les plus consciencieux, et dans ce système d'égalité parfaite, on ne saurait se révolter contre la

seule supériorité possible, celle des lumières et de la piété.

Après le congrégationalisme vient le presbytérianisme qui lui est étroitement apparenté. Par un arrangement tacite, il arrive presque toujours que lorsqu'un congrégationaliste de la Nouvelle- Angleterre va s'établir dans les autres Etats, il se joint à l'Eglise presbytérienne, et vice versa tout presbytérien qui vient habiter les six anciens Etats puritains devient congrégationaliste. Cet usage, très louable par l'intention, était au fond peu naturel. Le congrégationalisme s'en affranchit de plus en plus, et forme de nombreuses Eglises dans l'Etat de New-York et dans le Grand-Ouest. Le presbytérianisme n'est autre chose que l'organisation première des Eglises réformées de France, avec leurs consistoires, leurs synodes provinciaux et leur synode général. Cette forme se recommande par l'heureuse combinaison de liberté et d'ordre que présente le système représentatif, mais son côté faible c'est le fractionnement. Les réformés de France en furent préservés par la persécution ; les presbytériens d'Amérique, au contraire, répandus

sur une immense surface ont plié sous le poids d'un mécanisme trop compliqué. De fortes minorités battues dans des assemblées délibérantes, cèdent facilement à la tentation de se constituer à part. Le presbytérianisme américain se trouve maintenant partagé en dix fractions dont quelques-unes n'ont pas de raison d'être. C'est la question d'origine qui empêche les réformés hollandais et les réformés allemands de s'unir aux presbytériens américains. C'est l'attachement à une vieille version des psaumes qui maintient comme une communion séparée l'Eglise réformée presbytérienne.

Le presbytérianisme se nomme lui-même « la moelle épinière » des Etats-Unis. Cette prétention n'est pas humble, mais elle est fondée. Quand on y joint les congrégationalistes, qui sont évidemment de la même famille, on arrive à un chiffre de 8,000 Eglises et de 950,000 communiants qui ont conservé les fortes traditions puritaines. Or, quelque jugement que l'on porte sur le calvinisme, il faut reconnaître qu'il ressemble à ces courants d'eaux qui ont des qualités particulières pour la

trempe de l'acier. En mettant l'homme en présence des décrets immuables de Dieu, il communique à Tâme une fermeté inébranlable, une persévérance à toute épreuve. Aussi, le presbytérianisme est-il la forme religieuse préférée par les classes industrielles et commerçantes, par les hommes d'initiative et d'entreprise. On peut constater maintenant une tendance marquée vers le rapprochement entre les diverses fractions du presbytérianisme. En effet, la grande scission de 1837, qui a séparé l'Eglise presbytérienne proprement dite en deux moitiés, l'ancienne et la nouvelle école, n'aura bientôt plus de raison d'être. C'était la question de l'esclavage qui était au fond de la querelle : mais comme les deux écoles se sont scindées à leur tour entre les Eglises du Nord et celles du Sud, les deux moitiés des Etats du Nord vont se rejoindre, et d'autres Eglises presbytériennes s'apprêtent à suivre leur exemple.

L'épiscopalisme est en Amérique l'Eglise de bon ton. Si le presbytérianisme plaît surtout aux hommes d'action , la forme épiscopale séduit les hommes de loisir. C'était, avant la révolution,

l'Eglise privilégiée, l'Eglise d'Etat, et soit par ses antécédents, soit par son culte plus cérémoniel, elle exerce toujours un certain prestige. L'élément de l'adoration y occupe une large place, et la belle liturgie anglicane n'est pas non plus sans influence sur la piété. Si c'est dans cette Eglise que s'abrite ce qu'on nomme le grand monde, c'est aussi dans ses rangs qu'on rencontre la spiritualité la plus élevée. La notion d'autorité, trop faible en Amérique, vit encore au sein de l'épiscopalisme, où le pasteur revêt aux yeux des fidèles un caractère un peu sacerdotal. C'est une de ces déviations qui servent à en tenir d'autres en échec, car il est certaines dénominations dans lesquelles l'idée d'une autorité a complètement disparu.

Le méthodisme et le baptisme ont été longtemps la forme religieuse préférée par les artisans, et aussi par les pauvres nègres. Ces deux dénominations se sont partagé la tâche d'évangéliser les esclaves, et elles y ont admirablement réussi. Quand on parle des noirs du Sud comme de hordes de sauvages ou de troupes de bêtes fauves toujours prêtes à répandre la dévastation et la mort, on sait

bien qu'on ne dit pas la vérité, car souvent on peint ces mêmes noirs comme des anges, quand on veut montrer combien ils sont heureux de leur sort, et comme des chrétiens modèles, quand on veut prouver que l'esclavage est la meilleure société de missions. Une très grande proportion de ces malheureux enfants de Cam professe la piété, et c'est ce qui nous explique la belle attitude qu'ils ont eardée dans un conflit dont ils attendent leur émancipation. Ce qui leur plaît dans le baptisme, c'est l'usage de l'immersion qui leur atteste, sous une forme sensible, la rémission de leurs péchés et le renouvellement de leur cœur. En général ce sont les nègres les plus intelligents qui sont baptistes. Je fus fort étonné à Louisville, dans le Kentucky, de trouver les esclaves partagés en deux coteries, l'aristocratie qui était baptiste, et le commun peuple qui était méthodiste. Les premiers avaient un prédicateur noir, mais libre, qui faisait des sermons académiques aussi distingués par le fond que par la forme, et les toilettes de ces dames nègres dépassaient de beaucoup celles de leurs maîtresses. Le méthodisme américain

plaît également aux noirs par ses formes un peu bruyantes. Le culte y est accompagné parfois de véritables tonnerres d'alléluia. Je n'ai pu assister à l'un de ces camp meetings qui sont, dit-on, l'un des spectacles les plus curieux de l'Amérique; mais je me suis rencontré à Cincinnati, dans un de ces love feasts (fêtes d'amour), où la ferveur religieuse est extrême. Il faut vraiment avoir des nerfs solides pour y résister. Les nègres accueillent le méthodisme avec enthousiasme et ils y ajoutent encore. Le baptisme et le méthodisme sont les deux dénominations les plus nombreuses des Etats-Unis. Les méthodistes ont 16,000 Eglises desservies par 12,200 pasteurs et 2,000,000 de communiants. Une seule de ces fractions, l'Eglise méthodiste épiscopale des Etats du Nord, a bâti en 1860, 450 églises et 134 presbytères. Elle possédait, il y a un an, 9,754 temples et 103 séminaires avec 600 professeurs et 25,000 élèves. Ne devonsnous pas pardonner un peu de tapage à une Eglise qui possède une pareille force d'expansion? Les baptistes sont un peu moins nombreux; cependant ils possèdent environ 11,000 Eglises ,

10,600 pasteurs et 1,214,000 communiants. Ces deux grandes dénominations, qui n'atteignaient autrefois que les classes inférieures de la société, sont arrivées maintenant à un niveau beaucoup plus élevé. Elles apportent le plus grand soin à préparer des pasteurs capables, et elles comptent des prédicateurs de premier ordre.

Aces cinq dénominations fondamentales, il faut joindre encore le luthéranisme. Il ne compte pas moins de 1,600 Eglises, et ramène à des convictions fortement évangéliques des multitudes de pauvres émigrés allemands qui apportaient avec eux ce matérialisme si général dans les basses classes de leur patrie.

Le catholicisme lui-même a gagné beaucoup, en Amérique, à vivre de sa vie propre. Il est vrai que, dans ce pays de la liberté, pénétré en tout sens par un protestantisme vivace, il ne s'accroît pas, lors même que l'émigration européenne lui amène chaque année des centaines de milliers d'Irlandais. S'il avait grandi dans la même proportion que les Eglises protestantes, il compterait de sept à huit millions de fidèles, tandis que ce

nombre n'excède pas un million et demi. ïl possédait, en 1850, 1,112 églises, pouvant recevoir 620,000 personnes. Il doit en avoir maintenant 1,500, ce qui est bien peu de chose sur un total de 48,000. Cependant il présente encore une grande force de cohésion et de résistance. Si Ton en excepte la Louisiane, le Maryland, New-York et Saint-Louis, le catholicisme américain ne compte guère que des servantes et des manœuvres; mais ces prolétaires, admirablement disciplinés par leurs prêtres, apportent chaque dimanche le fruit de leurs économies, et ces millions d'oboles hebdomadaires suffisent à construire partout de magnifiques églises. Les événements actuels ont réagi d'une manière défavorable sur le catholicisme. Disposant de plusieurs centaines de milliers d'électeurs qui votaient comme un seul homme, il avait été jusqu'ici, dans le Nord, l'appui le plus solide du parti esclavagiste; mais maintenant que le Nord devient de plus en plus abolitîoniste, cette alliance d'autrefois tourne contre lui. Il n'aura qu'un moyen de remédier à ce désavantage, c'est d'imiter le rédacteur de la Revue

catholique de New-York, M. Bronson, qui a passé avec armes et bagages au parti de l'émancipation . Mais cette énumération est-elle complète? N'y a-t-il pas aux Etats-Unis des milliers de sectes étranges et absurdes? Il y en a quelques-unes, mais il est difficile de les apercevoir, tant elles constituent une infime minorité ; elles n'ont d'autre importance que celle de ces garde-fous qu'on place au bord du précipice. La plupart de ces sectes n'ont aucune consistance. Elles ne se produisent qu'en vertu de la force d'expansion que possèdent toutes les idées bonnes ou mauvaises aux Etats-Unis. Quand elles ne représentent aucun principe fondé dans la nature humaine., elles s'épuisent bientôt. Les quakers eux-mêmes, cette secte si respectable,

même dans ses bizarreries, n'apparaissent plus

en Amérique que comme une ombre prête à s'évanouir. Ils ont fondé Philadelphie, cette belle cité qui compte maintenant près de 700,000 âmes. Ils lui ont imprimé le cachet de paix, de recueillement et de simplicité qui la distingue; mais ils s'y sont fondus dans les autres dénominations. Philadelphie compte 400 églises; il n'y a que

4 salles de réunion des quakers. Le spiritisme est en pleine déconfiture. Le mormonisme, né en Amérique, ne se recrute plus guère qu'en Europe. Il y a quelques villages de shakers, ou trembleurs ; mais ce sont des colonies isolées qu'on va visiter au milieu des forêts, comme on y cherche les rares débris des tribus indiennes.

Il y a cependant deux sectes fondées sur des idées négatives, et qui ont eu de l'accroissement et de la durée. La première, c'est l'unitarisme, ou en d'autres termes le déisme. Il doit son origine à l'étroite union qui subsistait entre l'Eglise et l'Etat, chez les puritains de la Nouvelle-Angleterre. On n'y reconnaissait d'autres citoyens que les communiants, et pour être communiant il fallait être régénéré. C'était un véritable corset de force. Des multitudes s'en revêtaient tout en le maudissant. Elles n'avaient qu'un moyen d'échapper à cette insupportable contrainte, c'était d'abaisser le niveau des grandes doctrines au nom desquelles on les mettait à la gêne. Les convic- - tions chrétiennes résistèrent longtemps. Elles finirent cependant par céder dans un grand nombre

d'Eglises. Tandis que le rationalisme triomphait en Europe dès le milieu du dix-huitième siècle, ce n'est que vers 1810 qu'il a osé lever la tête en Amérique, et encore n'est-il jamais sorti de la Nouvelle-Angleterre. Il s'y était introduit furtivement, en s'insinuant dans cette université de Cambridge, que les premiers pèlerins avaient fondée moins de vingt ans après leur débarquement, el que leur piété avail largement dotée. Il s'était glissé dans des paroisses soutenues par de riches fondations. De ce moment il pouvait se montrer, car en dehors du budget de l'Etat, le rationalisme n'a jamais pu se maintenir quand il ne dispose pas de capitaux qui remplacent l'élan des fidèles. J'ai séjourné dans le New-Hampshire, chez un des pasteurs unitaires les plus distingués qui vient de passer à l'Eglise orthodoxe. Ce qui lui a ouvert les yeux, c'est la complète stérilité de l'Eglise où il était né. D'après la règle trop oubliée que l'arbre doit se reconnaître à ses fruits, il comparait la féconde activité des diverses dénominations évangéliques avec l'impuissance du déisme. En effet, l'Eglise unitaire qui renferme dans son sein les

plus grandes fortunes du Massachusets, ne possède aucune œuvre religieuse, aucune société biblique ou de missions. Elle ne se soutiendrait pas un jour de plus si elle ne disposait des riches dotations léguées par l'orthodoxie et qui sont maintenant employées à la combattre.

La seconde de ces sectes négatives est l'universalisme, qui, lui aussi, n'est guère sorti des limites du Massachusets. L'universalisme recrutait au commencement des hommes qui croyaient à l'Evangile, mais qui étaient repoussés par le dogmatisme rigide de la vieille orthodoxie. C'était une protestation contre ce calvinisme exagéré qui unissait à la doctrine des peines éternelles celle d'une rédemption limitée aux élus. Mais à mesure que la théologie orthodoxe devenait plus intelligente et plus large, l'universalisme glissait sur une pente fatale en se détachant des grandes doctrines chrétiennes. Son niveau moral s'est tellement abaissé qu'il n'exerce plus d'influence. Il n'enrôle dans ses rangs que des personnes étrangères aux vrais besoins religieux, mais qui veulent se rattacher à un culte.

tout en menant une vie aussi facile que possible. Et pourtant l'unitarisme et l'universalisme ont eu leur rôle dans le développement religieux des Etats-Unis. Les premiers abolitionistes étaient unitaires , et on peut se l'expliquer. Le déisme philosophique, nul comme force religieuse, peut cependant tirer du christianisme certaines conséquences sociales et philanthropiques que les croyants n'avaient pas aperçues. Il est une foi timorée qui est conservatrice d'instinct. L'orthodoxie américaine était tombée dans un littéralisme dogmatique qui ne lui permettait pas de remonter des textes à l'esprit de l'Evangile. Les unitaires, au contraire, firent pour l'esclavage ce que nos philosophes du dix-huitième siècle avaient fait pour la torture, les supplices qualifiés et les autres iniquités sociales que le moyen âge nous avait léguées et que la Réformation elle-même avait acceptées. Mais à mesure que les Eglises évangéliques d'Amérique s'éclairaient sur cette question vitale, l'unitarisme perdait sa raison d'être. 11 fut un temps où toute la ville de Boston, cette Athènes du Nouveau-Monde, se glorifiait d'être unitaire. Une seule

de ses Eglises avait résisté au torrent. En 1812, on construisit une seconde église orthodoxe. Tant d'audace souleva une véritable tempête d'indignation. La ville déshonorée se vengea en baptisant le temple nouveau du nom d'Eglise de feu et de soufre. Toutes choses sont bien changées. Les unitaires ne forment plus à Boston qu'une minorité influente par sa position sociale, mais morte comme idée, et livrée à un double courant dont l'un revient à l'orthodoxie, l'autre marche vers le panthéisme. Les neuf dixièmes des populations du Massachusets se rattachent aux diverses dénominations évangéliques. Il n'y a pas plus de 300 Eglises unitaires dans toute l'Amérique, ce qui fait 1 sur 160. L'abolitionisme , qui avait fait la gloire de l'Eglise unitaire, a passé en d'autres mains. Channing n'est plus là pour lui consacrer sa belie intelligence et son grand cœur. Parker est mort. Dans l'élection présidentielle de l'année dernière, l'unitarisme a voté en grande majorité pour M. Bell, un esclavagiste du Sud. Les événements actuels lui donneront un coup dont il ne pourra pas se relever.

Unité de l'Église américaine, son esprit et son influence.

La statistique rapide que nous venons d'esquisser démontre qu'à côté de systèmes erronés ou défectueux, il existe aux Etats-Unis une grande Eglise évangélique dont les branches diverses sont comme ces fortes racines qui, en se partageant et en se ramifiant, pénètrent le sol par tous les côtés et en pompent tous les sucs. Chacune de ces grandes dénominations représente un principe secondaire, sans doute, mais important pour l'harmonie de l'ensemble. Chacune d'elles s'adresse à des besoins spéciaux ou à une classe particulière d'esprits. Chacune d'elle fait une œuvre qu'aucune autre ne pourrait faire à sa place. Ces grandes Eglises se reconnaissent comme membres d'un

même corps, et elles s'honorent les unes les autres. L'unité du protestantisme n'est nulle part plus évidente que dans ce pays où certaines gens affectent de ne voir qu'un labyrinthe de sectes opposées.

Cette unité est avant tout celle de la doctrine et de la morale évangélique; mais la doctrine et la morale, n'est-ce pas toute la religion? À ce point de vue, l'aspect de l'Amérique est une puissante apologie du christianisme. On n'y compte pas moins de 44,000 Eglises évangéliques appartenant à cinq ou six groupes distincts. Elles ne reconnaissent aucune autorité extérieure. La pensée religieuse peut s'y mouvoir avec une parfaite indépendance. La théologie y est enseignée dans des centaines de séminaires, qui n'ont entre eux d'autre lien que ceux de l'amour chrétien et d'autres relations que celles de la concurrence. Et cependant les grandes doctrines de l'Evangile y sont partout enseignées avec autant de clarté que de vigueur. Ces Eglises professent en commun les dogmes vitaux de la divine inspiration des Ecritures, de la chute de l'homme, de la Trinité, de

la rédemption par le sacrifice expiatoire du Sauveur, de la gratuité du salut, de la justification par la foi, de la régénération par le Saint-Esprit. Ah ! si nous appelons de tous nos vœux, pour notre Europe, le moment où l'Eglise sera séparée de l'Etat, c'est que nous savons combien ce système est favorable au triomphe de la vérité chrétienne.

L'unité se retrouve ensuite dans une pratique commune sur divers points très essentiels. Ainsi, dansles Etats-Unis, l'on ne découvre aucune trace decatéchuménat. L'instruction religieuse est donnée dans les écoles du dimanche et dans les classes bibliques. L'admission à la communion n'est rattachée à aucun âge particulier. On ne demande l'entrée de l'Eglise que lorsqu'on estime être vraiment chrétien. Toutes les dénominations exercent une discipline sur leurs membres. A côté de l'Eglise proprement dite, composée de tous ceux qui ont fait une profession personnelle de leur foi, se trouve la congrégation formée de tous ceux qui ont loué des bancs dans le temple et qui en suivent régulièrement le culte, mais qui ne se

croient pas en état de prendre la communion. Il y a des hommes vraiment excellents, qui croient et qui pratiquent l'Evangile, mais qui ne se jugent pas assez avancés pour s'approcher de la table sainte. C'est souvent dans leurs rangs qu'on trouve la piété la plus réelle et surtout la plus humble. La congrégation est représentée par des curateurs, et elle vote sur les intérêts généraux de la paroisse. Par cette sage organisation, qui n'est ni trop étroite ni trop large, chacun se sent pleinement à l'aise dans la sphère où. sa conscience le place. L'Eglise est le foyer, et le reste delà nation gravite autour d'elle. A mesure que l'on devient assez sûr de sa conviction, l'on entre dans l'armée de Jésus- Christ, en faisant une profession publique de sa foi et en acceptant toutes les obligations qui en découlent, et malgré l'effroi salutaire qu'inspirent les communions indignes, les Eglises évangéliques américaines ne comptent pas moins de quatre millions et demi de membres effectifs !

Cette unité n'est pas moins évidente quand on étudie l'esprit qui anime ce vaste corps. Les diverses dénominations ont leurs journaux qui

consacrent un article spécial à chacune des autres Eglises, et la bienveillance dont ils sont empreints forme un pénible contraste avec les habitudes guerroyantes du journalisme ecclésiastique européen. Les Eglises américaines n'éprouvent pas le besoin de ces escarmouches stériles. Le terrain qu'elles cultivent est assez vaste pour qu'elles n'aient pas à se le disputer. Elles ont pris la salutaire habitude de vivre sur un pied d'égalité. Il n'en est aucune qui puisse dire à ses pareilles : « Je suis l'Eglise , et vous êtes la dissidence. » Quand il n'y a pas de supériorité, il n'y a pas non plus de jalousie. Puis lorsque des Eglises comptent des milliers de troupeaux et se répandent comme des fleuves débordés, elles ne peuvent plus songer à s'amoindrir les unes les autres. Elles n'ont qu'une chose à faire, c'est de combattre ensemble pour la vérité.

Après avoir passé en revue ces diverses organisations religieuses, nous nous demandons s'il n'y a pas quelques points par lesquels elles se trouvent en collision avec le gouvernement civil. La séparation de l'Eglise et de l'Etat, que nous

concevons si bien en théorie, ne soulève-t-elle aucune difficulté dans la pratique? Ici encore l'expérience de l'Amérique vient démontrer que ces deux sociétés, si différentes par leur but, leur point de départ et leurs moyens d'action, peuvent se mouvoir librement chacune dans son domaine sans risquer de se heurter jamais. Sur quel point, en effet, entreraient-elles en conflit? L'enseienement primaire? Nous verrons plus tard que l'Etat le prend à sa charge, mais qu'aucune Eglise particulière n'a ledroitd'y inculquer sesdoctrines. L'enseignement théologique? L'Etat le livre à l'initiative individuelle, La propriété des Eglises? Elle est administrée par des curateurs que la congrégation élit chaque année, et qui agissent comme personnes civiles. Les points de contact des deux sociétés se réduisent à un seul, le choix des chapelains pour l'armée, le congrès, et les assemblées législatives des divers Etats. Pour l'armée, on choisit des pasteurs dûment qualifiés, sans distinction de secte, et telle est l'unité réelle du protestantisme américain, que ce système ne provoque pas de réclamation. Quand un régiment

est composé en majorité d'Irlandais, on lui donne un prêtre catholique pour chapelain. Pour le congrès et les législatures des Etats, on choisit alternativement des pasteurs de toute dénomination de la ville où Ton se rassemble.

L'Eglise et l'Etat se rencontrent encore en Amérique sur un autre point. Notre loi française fait du mariage un acte purement civil. En Amérique, par une étrange anomalie, la loi en fait un acte religieux. Notre code exige, avec beaucoup de raison, le consentement des parents. La loi américaine ne le demande pas. On dirait que, par une exagération du système volontaire, elle a voulu dégager le mariage de toute entrave extérieure, même de celles de la famille. Si vous voulez vous marier, vous n'avez qu'à faire enregistrer votre promesse à la mairie. L'autorité fait publier les bans et vous donne un certificat que vous présentez au pasteur de votre choix. Ainsi l'Etat renonce à désigner le fonctionnaire auquel il confie le soin de célébrer le mariage; il se soumet, à cet égard, aux règles en usage dans chaque dénomination. Quiconque est reconnu comme pasteur par

l'Eglise qu'il sert, devient dans l'occasion fonctionnaire civil, et Ton sait que plusieurs sectes donnent le titre de révérend à bon marché. Chose assez bizarre, la loi n'exige pas même de témoins pour un mariage ; elle s'en rapporte aux coutumes des divers cultes. Voici comment on peut se marier chez les congrégationalistes de la Nouvelle- Angleterre. Je séjournais chez un pasteur du Massachusets. Nous passions la soirée au salon, et la conversation était fort animée. Nous voyons entrer un jeune couple auquel le pasteur va parler dans un angle de la salle. Nous l'entendons lire quelques versetsde l'Ecriture et faire une courte prière. Puis il signe un papier et reçoit 25 francs en échange. « Qu'est-ce donc que cela? lui dis-je. — C'est un mariage. — Vous voulez dire peut-être des fiançailles, il n'y avait ni témoins, ni parents, ni discours. » On me répondit : «Nous avons simplifié tout cela. »

Ainsi les deux sociétés marchent l'une à côté de l'autre dans la plus entière indépendance et le plus complet accord. Les législateurs américains auraient pu craindre que, livrée à ses propres

inspirations, l'Eglise ne sortît de son domaine pour empiéter sur celui de l'Etat. Ils ont pensé, avec beaucoup de raison, que, dès qu'elle n'est plus inquiétée dans sa paisible sphère, elle n'a plus la tentation d'en sortir. Ses envahissements sont des réactions contre les violences qu'elle subit ou qu'elle redoute. Laissez-la parfaitement libre, elle s'estimera trop heureuse de pouvoir prendre pour devise : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Mais si l'Etat n'a pas à se plaindre de la liberté qu'il donne à l'Eglise, celle-ci n'a pas moins à s'en féliciter. Elle y puise cette vitalité et cette influence qui la rendent supérieure à toutes les Eglises du vieux monde. Ainsi l'on peut affirmer, sans crainte d'être démenti, que nulle part on ne trouve un corps de pasteurs aussi distingué. Les pasteurs américains ne marchent pas seulement à la tête de leur Eglise, mais à la tête de la nation. Ils ont compris cette règle trop oubliée, « que le pasteur doit être le modèle du troupeau. » On a remarqué que tous les hommes illustres des Etats-Unis étaient ou fils ou petits-fils d'ecclésiastiques. Il y

a fort peu de taches à ce tableau. Rien n'est plus rare en Amérique qu'un pasteur mondain ou peu moral. C'est encore un des résultats du système volontaire. Les troupeaux ont un tact merveilleux pour découvrir si leur pasteur est vraiment qualifié. Ils ne toléreraient pas un ministère incapable ou impuissant. Le pasteur, à son tour, n'ayant d'autre moyen de se maintenir que son action sur les consciences et sur les cœurs, est obligé d'y employer toutes ses forces. Il n'entrera pas dans cette redoutable vocation sans s'être bien assuré que c'est Dieu qui l'y appelle. On nous dira que cette dépendance du pasteur vis-à-vis de son troupeau est précisément le côté faible du système américain. Mais, s'il fallait choisir, ne vaudrait-il pas mieux placer le pasteur sous le contrôle de son troupeau que de livrer les fidèles au bon plaisir du pasteur? Une Eglise composée de chrétiens n'a aucun intérêt à éloigner d'elle un homme de Dieu qui se dévoue à sa prospérité, tandis que dans le système inverse un pasteur peut trouver sa convenance à s'éterniser dans une paroisse qu'il laisse périr d'inanition. Du reste, il ne faut pas juger la

situation faite au clergé américain par un livre qui a fait quelque bruit des deux côtés de l'Atlantique, le Presbytère avec ses ombres. C'est une histoire vraie au fond, écrite par une femme de pasteur qui ne pouvait comprendre que son mari, doué à ses yeux des plus hautes qualités, fût méconnu partout où il allait s'établir. Ce qu'elle ne dit pas, c'est que ce mari, qui n'est point mort et que j'ai eu l'avantage de rencontrer, n'avait peut être pas tout le tact désirable, et c'est là le défaut que les troupeaux pardonnent le moins. Les Eglises d'Amérique ne refusent rien à leur pasteur, quand elles voient qu'il s'oublie lui-même et qu'il s'immole à la cause de son Maître. Cependant il est très vrai que les Eglises de campagne, principalement dans cette Nouvelle-Angleterre, où l'économie est l'une des premières vertus, ne donnent pas à leurs pasteurs des salaires suffisants, et le Presbytère avec ses ombres a déjà rendu de bons services en signalant un mal auquel on va s'efforcer de remédier.

La théologie américaine est fort peu connue en Europe. Nous sommes assez disposés à nous imaginer qu'au milieu de ce peuple incessamment

occupé à développer les éléments de sa prospérité matérielle, l'activité extérieure doit laisser peu de place à la pensée religieuse. C'est encore une complète erreur. La théologie américaine n'est inférieure qu'à celle de l'Allemagne, et même, si elle doit lui céder le pas pour la science, elle la dépasse à d'autres égards. Les deux principales tendances théologiques des Etats-Unis sont celles que représentent l'école de la Nouvelle-Angleterre et l'école de Princeton. L'Eglise orthodoxe de la Nouvelle-Angleterre a été forcée , par sa lutte contre l'unitarisme, à creuser profondément dans le domaine de la théologie. Les unitaires, à l'origine, faisaient peu d'emprunts au rationalisme allemand; mais, depuis vingt ans, ils versent de plus en plus du côté de l'école critique et du rationalisme transcendental d'outre-Rhin. Leurs adversaires ont dû les suivre sur ce terrain et étudier à fond les théologiens évangéliques de l'Allemagne. Mais cette lutte ne les obligeait pas seulement à aiguiser leurs armes, elle les amenait encore à circonscrire le terrain qu'ils avaient à défendre. Ils ont été conduits à se débarrasser

de ce qu'il y avait d'humain dans les anciennes formules calvinistes , et ils sont arrivés à cette théologie qui porte le nom du pays où elle a pris naissance. Elle se distingue par cette sagesse et cette mesure qui se retrouvent partout dans la patrie des anciens pèlerins. Elle est à la fois éclairée et progressive, positive et large. Elle admet à sa base les grandes antinomies, ces vérités fondamentales que notre intelligence bornée ne réussit pas à concilier, mais qui sont également démontrées et également nécessaires; ces lignes parallèles dont notre œil ne peut apercevoir le point de jonction, parce qu'il est en Dieu, dans l'infini. Elle admet la liberté et la grâce comme deux grands faits attestés par l'Ecriture aussi bien que par l'expérience, et qui se pénètrent l'un l'autre sans s'altérer et sans s'amoindrir. Le centre le plus important de ce système est à Andover, dans l'admirable école de théologie qui a formé tous les missionnaires de la grande société américaine, et à laquelle appartient M. Stowe, ce professeur modeste et distingué, dont on parle peu, parce qu'il est éclipsé par la gloire littéraire de

sa femme, Madame Harriett Bcecher. C'est à cette même tendance théologique qu'appartient le vaste corps des presbytériens new school.

La seconde école est celle de Princeton. Elle a son foyer dans cette célèbre université du New- Jersey, qui, placée au centre de l'Amérique, a exercé une influence considérable sur les Etats du Sud. Princeton appartient aux presbytériens old school (vieille école). On y professe un calvinisme outré, que le grand réformateur eût sans doute désavoué : le péché d'Adam, transmis par imputation à l'humanité ? le sacrifice de Jésus-Christ, limité aux élus seuls, le décret éternel de réprobation d'une partie du genre humain. Avant la scission qui s'est opérée l'an dernier, l'Eglise presbytérienne old school comptait l'immense majorité de ses membres dans les Etats esclavagistes. Si la théologie de la Nouvelle-Angleterre, qui professe à la fois la liberté et la grâce, désire affranchir les esclaves au nom de ce double principe, le Sud n'aime pas qu'on inscrive la liberté dans la pensée religieuse; il sait qu'elle en sortirait bien vite pour se réaliser dans les institutions. Ce décret de

réprobation d'une partie du genre humain appuie d'ailleurs le décret particulier qui condamne fatalement la race de Cam à la malédiction de l'esclavage. Depuis les derniers événements, Princeton s'est dégagé de toute connivence avec l'esclavage. Ses professeurs, dont quelques-uns sont des hommes de premier mérite, publient une Revue qui renferme d'admirables articles sur la grande question du moment. D'ailleurs les presbytériens old school ont d'autres écoles plus modérées que celle de Princeton, entre autres celle d'Alleghany, qui participe déjà au caractère plus libre de l'Ouest. Le grand courant abolitioniste qui pénètre le Nord en fera disparaître de plus en plus les idées de Princeton, car la question de l'esclavage résume en elle toutes les tendances de la pensée religieuse comme de la pensée philosophique, et il est difficile d'être libéral sur ce point, sans le devenir sur tous les autres.

Dans la prédication, on rencontre aussi deux écoles, l'ancienne et la nouvelle. L'ancienne a imposé à l'Amérique une méthode devenue générale, celle de lire des sermons, écrits et corrigés

avec le plus grand soin. Cet usage est tellement enraciné? que les troupeaux permettent rarement à leurs pasteurs de s'en départir. Quand celui-ci leur lit un manuscrit enrichi de ratures qui se font très bien sentir dans le débit, ils savent qu'il a passé sa semaine entouré de ses commentaires et de ses dictionnaires hébreux et grecs, et ils voient de leurs yeux le résultat de son travail. Aidée par l'habitude de lire les sermons, la vieille école de prédication s'attache avant tout à des discussions doctrinales. Les Eglises veulent que, deux fois le dimanche et une fois sur semaine, on leur présente un traité solide sur quelqu'un des points essentiels du dogme chrétien, et elles entendent bien que ce fond, toujours le même, soit * sans cesse rajeuni par la nouveauté des développements. J'ai entendu, entre autres, sur l'éternel engendrement du Verbe un sermon plein de définitions subtiles qui rappelaient les plus beaux temps de la scolastique.

La seconde méthode, au contraire, part de l'Idée qu'un sermon n'est pas un genre à part, une dissertation faite pour des théologiens, mais

un discours religieux adressé à des auditoires très mêlés, auxquels il faut parler leur langage. Cette prédication veut être humaine avant tout. Aucun des sujets qui préoccupent l'attention publique ne lui reste étranger. Pour elle, la chaire se transforme trop facilement en une tribune. En janvier dernier, un orateur de cette école faisait un sermon sur les événements politiques dans la plus ancienne église de Boston. Il a commencé par égayer son auditoire aux dépens du président d'alors, M. Buchanan; puis il l'a tellement électrisé, que plus de vingt fois des tonnerres d'applaudissements ont retenti sous ces voûtes sacrées. Le représentant le plus distingué de cette tendance est le célèbre H.-W. Beecher, le frère de Madame Stowe. L'on va entendre M. Beecher comme on irait au théâtre. Son église, qui peut contenir trois mille personnes, est toujours pleine une heure à l'avance. M. Beecher improvise, mais c'est l'improvisation du génie ; c'est un mélange incomparable d'esprit et de bon sens, de simplicité et de richesse. Sa puissante imagination sait emprunter des couleurs à tous les domaines de la nature.

Quand il emploie des images déjà fanées, elles reprennent vie sous son souffle créateur. Sa prédication est éminemment pratique; elle tend à faire pénétrer l'Evangile dans tous les détails de la vie. Elle fait une guerre à mort à tout ce qui est sec, étroit ou mesquin, au formalisme, à la fiction religieuse, à un dogmatisme sans entrailles ; à tout ce qui reste au-dessous de cet idéal de vérité et de charité qui est apparu dans la personne de Jésus-Christ. Chez M. Beecher, la doctrine est présente, mais comme cette flamme mobile qu'on ne peut ni saisir ni fixer. Dans chaque prédication, il pousse son texte à ses extrêmes limites, sans s'inquiéter de le rattacher à l'ensemble de la vérité, et c'est ce qui l'a fait souvent accuser d'hérésie ; mais les personnes qui le suivent habituellement affirment que ces erreurs isolées se corrigent dans l'ensemble et forment un tout équilibré. M. Beecher a le désavantage d'être entouré d'une nuée d'imitateurs, ou plutôt de copistes, qui oublient que rien n'écrase plus la médiocrité que de prendre les allures d'un géant. Mais, à côté de ces sectaires de la prédication d'actualité, on trouve en

Amérique une foule d'orateurs religieux très distingués qui savent éviter à la fois la sécheresse de l'école ancienne et les excentricités de la nouvelle. Libre de toutes entraves, dirigée par le clergé le plus éclairé et le plus respecté qu'il y ait au monde, l'Eglise américaine exerce naturellement une influence prépondérante sur les destinées de la nation. Elle règne sans contrôle sur cette société si vivante, si énergique et si jalouse de ses droits. Et elle le doit encore à son entière séparation d'avec l'Etat. Ne pouvant se reposer sur aucun appui terrestre, elle a dû se retremper incessamment dans cette vérité qui vient du ciel. Elle n'a pas compromis son autorité en empruntant celle des pouvoirs de la terre. Elle se présente non comme un des ressorts de la politique humaine, non comme un maître qui veut se faire craindre, mais comme une conseillère et une amie qui veut être librement accueillie. Son influence se retrouve dans les mœurs, dans les habitudes, dans la pensée intime du peuple. En Amérique, les mauvaises institutions doivent se revêtir de textes de la Bible pour se perpétuer;

mais sur ce terrain-là, leur règne ne peut être qu'éphémère. L'esclavage n'aurait pu résister à l'esprit de notre siècle si une école théologique, qui sacrifiait l'esprit à la lettre, ne l'eût pris sous sa protection, et s'il est près de sa ruine, c'est que l'Evangile qu'il avait méconnu lui a porté le coup de mort. L'élite de la nation croit au moins en théorie à la vérité du christianisme. Le dimanche américain est non moins strict, quoique moins judaïsant, que celui de l'Ecosse ; le culte domestique est célébré partout.

L'expansion de l'Eglise est prodigieuse. Elle accompagne la civilisation qui pénètre avec une incroyable rapidité dans les solitudes de l'Ouest. Quand on traverse les forêts vierges de l'indiana et les prairies sans fin de l'Illinois, on peut suivre du regard le développement de l'Eglise. Dès qu'on a passé le centre de la forêt pour se rapprocher des régions cultivées, on aperçoit d'abord les premiers rudiments du village. Ce ne sont que quelques petites cabanes de troncs d'arbres non équarris, dont l'une porte un clocheton : c'est l'église fondée par le courageux missionnaire qui

a le premier pénétré dans ce désert. Plus loin, à une nouvelle éclaircie de la forêt, on trouve le village naissant. Quatre ou cinq petites chapelles en planches indiquent que les diverses dénominations s'y sont déjà donné rendez-vous. Plus loin, on ne voit plus de temples de bois; ce sont d'élégants édifices dont les clochers rivalisent de hauteur. Mais qui pourrait décrire les souffrances auxquelles s'exposent ces missionnaires pour partager la vie de privations des pionniers, et pour élever leurs pensées vers le Dieu d'où vient toute force! Aussi, c'est l'Eglise qui sert de centre d'attraction à ces populations nouvelles, et c'est à elle qu'appartiennent les premiers sacrifices que le colon prélève sur le fruit de ses rudes labeurs. Ce que l'Eglise accomplit dans les solitudes de l'Ouest, elle le fait avec non moins de zèle dans les repaires de souillures et de vices que renferment les grandes villes de l'Est. C'est là, c'est surtout à New-York que vont se cacher ceux de nos criminels d'Europe qui échappent à la main de la justice. Ils s'y entassent comme le limon que le flot pousse sur la rive. New -York renferme un

quartier appelé les Cinq-Points, dont les noms de ruelles rappellent que c'était un repaire d'assassins. Ici vous êtes dans « le sentier du meurtre, » là, dans « la tanière des brigands. » Autrefois on n'osait s'y aventurer en plein jour, maintenant on trouve devant chaque maison un policeman qui protège l'ordre public ; mais on passe devant des caves qui restent ouvertes au fort de l'hiver, où l'on distingue des formes humaines à demi vêtues, exténuées par la faim et par le vice. En Europe, on exproprierait un quartier pareil; à New-York, ce sont les chrétiens qui se sont chargés de le régénérer. Ils y ont établi d'admirables écoles où douze cents enfants reçoivent la meilleure éducation. Le jour de l'action de grâces, toute cette jeune population est en fête. Les habitants de la grande cité rivalisent pour envoyer aux Cinq-Points les éléments d'un abondant festin, et ces salles ornées de guirlandes retentissent des chants joyeux de ces enfants arrachés à la fois au crime et à la misère. Une société de New- York a enrôlé des milliers de particuliers des plus hautes classes qui visitent chaque mois toutes les familles

de cette ville immense pour leur offrir des traités religieux. Une des îles du port de New- York est couverte de gigantesques édifices élevés par la charité particulière pour y recueillir l'enfance vicieuse ou abandonnée, et chaque mois on en détache un essaim que l'on conduit chez d'honnêtes et pieux fermiers de l'Ouest. La Société pour l'observation du dimanche à New-York lutte avec avantage contre une ligue formidable formée par 6,000 cabaretiers allemands ou irlandais, qui donnent 150,000 francs par an pour influencer les élections municipales et éluder les prescriptions de la loi.

La libéralité des chrétiens américains est vraiment admirable. Le salaire moyen des pasteurs est de 2,500 francs. Il y avait 36,000 églises lors du recensement de 1850. ïl y en a maintenant 48,000. En comptant un pasteur par église, ce qui est peu, on arrive à un budget des cultes de 120 millions, c'est-à-dire trois fois celui de la France, et ce budget est entièrement couvert par la charité des fidèles. En outre, ces 48,000 temples ont une valeur totale de 576 millions qui ont été donnés par des particuliers. Chaque an-

née, on construit 1,200 églises, qui coûtent environ 40 millions. A cela viennent s'ajouter le budget de l'instruction supérieure, qui est complètement fourni par la libéralité individuelle, et celui des innombrables sociétés philanthropiques ou religieuses qui ne s'élève pas à moins de 50 millions. Il y a des hommes qui servent de chefs de file dans cette grande croisade de la charité, et qui montrent ce que peut faire un individu quand il consacre toutes ses forces au bien de ses semblables. Le révérend docteur Tyngde New- York, un de ces chrétiens modèles, n'a pas collecté moins de 6,900,000 francs pour diverses œuvres religieuses dans les Eglises dont il a été pasteur. On ne peut voir sans admiration et sans étonnement le Bihle-house (maison de la Bible) de New-York, cet immense édifice percé de près de 500 croisées, et qui est comme le palais élevé à la gloire du livre inspiré. Là, d'après le principe des sociétés américaines de publication, l'on apporte le papier en feuilles, on le présente à une puissante machine à vapeur qui remplit les offices les plus divers, et qui , après avoir imprimé,

broché et relié les Bibles, aide encore à les emballer pour les expédier dans le monde entier. J'ai assisté au jubilé demi-centenaire de la grande Société des missions américaines. J'avais vu à Bradford, sur les bords du beau fleuve Merrimac, le verger où cinq jeunes pasteurs s'étaient réunis, en 1810, pour fonder la Société. Cinquante ans après, c'étaient 5,000 personnes qui communiaient ensemble, en s'engageant solennellement à poursuivre l'œuvre de leurs devanciers. L'un de ces premiers fondateurs était présent à la fête, et d'une voix que l'âge rendait tremblante, il a décrit les étonnantes transformations dont il avait été témoin. Quand cette immense assemblée se leva comme un seul homme pour voter un accroissement de dépenses de 250,000 francs, il y eut un frémissement d'émotion. Parallèlement à cette société, il y en a cinq autres également considérables, car on a reconnu qu'il y a profit à ce que chaque dénomination travaille à part dans le champ missionnaire.

A côté de ce déploiement d'activité chrétienne, l'Eglise doit encore lutter au dedans contre des

ennemis d'autant plus dangereux qu'ils sont plus insaisissables. Une prospérité inouïe, malgré des crises passagères, un amour effréné du gain, l'envahissement de la politique et des passions violentes qu'elle soulève, la mondanité, l'esprit de spéculation mercantile porté dans les choses de la religion, voilà quelques-unes des tentations contre lesquelles elle doit réagir sans relâche. Ainsi le chant est confié de plus en plus à des artistes de profession. Le système des places louées dans les églises exerce une influence désastreuse, non dans les campagnes, où tout le monde est à son aise, mais dans les grandes villes, où les prolétaires sont exclus, par leur pauvreté, du privilège d'entendre l'Evangile. Quand le prédicateur est un orateur à la mode, les places se louent à des prix énormes.

Obligée à la fois de dépenser ses efforts dans une activité sans limites, et de faire face aux difficultés intérieures qui naissent de circonstances exceptionnelles, l'Eglise américaine ne pourrait jamais suffire à sa tâche si Dieu ne lui envoyait de loin en loin ces temps de rafraîchissement

qu'on appelle des réveils. Le mouvement de 1857 a laissé des traces bénies de son passage. La vie religieuse, dans le Nord, est plus profonde et mieux dirigée, et le grand courant d'abolitionismc * chrétien qui l'entraîne de plus en plus doit au grand revival une partie de son intensité. Des réunions journalières de prières se tiennent encore dans les principales cités.

Celle de Fulton street, à New-York, est aussi nombreuse que jamais. Quel beau spectacle que ce rendez-vous journalier de la population affairée dans ce quartier bruyant, bordé de trois côtés par la forêt de mâts de deux à trois mille vaisseaux marchands, et qui semble voué sans partage aux préoccupations terrestres. C'est là que, tous les jours à midi, les deux étages de ce local, où le réveil de 1857 a commencé, se remplissent d'une foule compacte, composée en majeure partie de négociants qui laissent leur comptoir pour aller chanter les louanges de Dieu et implorer son secours. Ces réunions sont présidées tour à tour par les laïques pieux de la ville, et le nombre n'en est pas vite épuisé, car New-York ne compte

pas moins de 2,000 chefs de commerce qui consacrent leurs loisirs à des œuvres chrétiennes. La réunion journalière de prières de Cincinnati se tient à huit heures du matin, et même l'hiver, la vaste salle de concert où elle se rassemble se remplit entièrement. Le samedi, l'on y amène les enfants; ce jour-là, les prières, les allocutions, les chants, tout est mis à leur portée, et c'est pour eux une véritable fête.

La guerre a donné à ce mouvement une nouvelle impulsion. La grande armée du Potomac présente elle-même un spectacle étrange que le correspondant d'un journal anglais décrivait avec un sourire moqueur; on n'y entend parler que de classes bibliques et de réunions de prières. Il n'est pas douteux qu'il ne s'opère en ce moment dans les Etats du Nord une transformation profonde. Quelques années encore et l'on verra l'Eglise américaine ressortir de ce baptême de sang et de larmes, retrempée, épurée, délivrée du péché national qui avait arrêté ses progrès. Alors seulement elle entrera dans une carrière indéfinie de développement et de triomphes,

L'éducation en Amérique.

Le second côté par lequel les Américains excitent l'étonnement de l'observateur étranger, c'est la manière dont ils comprennent l'éducation. Ils s'estiment supérieurs aux autres peuples à beaucoup d'égards; mais ce dont ils sont le plus fiers, c'est de leur système d'instruction publique. Il est rare que Ton se juge bien soi-même. Ainsi nos amis du Nouveau-Monde se faisaient plus d'une illusion que de récents événements ont dissipée. Ici, au contraire, ils rencontrent juste. Leurs

écoles sont incomparables. Par ce côté du moins ils sont à la tête de la civilisation.

Dès que les pèlerins abordèrent dans la baie de Boston, en 1619, leur première pensée fut pour ces jeunes enfants qu'ils avaient amenés sur cette terre inhospitalière encore peuplée de féroces Indiens. Ils comprirent que leur établissement ne pouvait échapper aux dangers de toute sorte dont il était assailli s'ils n'élevaient pas une génération vigoureuse, instruite et éclairée. D'ailleurs, ces proscrits étaient des chrétiens qui méditaient sans cesse les saintes Ecritures et qui savaient avec quelle insistance elles nous recommandent l'éducation de nos enfants. Pendant qu'ils coupaient les arbres de la forêt, et qu'ils se défendaient contre les attaques des sauvages, ils laissaient leurs enfants aux soins de maîtres d'école qu'ils avaient choisis parmi leurs hommes les plus capables. Ils sentirent bientôt que pour assurer leur avenir religieux, ils devaient ouvrir un collège où leurs pasteurs fussent préparés par de fortes études. Moins de vingt ans après leur arrivée, ils fondaient cette université de Cambridge, qui de-

vint bientôt le centre de la culture intellectuelle dans la Nouvelle-Angleterre.

L'impulsion qu'ils donnèrent alors à la société américaine ne s'est jamais ralentie. A mesure que cette faible colonie devenait un grand peuple, et que des perspectives toujours plus vastes s'offraient à ses regards, les Américains comprenaient mieux la nécessité de concentrer leurs premiers efforts sur l'éducation de l'enfance. L'importance inexprimable de l'instruction publique est chez eux un axiome auquel ils reviennent sans cesse. Voici comment le formulait récemment un de leurs hommes les plus distingués, M. H.-W. Beecher : « En formant une nouvelle génération vous avez créé un nouveau peuple. » Le jeu des libres institutions, les excès inséparables de l'extrême démocratie ont encore servi la cause de l'instruction publique, car chacun se dit que son influence, combinée avec celle de l'Eglise, est le seul lest qui puisse maintenir la nation en équilibre.

Les gouvernements ne reculent devant aucune dépense quand il s'agit de l'instruction publique. Le budget de l'enseignement passe avant tous les

autres. Dans quelques Etals, entre autres dans le Maine, le tiers du produit des impôts lui est affecté. C'est avec un plaisir mêlé de fierté que le citoyen prélève sur ses revenus cette somme, que la société lui demande pour un si noble usage. Quand un nouvel Etat se forme dans l'Ouest, chaque commune affecte à ses écoles de vastes territoires qui augmentent de valeur à mesure que le pays se peuple, et arrivent quelquefois à constituer une propriété foncière énorme. Les particuliers à leur tour s'efforcent de dépasser la munificence de l'Etat. Partout à côté des écoles publiques vous en voyez d'autres fondées par la libéralité privée. Ici c'est un M. Putnam, qui donne 380,000 francs pour construire une académie à Newburyport; là ce sont quelques citoyens qui réunissent entre eux une somme de 425,000 francs pour construire une magnifique académie à Norwich. Là encore c'est un négociant de New-York qui, Tannée dernière, en pleine crise commerciale, donnait 2 millions pour construire un splendide collège pour les jeunes filles près de Poughkeepsie, sur les bords de THudson.

La place que les instituteurs et les institutrices primaires occupent dans la société est le plus sûr indice de l'importance qu'on attache à l'enseignement. On considère leur vocation comme un ministère non moins auguste et non moins efficace que celui du pasteur. Dans la Nouvelle-Angleterre les premières familles du pays poussent leurs filles dans cette carrière. Vous trouverez dans la société la plus choisie de Boston , des dames qui ont débuté par la direction d'une école de village. Vous reconnaissez aux contours précis de leur pensée, qu'elles ont été appelées à tout expliquer devant de jeunes enfants. On pense généralement que deux ou trois années de ce genre de labeur, sont un stage excellent pour la future mère de famille. La Nouvelle- Angleterre ne pouvant fournir assez d'occupation à ses instituteurs et institutrices, était devenue la vaste pépinière qui en fournissait les Etats du Sud , où l'idéal social est tout opposé , et où l'on enveloppe dans un même dédain l'instruction populaire et le travail. Les prédicateurs les plus célèbres et les écrivains les plus renommés tiennent à honneur

d'écrire des ouvrages pour les enfants. Les journaux hebdomadaires leur consacrent leurs colonnes les mieux remplies. Les feuilles spéciales destinées à ce jeune public ont une circulation énorme. Le Child's paper, ce magasin de l'enfance, commencé à Boston il n'y a que quatre ans, a déjà 300,000 lecteurs, et les journaux du même genre se comptent par centaines.

Avant d'examiner en détail l'instruction donnée dans les écoles, il est nécessaire de chercher à apprécier l'éducation qu'on reçoit dans la famille. La famille américaine a subi la triple influence des mœurs puritaines, de la condition extérieure du peuple et des institutions sociales.

C'est la femme avant tout qui imprime à la famille son véritable caractère. C'est elle qui est la grande éducatrice. On peut même dire que c'est elle qui donne la mesure d'une civilisation. Or, nulle part la femme n'est plus respectée qu'en Amérique, et nulle part elle ne le mérite mieux. Elle est en général vive et intelligente, gracieuse et digne. Le type des missOphélia ne se rencontre que dans la Nouvelle-Angleterre et il y devient

de plus en plus rare. Les femmes des Etats-Unis sont plus instruites que celles d'Europe, mais sans aucune pédanterie. Elles aspirent à être des ménagères accomplies, mais elles passent avec une parfaite aisance de la cuisine au salon. Dans l'Ouest elles s'assujettissent aux travaux les plus rudes , et après avoir pétri de leurs mains délicates et confié au four le pain de la maison, elles se mettent au piano , ou bien elles lisent un ouvrage de métaphysique. Aussi le culte de la femme est-il encore à la hauteur de ces temps de la chevalerie dont les traditions vont s'effaçant de plus en plus en Europe. Il se révèle dans les moindres circonstances. Ainsi dès qu'une femme entre dans une voiture publique, les hommes se lèvent à l'instant pour lui offrir la meilleure place. Une jeune fille peut traverser tous les Etats-Unis dans ces immenses wagons de chemin de fer qui n'ont qu'une classe et qu'un compartiment, sans courir le moindre risque d'entendre une parole malsonnante. Elle est sous la meilleure des protections, celle de tout le monde. Si quelque Européen encore novice s'avisait de lui manquer de

respect, on le ferait descendre à la première station.

Les mœurs américaines sont le résultat de fortes convictions religieuses , qui ont pénétré dans les habitudes, les sentiments, la vie intime de la nation. A l'exception de Washington et de New- York, ces deux villes presque européennes, on respire en Amérique une atmosphère morale, entièrement inconnue dans notre vieux monde. C'est ce qui rend inoffensive la parfaite liberté dont on jouit dans toutes les relations de la vie. Chaque soir le salon de famille est un rendezvous où viennent se réunir des jeunes gens et des jeunes filles qu'on a connus au collège ou à la pension; on les laisse le plus souvent à euxmêmes sans surveillance comme s'ils étaient tous frères ou sœurs. Les jeunes hommes trouvent dans ce contact journalier un enseignement que rien au monde ne saurait suppléer. C'est un milieu sain et normal qui les soustrait à bien des dangers, et un grand nombre d'entre eux lui doivent aussi leurs premières impressions religieuses. De là vient encore que les mariages sont

ordinairement bien assortis. Ils ne résultent ni de combinaisons financières ni de passions subites, mais ils sont préparés par un sentiment mutuel qui a pu s'affermir et s'éclairer à l'aise.

La famille américaine subit de plus l'influence des circonstances géographiques où ce peuple étrange est placé. Elle ne fait qu'abriter pour quelques années des êtres destinés à se voir bientôt séparés par des distances énormes. Dans la Nouvelle-Angleterre, on sait que l'un des fils ira coloniser l'Iowa, le Wisconsin ou le Minnesota à l'extrême Nord-Ouest, qu'un autre ira faire fortune à San-Francisco, et un troisième à la Nouvelle-Orléans. Les filles se marieront probablement à des centaines ou des milliers de lieues du toit paternel. Cette perspective réagit sur l'éducation en lui donnant un caractère plus désintéressé ; ce serait une folie d'élever ses enfants pour soi-même. Ce qui importe c'est de les mettre promptement en état de se passer de toute tutelle.

Les institutions politiques ne réagissent pas moins sur-la famille. En se constituant à part, la branche américaine des Anglo-Saxons a déve-

loppé encore ce type de robuste et puissante individualité qui appartient à toute la race. Elle a répudié toutes les inégalités factices, toutes les entraves inutiles, qui limitent l'essor de la volonté. Elle veut que chaque citoyen puisse mettre en œuvre toute la mesure de force dont il est doué. C'est sur l'action directe des volontés individuelles que reposent la sécurité et la prospérité de l'Etat. Tout est électif. Les citoyens choisissent eux-mêmes leurs magistrats et leurs juges, les soldats nomment leurs officiers. Chaque Américain se sent personnellement responsable de tout ce qui se fait dans la République, dont il est une des forces actives. Il est donc nécessaire qu'on apprenne de bonne heure à se diriger soimême.

Ainsi l'idéal de l'éducation en Amérique est absolument l'inverse du nôtre. Nous nous efforçons de briser la volonté au risque de l'anéantir. Aux Etats-Unis au contraire on s'efforce de la rendre énergique, dût l'autorité y périr. Les parents se regardent comme de simples dépositaires. Ils ont reçu de Dieu la charge de veiller sur des êtres

immortels qu'il a formés et façonnés à son gré. Ce mélange de qualités diverses qui constitue l'individualité, est une œuvre du Créateur devant laquelle ils s'inclinent avec respect. Ils ne commandent qu'autant qu'il le faut pour que l'enfant soit gouvernable. A mesure qu'il grandit ils s'effacent devant lui, avec un oubli d'eux-mêmes qui tient du prodige. Ce sont les jeunes gens qui tiennent le dé de la conversation, et qui font les honneurs de la maison. C'est leur avis qu'on entend le premier. On dirait que dans cette nation toute tournée vers l'avenir, la jeunesse doit avoir le pas sur les autres âges de la vie. Dès que les parents se sentent vieillir ils se résignent quant à leur intérieur de famille à ne plus vivre que de la vie de leurs enfants. Leur voix affaiblie n'essaye pas de lutter contre le concert bruyant qui retentit autour d'eux. En réalité, le plus souvent ce ne sont pas les parents qui protègent leurs enfants, ce sont les enfants qui patronent leurs parents.

Cette éducation est évidemment incomplète. Les hommes religieux en sont profondément alarmés»

Jusqu'ici la question de l'esclavage absorbait tellement leur attention qu'ils ne pouvaient commencer sur aucun autre point une réaction étendue et efficace; mais dès qu'ils en auront le loisir, ils tourneront leurs forces vers la réforme de l'éducation domestique. En effet, les lacunes qu'elle présente, ont pour effet de relâcher encore les liens de la famille déjà compromis par la force des circonstances. Ce respect des supériorités qui déserte de plus en plus nos sociétés européennes a presque disparu de l'Amérique, ou s'il y existe encore comme tout ce qui est fondé dans la nature humaine, il a quelque chose de si capricieux et de si fugitif, qu'on ne peut en tenir aucun compte. La notion d'autorité n'existe pas. Quand l'Américain obéit aux guides qu'il s'est choisi il n'entend au fond obéir qu'à lui-même. Puis ce genre d'éducation ôte à la jeunesse une partie de son charme. La modestie et la grâce naturelles à la jeune fille, tempèrent cette aisance et cet aplomb qui en font une femme à seize ans, mais cette précocité pleine d'assurance est décidément intolérable chez les jeunes gens. Il n'y a plus

d'adolescents en Amérique ; il n'y a que de petits hommes, qui à quinze ans ont des opinions arrêtées sur tous les sujets, un parti politique auquel ils sont affiliés et une conviction bien établie de leur infaillibilité.

L'instruction publique.

Heureusement pour ce grand peuple, l'instruction publique sert de correctif à l'éducation privée. Celle-ci fortifie la volonté, celle-là s'étudie à la dompter et à l'assouplir. L'obéissance la plus absolue, la discipline la plus rigoureuse, régnent dans les écoles américaines. Il est facile de s'expliquer ce contraste. En faisant marcher leurs écoles avec autant d'ensemble que des régiments, les Américains ne pensent point entamer l'individualité. En effet, plus le nombre des enfants s'accroît, plus la règle devient impersonnelle. La discipline s'établit d'elle-même dans ces écoles,

qui sont ordinairement très nombreuses. Il y a dans ce niveau passé sur tous, dans ce mot, ce geste qui font mouvoir à l'instant des centaines de volontés, quelque chose qui plaît à l'enfant. Il comprend vaguement qu'il doit en être de même au sein de ce vaste monde où il entrera un jour.

Dans cette société individualiste, où l'Etat laisse tant de choses à la libre initiative des particuliers, il a voulu conserver entre ses mains le soin de l'instruction publique. Il est vrai qu'il n'a pas voulu la rendre obligatoire. Il a résolument écarté le système adopté en Prusse. Cette intervention de l'amende et de la prison, mises au service d'un inestimable bienfait, répugnait à cette race libre et jalouse avant tout de ses droits personnels. Mais on a obtenu le même résultat par un moyen plus digne du but qu'on voulait atteindre. L'Etat offre gratuitement à tous une instruction vraiment supérieure, en sorte qu'on ne peut sans folie mépriser un si grand privilège. Chaque enfant reçoit une instruction complète qui l'amène à l'entrée de l'école spéciale et de l'université, sans qu'il ait

un centime à payer, môme pour les cahiers et les plumes. Cet enseignement est assez élevé pour l'enfant du riche, et assez simple pour l'enfant du pauvre. A New-York on voit assis l'un à côté de l'autre le fils du manœuvre irlandais et celui du banquier vingt fois millionnaire. Les frais de cette éducation étant pris sur le revenu public, affectent principalement les classes les plus imposées; mais elles contribuent avec joie pour que les bienfaits de l'instruction se répandent sur les portions les moins favorisées de la population. Quant à elles, c'est par préférence qu'elles envoient leurs enfants à l'école publique, parce qu'on ne trouverait nulle part des maîtres aussi distingués.

Une des choses les plus intéressantes qu'on puisse voir en Amérique, c'est une école rurale. Chez nous on n'enseigne guère aux enfants de nos cultivateurs que la lecture, l'écriture et les quatre règles de l'arithmétique. Aux Etats-Unis, on leur fait apprendre en outre , non-seulement la géographie et l'histoire qui sont aussi sur notre programme, mais encore la géométrie, l'algèbre, la

physique, la chimie, l'histoire naturelle, la philosophie morale. Il va sans dire qu'on ne veut pas transformer ces fils et filles de fermiers en savants de village, mais on veut ouvrir leur intelligence sur tous les sujets et les orienter dans toutes les directions. Et ce n'est pas l'intelligence seulement qu'on cherche à développer, mais le cœur et l'imagination. On fait lire et déclamer aux enfants les plus beaux morceaux de la littérature. Je n'oublierai jamais une séance à laquelle j'ai assisté dans une école primaire d'un des plus pauvres quartiers de New-York. Une maîtresse venait de lire avec un pathos prodigieux l'un des plus beaux morceaux de Longfellow. Elle fait signe ensuite à un petit garçon de neuf ans , qui s'avance avec un aplomb fort comique. Sans être intimidé le moins du monde par la présence de plus de mille enfants , et de nombreux visiteurs , il déclame un morceau de poésie avec un sentiment délicat de ses beautés, et une parfaite justesse de ton, donnant ainsi la meilleure leçon à son institutrice. Un autre petit garçon du même âge récita une harangue avec une flamme qui laissait pressentir

le futur tribun. En général, les écoles du Nord sont des foyers d'ardent patriotisme. On y fait apprendre aux enfants, des chants qui montent ces jeunes têtes et embrasent ces jeunes cœurs , mais qui sont peu propres à former une nation modeste, car ils répètent sur tous les tons que les Américains sont le premier peuple du monde.

Il y a plus encore, l'Amérique a compris comme la Grèce que l'éducation physique doit marcher du même pas que celle de l'esprit et du cœur. Un grand nombre d'écoles commencent par des exercices qui amusent les enfants tout en développant leurs forces corporelles. J'ai visité à New- York une école de 1,400 enfants. Au moment où j'arrivai, ils étaient rangés en colonnes à tous les abords de la grande salle. Au coup de neuf heures, une des maîtresses s'assoit au piano, instrument qui joue un grand rôle dans l'enseignement public, et elle exécute une des plus belles marches de Beethoven. A l'instant, toutes ces colonnes s'élancent en sautant et elles accomplissent les mouvements les plus gracieux ; ce sont des chaînes vivantes, qui s'entrelacent, se nouent, se dé-

nouent, avec une précision vraiment merveilleuse. Bientôt une cloison mobile s'écarte comme par enchantement, et l'on aperçoit un lointain amphithéâtre sur lequel des centaines de tout petits enfants répètent les mêmes évolutions. Il y a dans ce spectacle quelque chose de fantastique. Indépendamment du plaisir qu'il procure à l'esprit, il charme le regard, comme le ferait un beau paysage ou un beau tableau. Ces exercices combinent les avantages de la danse et de la gymnastique. Ils sont calculés pour fortifier les muscles, surtout ceux de la poitrine, et ils donnent de plus à tout le corps de la légèreté , de la souplesse et de la grâce.

La disposition même du bâtiment d'école est propre à rendre l'étude attrayante , et à former le goût chez les enfants. Ces édifices sont construits avec le plus grand soin. L'architecture scolaire est un art spécial. Les moindres détails sont pris au sérieux quand il s'agit d'héberger l'enfance à cet âge où elle va recevoir une impulsion décisive. On choisit ordinairement pour emplacement le point le plus élevé de la commune d'où l'on commande

un vaste paysage. Les salles sont spacieuses, élégantes, inondées de lumière, resplendissantes de propreté , aérées et chauffées avec les plus minutieuses précautions. Chaque enfant a sa petite table vernie qui reluit comme une glace, et sa petite chaise sur laquelle il est commodément assis. Quatre couloirs se croisant autour de lui, l'isolent de tous côtés. Par cet arrangement il se sent chez lui , sa posture est plus libre et plus saine , s'il se distrait c'est qu'il le veut et il en portera seul la responsabilité. Il n'a devant lui que l'œil du maître qui surveille facilement ces longues files de pupitres , rangés les uns derrière les autres. Autour de chaque salle centrale, il s'en trouve ordinairement huit autres plus petites , où les diverses classes vont étudier leurs leçons, mais au premier signal les élèves accourent dans un ordre admirable, et en un clin d'œil toutes les tables sont repeuplées.

Les écoles publiques des Etats-Unis ne se rattachent à aucun culte particulier. Du moment qu'elles sont entre les mains de l'Etat, elles doivent nécessairement observer la plus stricte neu-

tralité ecclésiastique. Une seule prière y retentit matin et soir, c'est l'Oraison dominicale. On la fait suivre d'un chapitre de l'Ecriture sainte , auquel il est défendu d'ajouter un seul mot d'explication. Les instituteurs déclarent que cette restriction ne gêne point leur conscience; au contraire, elle leur fait mieux sentir la puissance du texte sacré. Ne pouvant point le commenter, ils sont obligés de se pénétrer de son esprit , afin de le faire passer dans le cœur des élèves. Il faut bien que cette simple lecture de l'Evangile agisse fortement sur la jeune génération pour qu'elle ait été si vivement attaquée par le clergé ultramontain. L'archevêque Hughes, qui est le chef du parti catholique aux Etats-Unis, entreprit, il y a quelques années, de faire supprimer cette lecture dans toutes les écoles de l'Etat de New- York. M. Hughes est un homme très habile. Il disposait d'une armée d'électeurs parfaitement disciplinée et il exerçait une grande influence sur le parti démocratique esclavagiste, alors toutpuissant. 11 y eut un moment où l'on put craindre que l'Evangile ne disparût des écoles dans le pays

le plus protestant du monde entier, mais le sentiment anticatholique se releva avec force et même avec excès. Il aboutit à la fondation du parti knownothing, dont le programme tendait à l'exclusion systématique du catholicisme. L'orage une fois passé, on en revint à une discussion plus calme qui fit ressortir la fausse position prise par M. Hughes. On lui demandait sans cesse pourquoi donc il redoutait si fort une simple lecture de la Bible, lorsqu'il avait les mêmes moyens que les autres Eglises pour donner aux enfants l'enseignement confessionnel. M. Hughes a dû renoncer à cette agitation et il a pris le parti de fonder des écoles catholiques libres ; mais la plupart des parents préfèrent l'école publique, et il faut bien reconnaître que les enfants y sont tous entraînés dans le grand courant protestant. Les instituteurs constituent une des classes les plus religieuses de la population. Une sorte d'instinct avertit et ceux qui se consacrent à l'enfance, et ceux qui les emploient, qu'un christianisme sérieux et vivant est le seul moyen de réussir dans cette difficile carrière. On respire une atmosphère de

piété dans toutes les écoles d'Amérique. Les livres de lecture, les morceaux qu'on fait apprendre aux enfants, les cantiques surtout, font pénétrer dans ces jeunes cœurs les grandes vérités du christianisme sans aucun mélange d'esprit sectaire.

Un singulier exemple de cette action du christianisme sur les écoles est celui que présente le fameux collège Girard. M. Girard était un négociant de Bordeaux qui est mort, il y a quelques années, à Philadelphie où il avait fait une fortune colossale. Élevé à l'époque où la France rendait son culte à la déesse Raison, il était resté hostile à toute religion, et il affecta, par testament, la majeure partie de ses biens à la création d'un établissement bizarre, destiné à éterniser sa mémoire. Il s'agissait de construire un palais splendide qui devait être le plus bel édifice du Nouveau-Monde, et d'y élever de pauvres orphelins, à la seule condition que jamais aucun ministre d'un culte n'en franchirait le seuil. Il fournissait des plans minutieusement détaillés, que les architectes ont dû suivre, et il imposait un règlement compliqué dont le comité directeur ne peut pas se

départir. L'édifice central est le calque de la Madeleine de Paris , mais il la dépasse pour la dimension des colonnes qui sont plus espacées, plus colossales et formées chacune d'un seul bloc de marbre blanc aussi éclatant que celui de Paros. On instruit là trois cents jeunes gens arrachés à la misère, qui, après avoir passé quelques années au milieu de ces magnificences, les quittent pour la ferme ou l'atelier. Par un étrange luxe de précaution, l'on défend aux ecclésiastiques, non-seulement de visiter le collège, mais encore de le regarder de l'entrée de la cour , et s'ils y ont amené des amis, ils doivent les attendre en restant enfermés dans l'étroite loge du portier. Mais M. Girard ne savait pas qu'aux Etats-Unis, la religion est comme l'air qui pénètre partout. Ses ministres la servent, mais elle sait s'en passer. Elle s'est emparée de ce collège, sans qu'on ait dû violer le règlement. Les membres du comité directeur et les professeurs sont, pour la plupart, des hommes pieux , et chaque dimanche , des laïques de diverses Eglises vont y faire un culte d'autant plus impressif qu'il est moins officiel.

Il est un dernier principe auquel les Américains tiennent de plus en plus, c'est celui de la réunion des deux sexes dans les mêmes écoles, et à cet égard encore ils sont vraiment nos antipodes. Les écoles séparées ne seront bientôt plus que l'exception; dans la Nouvelle-Angleterre elles ont presque entièrement disparu. Garçons et filles travaillent dans les mêmes salles et lisent aux mêmes tableaux. Si vous demandez aux instituteurs quels sont les résultats de ce système , ils vous diront qu'ils n'y ont découvert que des avantages. L'instruction s'en trouve aussi bien que la moralité. L'émulation est beaucoup plus vive, le contact journalier opère un échange de bonnes influences, et neutralise les mauvaises. Les jeunes filles y gagnent autant pour la volonté que les jeunes garçons y gagnent pour le cœur; les premières en obtiennent ce respect de leur sexe qui provient sans doute de l'état général des mœurs, mais qui a ses premières racines dans l'école; les seconds y acquièrent cette délicatesse et cette mesure auxquelles le contact de la femme est si favorable. Ces enfants s'habituent dès le plus

jeune âge à vivre et à grandir ensemble, et quand ils ont seize ou vingt ans, leurs relations restent aussi simples et aussi naturelles que lorsqu'ils se trouvèrent pour la première fois sur les mêmes bancs. Pour nos idées européennes, rien n'est plus étrange que de voir dans les écoles supérieures ces jeunes hommes et ces demoiselles se tenant ensemble devant la planche noire et s'efforçant en commun de résoudre une équation d'algèbre. Dans ces écoles secondaires appelées académies, et que l'on rencontre dans tous les villages un peu populeux, on enseigne aux enfants des cultivateurs le latin, le grec, tout ce qu'on apprend en rhétorique dans nos lycées ; et le plus souvent ce sont les jeunes filles qui sont à la tête de la classe.

Les Américains ne cherchent pas seulement à combiner l'influence des deux sexes chez les enfants, mais encore chez ceux qui les instruisent. On estime que l'enseignement n'est pas complet s'il ne ressemble à la famille où le père et la mère sont associés par la sagesse de Dieu pour la grande tâche de l'éducation. Quelques jours après

mon arrivée en Amérique, je visitais l'académie de Westfield, magnifique village sur les bords de cette mer intérieure qu'on appelle le lac Erié. Chez le pasteur qui me donnait l'hospitalité demeurait une jeune demoiselle de dix-neuf ans qui était professeur de mathématiques à l'académie, et un jeune homme de vingt-trois qui étudiait pour le ministère, mais qui, n'étant pas fortuné, partageait son temps entre l'office de domestique du pasteur et les cours publics dont les plus ardus étaient donnés par sa charmante commensale. Dans ces salles spacieuses, éclairées par un jour discret qui pénétrait au travers du feuillage, une centaine de fils et de filles de cultivateurs étudiaient ensemble. La jeune maîtresse avait dans son auditoire des hommes à longue barbe, auxquels elle expliquait un problème de hautes mathématiques avec une simplicité et une grâce parfaites. Etrange peuple que ces Américains!

A côté des écoles blanches il y a des écoles spéciales pour les nègres, au moins dans quelques Etats du Nord, car dans le Sud, cette race infortunée est exclue de l'instruction publique, et ce

fait seul suffit pour juger l'esclavage. Il faut dire, à l'honneur de la Nouvelle-Angleterre, qu'elle n'a pas d'écoles noires. Les enfants de couleur y sont élevés au milieu de la génération dont ils doivent faire partie. Ils sont souvent les premiers de leur classe, et quoique leurs petits camarades ne les traitent pas toujours en égaux, le préjugé de la couleur cédera tôt ou tard à cette éducation commune. On a fait une remarque qui serre le cœur. Jusqu'à seize ans, les élèves noirs devancent les blancs, passé cet âge ils se laissent distancer. Le préjugé de la couleur n'a pas manqué de se prévaloir de ce fait. « Vous voyez, s'écriet-on, que cette race à laquelle nous ne pouvons contester ni l'intelligence ni la passion, manque de la persévérance qui poursuit et qui achève. » Mais voici l'explication vraie de ce phénomène. Jusqu'à seize ans, le jeune nègre s'imagine qu'il pourra un jour lutter avec ses compatriotes comme il le fait à l'école, et il tente des efforts désespérés pour dépasser tousses rivaux; mais il s'aperçoit alors que si la loi l'a rendu libre, elle ne l'a pas fait citoyen. Il découvre que toutes les carrières

élevées lui sont fermées. S'il était négociant, qui ferait des affaires avec lui? S'il était médecin, quel est le blanc qui le ferait appeler? Se faire avocat, il n'y peut songer. Il se laisse alors aller à la dérive et se résigne à être domestique ou garçon d'hôtel.

C'est dans les grands Etats de l'Est, New-York et la Pensylvanie qu'on trouve les écoles noires les mieux organisées. Celles de la ville de New- York sont vraiment magnifiques. Si le motif qui a fait isoler ces écoles par suite de la couleur de la peau fait peu d'honneur aux blancs, les résultats de l'enseignement nègre font au contraire le plus grand honneur à cette race malheureuse qu'on a si souvent regardée comme une transition entre l'homme et l'animal. Quelques-uns des enfants de couleur sont parfaitement blancs, et l'on ne reconnaît leur origine qu'à la fatale ligne noire qui borde la racine de l'ongle et à l'éclat étrange des yeux; d'autres, au contraire, sont noirs comme le jais, et quand on entend ces petits négrillons à l'aspect de singe répondre aux questions les plus difficiles, on s'étonne de la position

mystérieuse faite par la nature à ces descendants de Cham, si déshérités sous le rapport physique, et si richement doués pour l'intelligence et le sentiment. J'ai questionné ces enfants sur la géographie de la France, et ils m'ont indiqué le cours de nos fleuves mieux qu'on ne le fait ordinairement dans nos propres écoles. Il n'y a pas beaucoup d'enfants parisiens qui connaissent bien le Susquehannah, la Delaware et la Ghesapeake. J'ai entendu de jeunes négresses expliquer les lois de la gravitation, indiquer le diamètre, le poids et la distance des diverses planètes.

On a fondé à Philadelphie une académie noire, qui est une création des quakers. Là j'ai demandé à des jeunes filles de m'expliquer à livre ouvert un morceau de VEnéide. J'ai fait de même pour le Nouveau Testament grec. Je dois déclarer que plusieurs de ces demoiselles noires s'en sont tirées d'une manière qui pourrait faire envie à plus d'un jeune théologien. Quelques-uns des professeurs, hommes et femmes, ont un air de distinction très remarquable. Leur regard est profond et mélancolique. On y voit percer un sentiment

très vif de leur dignité personnelle et quelque amertume contre l'ostracisme dont ils sont frappés. Cette institution de Philadelphie est fortement blâmée par des hommes qui se posent en amis de la race nègre. Ils prétendent qu'il est peu judicieux de donner aux noirs une éducation supérieure qui ne peut que rendre leur position plus intolérable. L'objection est cruelle autant qu'irréfléchie. Gomment peut-on relever cette race infortunée, si ce n'est par la culture intellectuelle et morale? D'ailleurs à la base du préjugé de la couleur se trouve l'esclavage. L'esclavage, à son tour, repose sur l'idée universellement acceptée dans le Sud, et trop répandue dans le Nord, de l'infériorité du type nègre. Cette académie constitue donc une des plus éloquentes protestations contre l'affreuse injustice par laquelle on a déclaré mineure toute une portion du genre humain, afin de se donner le droit d'en disposer comme d'un vil bétail.

L'éducation soit privée, soit publique trouve son complément dans l'école du dimanche. Celleci discipline l'enfant, ce que la famille ne fait pas,

et de plus elle lui donne une instruction religieuse complète, ce que l'école publique s'interdit avec soin. L'école et le culte du dimanche marchent toujours sur la même ligne, et si l'on faisait quelque différence entre l'enseignement que l'Eglise donne à l'enfance, et celui qu'elle fournit aux adultes, ce serait en faveur du premier. Les Etats- Unis ne pourraient pas subsister sous leur forme actuelle sans les écoles du dimanche. Les trois millions d'élèves qu'elles renferment, et leurs 400,000 moniteurs et monitrices forment une véritable armée, et c'est ce qu'expriment plusieurs de leurs beaux cantiques qui sont tout militaires, paroles et musique. Cette armée est parfaitement organisée. On a adopté pour elle la forme fédérative, qui se retrouve partout en Amérique. Tous les moniteurs de chaque ville se réunissent une fois par mois. Les délégués de toutes les écoles d'un Etat se réunissent chaque année en assemblée générale, et il y a de plus une convention nationale également annuelle, qui se tient successivement dans les divers Etats de l'Union. C'est un immense rendez-vous où l'on discute les

plus graves questions qui puissent occuper un peuple, puisqu'il s'agit de son avenir moral et religieux.

Quand on bâtit une église, on construit en même temps le lecture-room 7 où se tiennent les cultes de la semaine, et la salle de l'école du dimanche, qui est ordinairement très vaste et munie de bancs circulaires pour les divers groupes. L'école de Lee- Avenue à Brooklyn, peut recevoir 1,500 enfants, et elle est formée de six compartiments divers séparés par des vitrages qu'on peut écarter à volonté. Toute l'élite des Eglises sollicite comme une faveur de pouvoir servir l'enfance, en qualité de moniteurs et de monitrices. Dès qu'une école est suffisamment pourvue, elle fonde une école de missions, où l'on recrute de pauvres enfants de quelque quartier éloigné, et ce rejeton devient à son tour une Eglise. Tel troupeau compte dans son sein jusqu'à deux ou trois cents moniteurs. Gomme il n'y a pas de catéchuménat en Amérique, c'est l'école du dimanche qui est chargée de l'instruction religieuse dans tous ses degrés ; aussi son

enseignement est-il très approfondi. Après qu'on a passé par les divers groupes, on entre dans la classe biblique et Ton y voit souvent des hommes à cheveux gris qui viennent se faire catéchiser.

Les enfants aiment l'école du dimanche avec passion. Leurs yeux brillent dès qu'on leur en parle. Ce qui les électrise le plus, ce sont ces chants, à la fois si poétiques et si simples, qui s'entremêlent sans cesse aux enseignements. J'ai assisté à Brooklyn à la fête annuelle des écoles du dimanche. Une procession de 28,000 enfants avec des milliers de bannières et une centaine de musiques militaires, défilait dans les rues, pour se rendre au parc qui domine cette vaste cité. Là, on voyait ce ruban vivant, dérouler ses plis le long des sentiers sinueux de la colline. A côté des plus pauvres enfants des faubourgs, marchaient des moniteurs et monitrices appartenant aux premiers rangs de la société, et qui paraissaient enchantés de servir d'officiers à cette troupe joyeuse. C'était à la fin de mai dernier. Les émotions patriotiques des débuts de la guerre se mêlaient à cette fête ordinairement si paisible.

Chaque enfant portait un drapeau national aux trente-quatre étoiles, et des cocardes à profusion. Les fanfares alternaient avec les cantiques. Les cloches des cent cinquante églises de Brooklyn sonnaient à toute volée. La population de la ville était entassée dans les rues, aux fenêtres et jusque sur les toits. Heureux est le pays où les fêtes évangéliques de l'enfance sont celles du peuple entier !

L'instruction supérieure en Amérique et ses résultats.

Après nous être occupés de l'éducation primaire, jetons un rapide coup d'œil sur l'instruction supérieure. Ici nous ne rencontrons plus que les libres efforts des individus. L'enseignement supérieur n'est destiné qu'à une portion de la société ; or, aux yeux des Américains, tout ce qui est privilège ou exception ne ressort plus du domaine public. C'est aux classes fortunées à payer l'enseignement qu'elles réclament pour leurs fils, et du moment qu'elles en font les frais il est juste qu'elles en

aient la direction. D'ailleurs si l'instruction de l'enfance peut être séparée de l'éducation religieuse, il n'en est plus de même pour le jeune homme dont l'intelligence éveillée sur toutes les grandes questions, réclame un foyer qui rassemble les rayons épars de la vérité. Sur notre continent européen, ces principes qui dominent le haut enseignement se trouvent dans la philosophie du professeur. En Amérique, dans ce pays essentiellement religieux, c'est la foi qui est l'âme de la science. Mais ici commencent à se prononcer les différences d'école et de système. Pour intervenir dans l'enseignement supérieur, l'Etat devrait ou prendre parti dans la mêlée en assurant son patronage à une doctrine officielle, ou faire professer en son nom des doctrines contraires. De ces deux alternatives, la première lui paraît attenter aux droits des individus, et la seconde aux droits de la vérité. Il prend donc le parti de se fier à l'initiative d'une nation pour laquelle l'instruction à tous les degrés est le premier des biens, et le résultat montre qu'il ne s'est point trompé. L'instruction supérieure a deux degrés, le col-

lége d'abord, puis l'école spéciale. Dans la fondation des collèges on imite ces pèlerins qui avaient créé l'université de Cambridge pour les besoins de leur foi. Ces établissements sont construits et dotés par des particuliers appartenant à une même Eglise. Voulez-vous fonder un collège ou une université? Faites une collecte au sein de votre communion. Avec le patronage des pasteurs, il ne vous faudra pas beaucoup de temps pour recueillir un demi-million de francs. Ces souscriptions se couvrent de dons vraiment princiers. Tel particulier vous donnera cinq mille francs, tel autre, dix, vingt ou vingt-cinq mille. Quand vous aurez votre somme, formez une société de curateurs [trustées), et sollicitez en son nom une charte que le gouvernement ne refuse jamais. De ce moment vous avez le privilège de conférer tous les degrés, de faire des docteurs en droit et en théologie lors même que les collèges n'enseignent ni la théologie ni le droit. Quand on visite ces établissements d'instruction, qui forment souvent de petites villes, et dans lesquels les savants les plus distingués de l'Amérique rivalisent de lumières,

de talents et de travaux, on est fier pour la science, qui sait ainsi vivre de ses propres forces sans aucun appui du dehors, et l'on admire aussi le principe volontaire qui suffit à l'entretien de pareils foyers intellectuels. La libéralité des particuliers ne se borne pas à doter les collèges, elle travaille sans cesse à les enrichir de nouvelles branches ou de nouveaux professeurs. Ainsi l'on désirait attirer à Princeton un savant européen aussi pieux que distingué, M. le docteur Guyot; rien n'a été plus facile : quelques personnes se sont réunies pour fonder une chaire spéciale où il utilise ses vastes connaissances.

Du reste, quoique ces établissements se rattachent presque toujours à une Eglise particulière, ils ne sont sectaires ni dans leur direction ni dans leur enseignement. Les collèges d'une dénomination sont suivis par les jeunes gens de toutes les Eglises, et rien ne prouve mieux l'unité doctrinale du protestantisme américain. On pourrait craindre que l'indépendance des recherches scientifiques ne soit compromise par le contrôle de la religion ; mais un peuple passionné pour toutes

les libertés, n'aurait garde de méconnaître celle de la pensée. Toutes les négations ont le droit de se produire. On honore leur zèle et leur activité dans les efforts qu'elles font pour se propager. L'université de Cambridge est depuis cinquante ans entre les mains des unitaires qui s'y maintiennent encore, quoiqu'ils soient bien entamés par le retour des idées orthodoxes. Les parents, comme les professeurs, sont libres de choisir le collège qui répond le mieux à leurs convictions, seulement on pense avec raison que l'enseignement ne peut être vraiment fructueux qu'à la condition d'être homogène. C'est parce que le peuple est profondément religieux, qu'il n'emploie pas ses sacrifices à faire professer ce qu'il sait être faux. En livrant la science antichrétienne à ses propres ressources, on ne se départ point du droit commun et Ton rend hommage à la force intrinsèque de la vérité. S'il se trouve en fait qu'elle a peu d'organes dans l'instruction supérieure, cela ne prouve qu'une chose : c'est que les Américains regardent l'Evangile comme la seule garantie de bonheur et de moralité. Du reste, la concurrence

que se livrent les collèges les tient en haleine et les force à se mettre sans cesse au niveau des progrès accomplis.

Après quatre ans d'éducation universitaire, on se rend à l'école spéciale. Autrefois il y avait des facultés de théologie annexées aux collèges, maintenant ce ne sont plus que de rares exceptions. Chaque dénomination fonde pour son usage des séminaires, placés ordinairement à la campagne. Les étudiants s'y préparent à leur auguste vocation dans le calme et le recueillement. L'étude des choses divines s'unit pour eux aux enseignements de cette grande nature américaine dont le charme est si pur, et dont le langage, à la fois sérieux, doux et intime, est une admirable leçon de théologie. Les écoles de droit et de médecine sont fondées aussi par des associations de particuliers. Un avocat sans causes ou un médecin sans clientèle, s'il est habile ou entreprenant, pourra fonder une faculté. L'Etat octroie facilement les autorisations nécessaires, persuadé que la concurrence suffit pour stimuler les études, et ces écoles n'accordent pas avec moins d'indulgence

les diplômes nécessaires pour professer. On m'a parlé d'un médecin qui avait obtenu son degré de docteur après cinq mois passés à la faculté. Il nous semble qu'ici Ton dépasse le système volontaire. Dans la science pure, dans l'art, dans la religion, dans le domaine spirituel dont l'essence est la liberté, l'Etat juge, avec raison, que son intervention serait illégitime autant que funeste, mais il n'en est plus de même quand il s'agit de la santé des citoyens. Pour la défendre contre les assassinats pratiqués sans remords par des médecins ignorants, il n'y a pas, comme pour les choses de l'âme, une Eglise dont la mission spéciale est de lutter contre Terreur. Ici encore la concurrence est impuissante. Elle peut à la longue discréditer un docteur inhabile, mais ce n'est pas avant qu'il n'ait eu le temps de faire des victimes. Du reste, en thèse générale et dans les villes surtout, ce système a moins d'inconvénients qu'il n'y paraît. Les médecins et les avocats américains ne sont point inférieurs aux nôtres.

Il n'est pas nécessaire de nous étendre longuement sur les résultats de l'éducation aux Etats-

Unis. Pour les apprécier, on n'a qu'à jeter les yeux sur les progrès merveilleux accomplis par ce peuple qui n'a, pour se maintenir en équilibre, ni des institutions séculaires, ni d'antiques traditions, ni le prestige d'une aristocratie, ni la tutelle ou le contrôle du gouvernement. Pour qu'un navire battu par des vents furieux traverse sûrement une mer dangereuse, il faut qu'à la solidité et au lest vienne s'ajouter le coup d'œil exercé du pilote. Or, en Amérique, le pilote, c'est tout le monde. Dans de pareilles circonstances, de fortes convictions ne suffisent pas, il y faut encore une rare intelligence. L'intelligence c'est le trait qui frappe l'étranger dès qu'il aborde sur cette terre nouvelle. Elle rayonne déjà sur le visage des enfants qu'on voit s'ébattre dans les rues de New-York. Aussi les Yankees sont-ils le peuple le plus inventif du monde. Il suffit, pour s'en convaincre, de visiter une exposition industrielle du Massachusetts, ou de parcourir les longues galeries du Patent-Office de Washington. C'est un splendide palais de marbre blanc destiné à loger les machines qui ont obtenu un brevet. Ces mil-

liers de combinaisons diverses, destinées à remplacer le travail de l'homme, finissent par vous alarmer et vous vous demandez jusqu'où les Américains pousseront la substitution du fer et de la vapeur à l'action musculaire. Ce génie inventif s'explique par la masse des connaissances qui sont en circulation dans tous les rangs de la société. En tout pays, la plupart des inventeurs appartiennent aux classes industrielles. Chez nous, ils finissent souvent par mourir de faim, parce que l'idée qui les obsède n'est pas servie par une science suffisante. Aux Etats-Unis l'ouvrier connaît les lois de ce monde physique sur lequel il opère; il le domine par l'intelligence, et il travaille sans cesse à lui faire subir de nouvelles transformations.

Mais il ne faut pas croire qu'en Amérique l'intelligence dessèche le cœur. Si ce peuple produit des machines, et même avec excès, il est profondément sensible aux impressions poétiques. Dieu l'appelle sans doute à d'aussi grandes destinées dans le monde de l'esprit que dans celui de la matière. Pour le moment, il s'occupe de conqué-

rir le monde extérieur. La recherche fiévreuse du progrès matériel est peu favorable au développement artistique ou littéraire. Cependant l'Amérique montre déjà dans la statuaire tout ce dont elle est capable en fait d'art. C'est en effet sur la sculpture qu'elle a porté ses premiers efforts, comme cette Athènes qu'elle rappelle à tant d'égards. Powers, Palmer, Crawford sont les premiers chefs d'une école qui, sans doute, les dépassera encore. Dans le paysage, les Etats-Unis comptent un peintre prodigieux, ce Church qui, dédaignant les routes battues, est allé surprendre les secrets des mers polaires dans leurs déserts de glaces, ceux des Andes équatoriales embrasées par le soleil des tropiques, et ceux des abîmes bouillonnants du Niagara. La poésie coule à pleins bords chez les Américains, encore trouble et limoneuse, comme les ruisseaux au printemps. Elle a cette abondance et cette facilité qui caractérisent les premières compositions d'un homme de talent. Il n'y a pas de collège et de pensionnat où ne s'élaborent sans cesse des poèmes de tout genre, il rç'y a pas de journal qui n'en parsème ses ar-

ticles politiques. La réclame elle même est obligée de se conformer au goût du public et Ton vous distribue des odes et des dithyrambes qui vantent les merveilles d'un magasin d'habillements ou d'objets en caoutchouc. Dans la plupart de ces improvisations la forme est souvent inculte, mais elle recouvre parfois de véritables beautés. Quand l'Amérique pourra se recueillir, attendons-nous à des chefs-d'œuvre qui peut-être rajeuniront notre art vieilli. Longfellow, Bryant, Madame Stowe nous en donnent déjà les avant-goûts. Mais aussi quelle veine nouvelle d'inspiration que cette nature si virginale et si fière que les mains de l'homme n'ont pas encore refaite à notre image, ces levers et ces couchers du soleil où le ciel resplendit des teintes les plus fantastiques; ces automnes où la végétation reproduit les reflets merveilleux de l'aurore ; cette vie si pleine et si accidentée ; ces péripéties de la vie de famille, et cette étude constante de l'Ecriture sainte, source éternelle de la plus haute poésie !

Le génie particulier de l'Amérique s'exprime tout entier dans un art qui lui est spécial, celui

d'embellir les cimetières. A la porte de Boston, de New- York, de Pittsburgh, de Cincinnati, s'étendent des jardins enchantés qui réalisent dans un esprit chrétien la fiction mythologique des champs Elyséens. Ce sont d'immenses parcs de plusieurs lieues de tour, renfermant des collines escarpées, des vallons sinueux où murmurent de charmants ruisseaux, de petits lacs paisibles et limpides. Les monuments funèbres, toujours simples, sont espacés avec soin. Ils semblent destinés à l'ornement de ces sites pittoresques. Vous vous promenez avec délices sous ces impénétrables ombrages. Il y a tout un hémisphère entre vous et ces cimetières européens couverts d'une forêt de pierres, de lourdes constructions qui semblent peser sur les morts, d'inscriptions fades ou nauséabondes, où s'étalent les vertus du défunt. Les épitaphes tirées de l'Ecriture sainte en reproduisent les ineffables consolations. On sent que devant ce peuple auquel l'Evangile a révélé son vrai sens, le ciel est ouvert, et que si trop souvent il l'oublie au milieu du tourbillon des affaires, il en retrouve les magnifiques espérances en face de

la mort. Il est salutaire pour les habitants des grandes villes de commerce, d'avoir pour but de promenade ces silencieuses demeures, où Ton apprend à vivre en apprenant à mourir.

Caractère national.

Jusqu'ici, nous avons étudié les Etais -Unis dans les sphères où la vie religieuse exerce une action directe, d'abord dans l'Eglise, puis dans l'éducation. Nous avons à faire encore un pas, et à la considérer dans ses effets plus éloignés, dans son action sur les mœurs et sur le caractère national. Dans les deux premières sphères, elle se déploie à l'aise, mais il n'en est plus ainsi dès qu'elle cherche à pénétrer dans la mêlée des intérêts matériels, d'habitudes invétérées, d'institutions séculaires. Ne se passe-t-il pas quelque chose de semblable dans l'individu? Lors même que le

christianisme a renouvelé nos pensées et nos sentiments, il trouve dans nos habitudes et dans notre caractère une résistance qui souvent le fait reculer, et dont il ne triomphe que par une lutte journalière. De là ces étonnantes inconséquences que nous pouvons remarquer chez des hommes d'une foi sincère. S'il en est ainsi dans ce for intérieur où nous ne rencontrons que nous-mêmes, qu'est-ce donc quand il s'agit d'un peuple, d'un peuple surtout qui est comme pétri du limon de tous les autres? Il ne faut pas oublierque l'Amérique rassemble les éléments les plus indociles de notre vieille Europe. Ils présentent dans les grandes villes une masse compacte, qui reste longtemps inaccessible aux influences combinées des mœurs, de l'éducation et de l'Eglise. Il y avait là de quoi fausser dès longtemps toute religion qui n'eût pas reposé directement sur la conscience. Exercer une influence sensible dans de pareilles circonstances, c'est un prodige semblable à celui qu'opéra l'Eglise pendant les premiers siècles. Et encore l'effroyable lutte que celle-ci avait alors à soutenir développait toutes ses forces , tandis qu'en Amérique les

résistances se cachent sous un acquiescement extérieur. La vérité ne craint pas les ennemis qui l'attaquent de front. La griffe du lion lui est moins funeste que le venin du serpent.

Et pourtant on tient peu de compte des obstacles que l'Eglise américaine a trouvés sur son chemin. On dirait presque qu'on se croit dispensé d'être équitable envers un peuple qui a le tort d'habiter si loin. Il y a sans doute des exceptions qui compensent et au delà l'injustice dont l'Amérique est l'objet. Un pays qui a pour appréciateurs des hommes comme MM. de Tocqueville, Ampère, Laboulaye et tant d'autres encore, n'est certes pas mal partagé. Malheureusement la foule est portée à compter les témoignages au lieu de les peser. Tout en s'inclinant devant ces observateurs ou ces juges de premier ordre, elle s'inspire plutôt de la chronique scandaleuse que publient les touristes vulgaires. Ces récits amusants ont le succès de la caricature, car on trouve toujours plus de gens pour rire d'un peuple que pour l'imiter. C'est un curieux sujet d'observation que ce tissu de mythes qu'on pourrait appeler la légende clés Etats-

Unis. Son étude démontre que l'on peut s'imaginer sincèrement avoir vu ce que d'autres nous avaient raconté, et que pour les voyageurs comme pour les historiens il existe une tradition commune qui s'impose aux jugements individuels. Puis quand on revient de la patrie du humbug, ce canard des Américains, il faut bien en rapporter quelques échantillons de choix. Ou encore quand on voyage « à toute vapeur » on conclut du particulier au général, et parce qu'on a vu quelques femmes ivres dans ce quartier de New-York, où s'entasse la lie des Allemands et des Irlandais, on osera écrire que les femmes américaines ont tous les genres de corruption.

Cependant, les hommes les plus prévenus sont pbligés de reconnaître qu'il y a dans les mœurs et le caractère des Américains des traits qui ne sauraient s'expliquer que par l'influence des convictions religieuses. Nous avons déjà parlé du respect de la femme, et de la parfaite liberté de relations qui en est la récompense. On a voulu en faire honneur aux instincts de la race anglosaxonne en remontant à cet effet jusqu'aux forêts

de la Germanie. S'il en était ainsi, pourquoi ces vertus qui distinguent l'Amérique, l'Ecosse et l'Angleterre ne fleurissent-elles pas au même degré dans cette Allemagne, qui est l'héritière directe des. peuples décrits par Tacite? Pourquoi ces mœurs supérieures ne se trouvent-elles que dans les pays où le puritanisme, ce développement vigoureux quoique excessif de l'esprit calviniste, a laissé son empreinte, dans les pays surtout où l'Ecriture sainte est considérée comme la loi suprême qu'on invoque sans cesse?

C'est à la même source qu'est puiséel'élonnante énergie du peuple américain. Ses origines déjà lui prêchent les sacrifices que réclament de fprtes convictions. C'est un bonheur pour un peuple que de procéder de martyrs de la foi. JJ faut voir comme les Yankees montrent avec un pieux orgueil les reliques des premiers pèlerins. On ne peut visiter sans émotion le mauvais fauteuil de bois qui constituait tout le mobilier de l'un de ces Pères vénérés, et que l'on conserve dans une des bibliothèques publiques de Boston. De pareils exemples sont, pour l'Amérique, une mine d'or

plus abondante que toutes celles de la Californie. C'est après les avoir contemplés que les fils des familles opulentes de la Nouvelle-Angleterre partent pour aller défricher l'extrême Ouest. Ils s'enfoncent dans le désert à l'aide des chemins de fer, qui, en Europe, relient les populations, et en Amérique commencent par les créer. On trace une ligne nouvelle qui traverse la forêt vierge sur un parcours de centaines de lieues. On abat les arbres, on les couche en travers, on y pose des rails, on marque des points d'arrêt très rapprochés. Un premier convoi, presque vide, bondit sur cette voie, qui rappelle à la fois l'enfance et l'âge mûr de la civilisation» Au commencement le train ne s'arrête que pour la forme. Il ne trouve aux stations qu'un chef de gare isolé au milieu des bois, et n'ayant qu'un seul train par jour pour communiquer avec le monde extérieur. Bientôt arrive une première famille d'émigrants. Elle se construit un loghouse, c'est à dire une petite maisonnette formée de troncs d'arbres : on y couche à la dure, à l'humidité, disputant cette étroite demeure aux vipères et aux serpents à sonnettes.

Et pourtant vous voyez à la porte de ces misérables huttes de nombreux enfants frais et joyeux, qui poussent des hourras à l'arrivée du train.

Cette lutte corps à corps avec la nature devient une sorte de volupté pour des hommes fortement trempés, qui peuvent tout surmonter parce qu'ils ont appris à se dompter eux-mêmes. Et pourtant on ne saurait décrire les souffrances qu'ils endurent. Ils ont à passer les premiers hivers dans le loghouse, par des froids qui dépassent souvent 40 degrés centigrades au-dessous de zéro. On rencontre, dans l'Est, des dames jeunes encore qui, après avoir été élevées dans le luxe des grandes villes, ont suivi leurs maris dans les settlements, ou défrichements de l'Ouest. Leurs aventures dépassent tout ce qu'on a lu dans les divers Robinsons. De pareilles existences sont un long martyre. Tel jour le loghouse est enseveli sous les neiges, ou bien il est envahi par l'inondation, ou encore, ce qui est assez fréquent, il est assailli par des Indiens furieux. Tel autre jour on ne réussit plus à fondre la glace, ou bien les communications sont coupées et l'on passe plusieurs jours livré aux horreurs

de la faim. On ne peut regarder sans attendrissement ces mains fines et délicates qui ont dû tour à tour manier la hache et le fusil, ou porter des fardeaux excessifs. La santé de ces jeunes femmes a été brisée, mais leur volonté n'a point fléchi. Des récits de ce genre, des correspondances qui ont à la fois l'intérêt palpitant de là réalité et l'attrait du merveilleux, entretiennent au sein des familles yankees, cet héroïsme obscur qui est plus glorieux encore que celui des champs de bataille. L'énergie et l'audace de l'Américain se résument dans ce fameux go a head, « marche droit devant toi, » qui est la règle d'or de la sagesse américaine. Maintenu dans certaines limites et appliqué aux choses de la conscience, ce mot d'ordre est éminemment chrétien. C'est pour l'avoir suivi que l'Eglise des premiers siècles a triomphé de tous les assauts du monde païen. On doit avouer que, transporté dans la sphère des choses terrestres, ce principe riscjue fort de changer de nature. Il n'en demeure pas moins le ressort qui fait faire les plus grandes choses. Ne reculer devant aucune impossibilité, c'est le péril

de l'Américain, mais c'est aussi son secret pour opérer des prodiges. Il est vrai que les capitaines de steamers sur l'Ohio et le Mississipi, font quelquefois sauter leur chaudière pour devancer un rival ; cependant il faut reconnaître que cette étourderie d'un jeune peuple enivré de l'air qu'il respire, et traitant le danger avec une suprême indifférence, se corrige tous les jours. Dans le Nord-Est, déjà plus calme et plus réfléchi, l'on n'a pas à craindre de pareils accidents. Au sein de ces pays plus anciennement colonisés,, et délivrés dès longtemps de l'infatuation que produit l'esclavage, \ego a head n'exprime autre chose qu'une imperturbable détermination de vaincre tous les obstacles. Si le jeune homme embrasse la carrière du commerce, soyez sûrs qu'après avoir vingt fois étreint la fortune, il finira par ne pliis la laisser échapper. S'il fait quelque découverte, il la fera vanter par la presse avec une persistance invincible, et après y avoir dépensé des sommes fabuleuses, il pourra peut-être; comme certain charlatan de Philadelphie, construire plusieurs magnifiques édifices, pour y loger sa marchandisei

S'il étudie le droit, il aspirera d'emblée à devenir le président des Etats-Unis. Ici la réussite est plus difficile, car la faveur populaire est capricieuse; ces ambitions démesurées sont souvent peu scrupuleuses dans le choix des moyens. Elles forment pourtant des hommes d'Etat de premier ordre. De temps en temps on s'aperçoit que le moyen le plus sûr de parvenir est de « marcher droit devant soi, » dans la voie du devoir. M. Douglas et M. Lincoln, tous deux de l'Illinois, avaient débuté l'un et l'autre par les rudes travaux de la ferme ; mais Douglas dès son enfance voulait être président, M. Lincoln, au contraire, n'avait d'autre idéal que d'obéir à sa conscience. Ils se sont sans cesse coudoyés dans la carrière politique, et lors de la dernière élection, ils se trouvaient tous deux candidats pour la présidence, l'un parce qu'il en avait fait le but de sa vie, l'autre parce que son incorruptible honnêteté l'avait rendu l'homme de la situation. Douglas, dont le rêve constant était d'habiter un jour la Maisou-Blanche, est mort un mois après qu'il y eut installé son rival, et cette leçon, nous l'espérons, ne sera pas perdue pour l'Amérique.

Avec ce principe que rien n'est impossible, l'Américain opère dans le monde matériel de véritables miracles. Je voyais un soir à Worcester, une masse énorme percée à jour et éclairée qui obstruait le milieu de la rue. C'était une maison qu'on faisait voyager sur des rouleaux, sans qu'elle cessât d'être habitée. Je demandais à un pasteur de Newton-Corner ce que son église était devenue. Il me la fit voir à cent pas plus loin. On l'avait transportée tout entière avec son clocher. On a eu de la peine à croire en Europe, que le sol qui porte toute la partie centrale de Chicago, ait été élevé de dix pieds, au moyen de vis. Rien de plus vrai cependant ; on faisait monter tout à la fois des pâtés de maisons de six et sept étages, en brique ou en granit. Personne ne quittait son habitation, seulement on ajoutait de temps en temps des marches aux escaliers.

Un autre trait de caractère qui n'est pas étranger à l'influence de l'Evangile, c'est la haute place qu'occupe le travail dans la société américaine. Une nation qui aime Jésus-Christ ne saurait oublier qu'on disait du Sauveur du monde : « N'est-ce

pas là le charpentier? » C'est là Tune des plus vives oppositions que l'esclavage crée entre le Nord et le Sud. Les Américains des Etats libres ont rompu avec ces traditions d'un autre âge qui glorifiaient l'oisiveté. Pour eux, elle est un crime de lèse-société. Le négociant enrichi continue à se rendre à son bureau dès l'heure la plus matinale. J'entendais un particulier de New- York soutenir que son frère n'avait que l'apparence de la piété, et pourquoi? parce que ce vieillard de soixante-douze ans, plusieurs fois millionnaire, vivait sur ses terres sans travailler. Le succès laborieusement obtenu, voilà la vraie noblesse aux Etats-Unis. On se glorifie d'être un parvenu, un self made man, c'est-à-dire un homme qui est le fils de ses œuvres. Pendant que le général Banks était gouverneur du Massachusetts, on vendait à profusion un livre intitulé : L'Enfant des bobines. C'était la biographie de Son Excellence qui avait commencé par gagner quelques sous chaque jour, dans une filature, et s'était élevé par son mérite au poste suprême dans l'Etat le plus éclairé de l'Union. J'ai assisté à ses adieux, au moment où

il se démettait de sa charge, et j'ai pu juger du respect enthousiaste dont il était l'objet. Un de ses prédécesseurs, M. Briggs, qui avait été simple chapelier, est mort dernièrement, entouré de la vénération universelle.

Enfin, si nous voulons trouver l'égalité réalisée ici-bas dans les mœurs, il faut aller la chercher dans les districts agricoles des Etats du Nord. L'égalité est une notion que le christianisme a apportée dans le monde, en courbant également la tête du puissant et du faible, du maître et de l'esclave devant « le dernier des hommes » qui est en même temps leur Seigneur et leur Dieu. Mais rien n'est plus difficile que de la faire passer dans la pratique. La loi peut la reconnaître comme un droit ; pour qu'elle devienne un fait, il faut des mœurs qui se retrempent sans cesse dans le sentiment chrétien. Or, c'est là ce qui a lieu surtout dans la Nouvelle-Angleterre. Si Ton en excepte les émigrés irlandais, qui restent des prolétaires ignorants jusqu'à la seconde ou troisième génération, on ne rencontre dans les campagnes de ces six Etats qu'une seule classe, un seul étage

social. Il y a des hommes plus ou moins riches, ou plus ou moins aisés. Les uns sont cultivateurs, les autres négociants ou magistrats, mais tous sont instruits et éclairés. Vous n'apercevez guère de différence dans les habitudes, le costume, le langage et la manière de vivre. On n'y connaît absolument pas cette variété de l'espèce humaine qu'on appelle le paysan. Il y a des comtés entiers ou l'on ne trouverait pas un seul indigent. Il est impossible de rien imaginer de plus heureux que les populations semées sur les bords enchanteurs du beau fleuve Gonnecticut. C'est une race saine, vigoureuse, active et prospère, qui reconnaît avec action de grâces qu'elle a reçu la meilleure part dont on puisse jouir ici-bas. En la voyant, on ne peut s'empêcher de penser à ces bénédictions promises par les anciens prophètes pour le jour où chacun sera assis en paix sous sa vigne et sous son figuier. Du reste, l'égalité n'est point l'apanage exclusif de la Nouvelle-Angleterre. Elle est partout. 11 n'y a qu'une seule classe dans les wagons de chemins de fer, sauf les trains spéciaux à prix réduits, réservés aux émigrants. Le sénateur est assis à

côté du laboureur et de l'ouvrier, qui s'efforcent de mériter la confiance dont on les honore. Vous pouvez traverser les Etats-Unis en tout sens, sans entendre un seul propos grossier ou hors de place. Washington, cet immense village qui est la capitale de l'Union, reflète cette égalité d'une manière frappante. Les édifices consacrés au service public sont gigantesques et splendides. Le président, au contraire, habite une modeste villa, qu'on appelle la Maison-Blanche. Avant la guerre on abordait à toute heure chez M. Lincoln. Il n'avait que deux ou trois domestiques sans livrée. Je suis allé le voir avec un de mes amis américains, qui désirait serrer la main du chef de la nation. Le président était très occupé, ce n'était pas son heure. N'importe, comme il se devait à tous, il nous reçut avec une bienveillance et une cordialité extrêmes. J'eus le plaisir de serrer cette main robuste durcie par le travail; je pus contempler, à mon aise, le visage de cet homme des campagnes, ces traits anguleux, ce front immense où s'exprime une rare énergie, ce regard franc, honnête, intelligent et doux, cette expression de bonhomie loyale et de

parfaite rectitude. Je pris sur moi de lui exprimer la sympathie de la France libérale pour sa personne et son administration, et je l'assurai que bien des prières y montent au ciel pour la cause qu'il représente. Dès qu'on parle à M. Lincoln de ce Dieu dont l'appui lui est si nécessaire, il s'émeut; mon ami fut vivement frappé de l'expression dont se revêtit ce mâle visage. Madame Lincoln nous reçut à son tour et nous fît asseoir à côté d'elle , comme si nous eussions été d'anciennes relations. Je retournai une seconde fois à la Maison-Blanche avec une dame de Washington. Madame Lincoln ne pouvait pas recevoir. Cette dame insista pour que nous fussions admis. La perplexité du domestique obligé de résister à ces instances, contrastait étrangement avec la hauteur dédaigneuse que nous rencontrons en Europe, chez les valets des grands. Rien n'est beau comme l'union de la simplicité et de la puissance. Ce particulier affable et modeste, c'est celui qui n'a eu qu'un mot à dire pour que vingt-deux millions d'hommes lui prodiguassent leurs trésors et leur sans.

Mais il y a des ombres à ce tableau. L'Amérique rencontre sur son chemin des difficultés immenses. Le caractère national présente des lacunes qu'on découvre du premier regard, et beaucoup de voyageurs n'ont pas su voir autre chose aux Etats- Unis. De notre vieux monde nous ne voyons ces défauts qu'au travers d'un verre qui les grossit démesurément. Ce sont leurs formes et leurs combinaisons qui constituent les idées diversement nuancées, que la plupart des Européens se font de l'Amérique. Cherchons à les apprécier d'une manière plus équitable en examinant les causes qui peuvent nous les expliquer.

Le premier de ces défauts, c'est l'orgueil national. Il peut sembler qu'à cet égard tous les peuples soient à peu près au même niveau; cependant il faut reconnaître que, jusqu'aux derniers événements, l'orgueil américain avait les proportions de ce nouveau monde où tout est gigantesque. A côté du Mississipi ou du Saint-Laurent, nos fleuves ne sont que des ruisseaux. Le Yankee remonte et descend ces magnifiques cours d'eau sur des palais flottants, à trois étages, qui hébergent quatre

à cinq cents voyageurs. Il franchit les 1 ,800 milles qui séparent New-York de la Nouvelle-Orléans, comme nous irions de Paris au Havre. Il lui en coûte moins de traverser l'Océan, qu'à nous de passer la Manche ; et quand il rend visite à notre confédération européenne, il compte qu'en peu de jours il en aura parcouru les villes principales, Londres, Paris, Pétersbourg, Gonstantinople, en y joignant encore Jérusalem et le Caire. Il a dans l'esprit la mesure de Gargantua, et il pense que nous devons nous trouver bien gênés dans nos petits Etais. Ajoutons que jusqu'à ces derniers temps, ce jeune peuple avait vu ses rêves les plus audacieux se réaliser, ses entreprises même les plus iniques réussir à souhait. Il chassait impitoyablement les malheureux Indiens du sol foulé par leurs aïeux, et il y gagnait de magnifiques contrées qui forment maintenant de puissantes républiques. Des flibustiers avaient enlevé le Texas au Mexique : celui-ci voulut résister, on lui déclara la guerre la plus injuste, on lui prit plus de la moitié de son territoire et l'on découvrit après coup que cette Californie nouvellement con-

quise était un des pays les plus riches du monde. Le vertige s'empara de cette nation quand elle jeta les yeux sur les nouvelles cartes et qu'elle vit apparaître l'énorme superficie qui lui était échue en partage, ce monde, presque deux fois plus grand que l'Europe, appuyé sur les deux Océans, et désigné par sa configuration même pour être le séjour d'un peuple unique. Quel avenir ne préparait pas aux Etats-Unis cet accroissement de population, qui dépassait tout ce qui s'était encore vu ! New-York ne renfermait, il y a 60 ans, que 56,000 âmes; cette « cité impériale, » en y comprenant ses faubourgs, compte maintenant près d'un million et demi d'habitants, et si cet accroissement continuait dans la même proportion, elle en aurait sept millions à la fin du siècle. On dit que Chicago en aura 5 millions à la même époque, si tout va bien. Un calcul vraiment prophétique, publié par Elkana Wilson en 1815, annonçait que la population des Etats-Unis serait, pour parler en chiffres ronds, d'environ 9 millions en 1 820, de 1 2 en 1830, de 17 en 1840, de 23 en 1850, de 31 en 1860, de 42 en 1870, de 56 en 1880, de 77

en 1890, de 100 millions en 1900, et de 283 millions l'an 2000. Voici quels ont été les chiffres réels jusqu'à ce jour. En 1820, 9,638,000; en 1830,12,866,000; en 1840, 17,116,000; en 1850, 23,191,000; en 1860, 31,429,000. L'étonnante exactitude avec laquelle ce calcul s'est réalisé dans le passé, semble répondre de l'avenir. L'Américain, qui se préoccupe peu de la fin du monde, escompte déjà l'an 2000 ; il décuple par la pensée sa population actuelle et il y est d'autant mieux autorisé, qu'on peut dire de ce chiffre rapidement croissant, comme du temps qui s'envole, que celui dont on parle est déjà loin de nous.

Comment un pareil peuple n'aurait-il pas d'orgueil? Il est vrai que le sien, tout en étant prodigieux, ne fait pas le vide autour de lui. Il se fait pardonner à force d'être naïf. Il ne connaît ni la morgue ni le dédain, au moins dans le Nord. L'Américain admire avec enthousiasme ce qu'il y a de grand chez les autres peuples. Sa prédilection pour la France ne s'est point affaiblie. Nos défauts même lui paraissent des qualités. Lafayette

sert toujours de trait-d'union entre ces deux grands peuples, si semblables à tant d'égards. L'orgueil du citoyen des Etats-Unis est une forme de son patriotisme. Il vient d'une foi sans bornes dans l'excellence des institutions américaines, et dans leur résultat final pour le bonheur de l'humanité. Ce peuple croit à sa destinée. Quand les habitants de cette obscure bourgade qu'on appelait Rome croyaient à la leur, ce n'était à l'origine qu'une superstition. Ici au contraire c'est une conviction réfléchie, appuyée à la fois sur les dispensations de la Providence, et sur la valeur intrinsèque des principes sur lesquels repose cette société nouvelle.

Malgré ces circonstances atténuantes, il n'en reste pas moins vrai que l'orgueil des individus se retrempe dans celui de la nation , et que là se trouve un des plus formidables obstacles au progrès moral et religieux. Un peuple orgueilleux peut être orthodoxe à souhait, mais il n'atteint pas à ces sources profondes d'où procède la vie chrétienne. On Ta bien vu lors de la crise financière de 1857. Dès que l'Amérique se sentit humiliée,

on vit se produire un des plus beaux réveils religieux que l'Eglise eût encore vus. Il en sera de même après cette guerre, qui a si promptement englouti les richesses amassées pendant un demisiècle. Ce n'est pas dans les journaux qu'il faut aller chercher les symptômes de cette humiliation, car même après la défaite de Bull's-Run, ils s'écriaient à l'envi que l'attitude du Nord en face de cette catastrophe, était le spectacle le plus sublime que le soleil eût éclairé. Pour se bien rendre compte de la révolution salutaire qui s'est opérée dans les cœurs, il faut avoir vécu en Amérique avant et après le commencement de la guerre. Tout a changé, les idées, les sentiments, le langage. Que de fois, dans ces derniers temps, j'ai entendu des Américains se reprocher leur orgueil ! Ils ont compris la leçon des événements, et il aurait fallu être bien aveugle pour la méconnaître. Au moment où ce peuple s'extasiait sur sa grandeur, comme Nabuchodonosor sur celle de Babylone, il était renversé dans la poussière. Ces constructions commencées qui devaient faire du Capitale fédéral le plus splendide palais de l'univers,

ces prodigieuses colonnes d'un seul bloc de marbre blanc dont cet édifice devait être environné dans tout son pourtour, et qui gisent tristement dans des chantiers abandonnés; la gigantesque base de ce monument de Washington , nouvelle tour de Babel pour laquelle tous les peuples du monde avaient envoyé leur pierre et qui devait dépasser la hauteur des pyramides d'Egypte; tous ces symboles inachevés d'une grandeur inouïe , prêchent avec une terrible éloquence cette parole de l'Ecriture : « Celui qui s'élève sera abaissé. » Un second défaut national, c'est l'amour effréné du gain qui était la conséquence de la prospérité matérielle sans exemple dont jouissaient les Etats- Unis. De même que les descendants des réfugiés huguenots sont devenus les plus riches citoyens de leur patrie d'adoption, les fils des pèlerins ont été comblés de tous ces biens dont leurs pères avaient fait le sacrifice. La terre leur prodigue ses trésors. Elle leur donne avec profusion les produits de toutes les parties du monde. Sur certains points de leur sol, l'huile minérale la plus pure jaillit comme l'eau de nos fontaines. L'agriculture

triple la production par l'habile emploi des machines. Le terrain augmente en valeur dans une progression fabuleuse. Quelques dollars vous suffisent pour acheter dans l'Ouest de vastes terrains qui pourront valoir bientôt vingt mille fois le prix d'achat. Un Américain de ma connaissance était parti pour le Minnesota avec cinq ou six piastres, avec lesquelles il acheta une propriété considérable. Une ville de 10,000 âmes se bâtit sur ses domaines, et il revint dans l'Est chargé de millions. Puis n'ayant plus d'ennemis à craindre , on pouvait se passer d'armée. On vendait au détail des territoires, dont le moindre était plus vaste que la France. L'on ne savait plus que faire des revenus de l'Etat.

Il est évident que cette nation jeune et impétueuse devait s'élancer à la poursuite de la richesse avec une sorte de frénésie. L'émigration y ajoutait encore. Chaque année 500,000 Européens, chez lesquels le désir de faire fortune était une ardente passion, venaient s'abattre sur cet Eldorado. Puis l'organisation commerciale de l'Amérique semble calculée pour accroître cette soif de

Por. La liberté des transactions y est sans limite. L'intérêt de l'argent est énorme. L'usure n'est ni réprimée par la loi ni flétrie par l'opinion. En décembre 1860, on a fait à New -York des emprunts à 36 0/0 par mois, et même à 3 0/0 par jour. Depuis qu'on a supprimé la banque nationale, les banques particulières , et le moindre village a la sienne, émettent du papier pour une valeur souvent plus que centuple de leur encaisse métallique. Quelquefois ces banques sont purement fictives. Dans le Missouri ', on m'a fait un payement en billets de la banque de Tekama, et j'ai découvert trop tard que cette localité n'existe pas. Les spéculations les plus hardies s'opèrent sur le simple crédit. C'est un jeu de hasard. Si vous réussissez vous êtes riche, sinon vous n'êtes pas ruiné, car ce mot manque absolument dans la langue du commerce américain ; vous avez seulement à recommencer. On s'indigne en Europe de la facilité avec laquelle un négociant de New-York refait sa fortune, après une faillite. Aux Etats-Unis, au contraire, on s'en glorifie. Ici nous écrasons celui qui tombe, là chacun s'efforce de

le relever ; c'est peut-être charité réelle, c'est pour sûr un fort bon calcul 9 car on se dit que briser un débiteur n'est pas le meilleur moyen de se faire payer. Il y a peu de fortunes à New- York qui n'aient été faites et refaites plusieurs fois. Les millions s'élèvent et s'abaissent tour à tour comme les vagues d'une mer agitée. On est fait à ce spectacle, et Ton ne s'étonne ni de se voir devenir en peu d'années un prince de la finance, ni de se retrouver pauvre au bout de quelques jours de crise. Ces trésors mobiles sont souvent employés en extravagances, et quant aux monceaux d'or qui encombraient les caisses de l'Etat, on avait trouvé un moyen fort simple d'en écouler le trop-plein. On appelait cela du nom modeste de dilapidation. Quand l'administration actuelle a pris la direction des affaires, elle avait à nettoyer les écuries d'Augias. Il se passera bien du temps avant que les principes de désintéressement et de probité politique aient repris la place qui leur appartient au sein d'un peuple qui, à tant d'autres égards, est éminemment moral.

Un troisième défaut du caractère national, c'est

sa mobilité extraordinaire. Nous-mêmes, qui passons pour le peuple mobile par excellence, nous devons nous incliner devant nos cousins transatlantiques. Nos sociétés adultes ou vieillies ne sauraient supporter cette fluctuation perpétuelle, qui entraîne en tout sens ce peuple en formation. On dirait aussi que la mobilité désordonnée de ce climat ou Ton passe en un jour de l'été à l'hiver et de l'hiver à l'été, agit sur les nerfs dès l'enfance et affecte le caractère. Si le Scandinave est rêveur et si le Calabrais a du feu dans ses veines, pourquoi l'Américain ne suivrait-il pas un peu les oscillations de son thermomètre? Rien n'est étrange comme de voir ce peuple descendre en quelques jours du paroxysme de l'enthousiasme à celui de l'indignation. Tel homme à peu de frais devient un héros, auquel l'antiquité comme les temps modernes n'ont rien à comparer ; peutêtre que quelques semaines après, on le traite de monstre ou d'idiot.

Le journalisme américain est pour beaucoup dans celte inconstance. Sa tâche serait bien belle s'il savait la comprendre, car il n'y a pas de na-

tion sur la terre qui lise autant les journaux. Il s'en publie plus de deux cents dans la ville de New- York, plus de quatre cents en Pensylvanie; chaque village a sa feuille quotidienne; l'enfant de dix ans dévore déjà les articles politiques et s'enrôle gravement dans l'un des partis qui divisent l'Etat. Malheureusement , aux Etats-Unis comme en Angleterre, on a laissé longtemps le journalisme entre les mains des hommes les moins religieux. A part quelques honorables exceptions, les journaux américains sont écrits dans un style galvanique et malsain. Ils n'ont que des hyperboles dans leur dictionnaire : ce qu'ils louent dépasse le niveau de l'excellence humaine, ce qu'ils dénigrent dépasse la mesure de l'humaine perversité. Il en est qu'on appelle feuilles à sensation {sensation papers) , parce qu'elles débitent chaque jour les nouvelles les plus absurdes, auxquelles le vulgaire ne cesse pas de se laisser prendre.

Le principe qui régit les Etats-Unis à l'égard des dangers moraux ou physiques, c'est que l'individu ne doit compter que sur lui-même pour

se tirer d'affaire. Les compagnies de chemins de fer font passer les trains par les rues de villes populeuses sans barrières ni clôture. La vapeur fait sonner une cloche fort lugubre qu'on entend à deux lieues de distance. Cela doit vous suffire. Mais si vous êtes sourd? Tant pis. Pourquoi ne regardez-vous pas ces rails qui traversent le chemin, et ce large écriteau qui vous avertit en grosses lettres? L'Etat à son tour vous protège le moins possible. Le journalisme peut jeter en pâture aux émotions du public les hommes les plus respectables, les réputations les plus affermies. Dans ce pays, où chacun appartient à tous au moins par quelque côté, on se croit le droit de discuter librement les hommes aussi bien que les choses. Prenez votre parti de vous voir déchiré, travesti, persiflé de toutes manières. Vous avez, il est vrai, les tribunaux; mais c'est cher et peu sûr. Vous avez le revolver, heureusement on n'en use pas dans le Nord. Mais vous avez mieux que cela : c'est une individualité fortement trempée, pour laquelle cette gymnastique n'est que jeu d'enfant. Vous savez d'ailleurs que cette mobilité

n'est qu'à la surface. Vous pouvez compter sur le bon sens d'un peuple intelligent et éclairé, persistant et résolu, qui laisse tranquillement passer le flot des admirations et des colères, parce qu'il sait bien discerner ses vrais amis. S'il en était autrement qui donc voudrait être président des Etats- Unis? Un mois après l'inauguration de M. Lincoln, les deux grands journaux dont le patronage avait déterminé sa nomination, lui proposaient gravement d'abdiquer comme incapable. Je n'ai pu m'empêcher d'en exprimer ma surprise à l'un de leurs rédacteurs en chef. «Oh! ce n'est rien, me dit-il, nous sommes de nouveau les meilleurs amis du monde. »

L'esclavage aux Etats-Unis.

Mais de tous les obstacles au progrès des Etats- Unis, le plus redoutable c'est l'influence délétère qu'exerce l'esclavage. On ne peut parler de l'Amérique sans toucher à ce sujet, qui est devenu depuis quelques années la préoccupation exclusive de ce grand peuple. Parcourez l'Union d'un bout à l'autre, le mot de slavery ne cesse pas un seul instant de retentir à vos oreilles, et cette répéta tion continuelle finit par vous agacer les nerfs* Comme un patient ne pense et ne sent qu'au tra^

vers du mal dont il souffre, toute l'activité intellectuelle, morale et religieuse de ces trente millions d'hommes, est teinte de cet horrible fléau.

On peut se demander comment il se fait qu'un pays aussi chrétien ait conservé l'esclavage et qu'un tiers de sa population le défende à outrance. C'est une question très complexe et qui demande un examen approfondi.

Toute religion est composée, comme l'homme, d'un corps et d'une âme. Le dogme, le culte, l'organisation c'est le corps ; l'âme c'est la vie qui en découle. A un corps mieux constitué correspond en général une santé plus robuste. De même un dogme plus vrai, un culte plus pur, une organisation plus simple, doivent produire une vie plus abondante et plus féconde. Mais rien n'excelle dans le mal comme la perversion de ce qui excellait dans le bien. Quand une institution mauvaise réussit à s'abriter sous de fortes convictions, elle y puise une force de résistance incomparable. Ce n'est heureusement que passager. Partout où la vérité chrétienne est dégagée de toute influence traditionnelle, l'esprit évangélique réa-

git tôt ou tard contre toutes les formes du mal. Alors commence une lutte d'autant plus terrible que les combattants sont plus vigoureux. Voilà l'histoire de l'esclavage en Amérique.

En 1619, abordaient sur les rives du nouvel hémisphère deux vaisseaux dont l'un débarquait les premiers pèlerins dans la baie de Boston, et l'autre livrait aux colons de la Virginie la première cargaison de nègres. Ils apportaient à l'Amérique, l'un ce qui devait être sa force, l'autre ce qui devait être sa faiblesse, sa honte et son tourment. Les libres puritains, et les esclaves noirs, se répandirent bientôt sur toute la surface des treize colonies. Un siècle et demi plus tard, quand elles s'affranchirent de l'Angleterre et se lièrent par la constitution fédérale, la liberté et la servitude se partageaient la nouvelle république ; cependant la première tendait à prévaloir, la seconde commençait à disparaître. Les auteurs de la constitution désapprouvaient l'esclavage, mais ils laissèrent la question en suspens, en l'abandonnant à la décision de chaque Etat souverain. Rien n'est plus dangereux que de léguer à

l'avenir la lâche dévolue au présent. Toutefois, pendant soixante ans, il put sembler qu'on avait bien fait de ne rien brusquer. Quelques Etats émancipèrent leurs esclaves en décidant que ceux qui naîtraient après une certaine date seraient libres, et d'autres s'y préparaient par les progrès de l'opinion. L'Eglise s'associait à ce travail. Les réformés presbytériens décidaient qu'aucun de leurs membres ne pourrait posséder son semblable sous peine d'excommunication. Les autres presbytériens passaient des résolutions qui condamnaient l'esclavage en principe. En 1832, il sembla que l'Amérique allait être délivrée de ce ver rongeur. La Virginie, ce grand Etat qu'on appelait la « mère des présidents, » était mûre pour l'émancipation, et son exemple allait entraîner les autres Etats intermédiaires. L'opinion y était si avancée que le député Faulkner disait dans l'assemblée législative : « Je suis heureux, Messieurs, de voir qu'aucun de vous n'ose se lever pour défendre l'esclavage. Le temps n'est plus où nous aurions pu l'écouter avec patience, ou même consentir à l'entendre. » Une majorité de deux voix

était assurée à l'abolition graduelle. C'était une de ces heures décisives qui enchaînent l'avenir. Tout à coup ces deux membres désertent leur drapeau et font pencher la balance du côté de la servitude.

Chacun vit, dans cette brusque défection, l'œuvre d'un nouveau parti qui venait de se former, et qui allait faire reculer la question d'un demisiècle. A l'époque de la Réformation n'avait-on pas vu cinq hommes s'engager par serment à sauver à tout prix le pouvoir de Rome? Devant cette société, devenue bientôt toute-puissante, le flot de la Réforme reculai t, et les progrès sociaux qui commençaient pour l'Europe étaient ajournés pour deux siècles. M. Calhoun et ses disciples furent la Société de Jésus du Nouveau-Monde.

M. Calhoun était un homme d'Etat qui rêvait pour le Sud les plus magnifiques destinées. Désappointé dans ses efforts pour arriver à la présidence, il avait voué une haine profonde aux Etats du Nord auxquels il devait son échec. L'union entre les deux fractions des Etats-Unis lui semblait un de ces mariages mal assortis qu'il faut terminer par un divorce. Pour lui et pour son

école, le maintien de l'esclavage était l'intérêt capital auquel on devait tout subordonner. Voici comment on pouvait formuler son système : « Le Sud, qui possède cette culture supérieure que procure le loisir est au reste de la nation ce qu'est l'intelligence qui conçoit au bras qui exécute. Il est la tête qui doit gouverner. L'union doit être maintenue tant qu'elle peut servir l'esclavage, du jour où elle ne s'y prêtera plus il faut la briser. » Le prétexte que saisit M. Calhoun fut cette même question des tarifs que l'insurrection actuelle a essayé de mettre en avant. Un essai de libre échange fut fait à Charleston en 1832, et la Caroline du Sud fît mine de vouloir se séparer. Heureusement que le président d'alors, le général Jackson, était un vieux soldat loyal et énergique. Il frappa quelques coups terribles, et Calhoun, menacé d'être pendu, fut obligé de se soumettre. Le complot avorté fut ajourné à un temps plus propice. On comprit qu'il fallait encore trente ans pour préparer les esprits à la séparation. La même année vit paraître un livre curieux, qui jette le jour le plus vif sur les événe-

ments actuels. C'est un roman de mauvais goût, écrit par un disciple de Calhoun , le professeur Tucker, intitulé le Chef des partisans et publié sous l'antidate de 1861 , époque à laquelle on jugeait que la séparation devait s'effectuer. Nous y trouvons le programme exact de la conspiration séparatiste. L'édition fut saisie par l'ordre du président, et c'est l'un des rares exemplaires échappés à la proscription que l'on vient de réimprimer. Il est désormais incontestable que le terrible bouleversement auquel nous, assistons est le résultat d'un plan suivi dans ses moindres détails avec cette habileté dont les mauvaises causes seules ont le secret, car pour y réussir il faut savoir se plier, avec une souplesse parfaite, à toutes les éventualités, et arborer successivement tous les drapeaux. Avant tout, il fallait s'emparer du pouvoir. La démocratie, ce grand parti formé par Jefferson, était alors toute-puissante, et c'était avec son appui que Jackson ayait foudroyé la séparation. Il fallait y pénétrer à tput prix. L'oligarchie esclavagiste cacha ses véritables couleurs, et vint, comme une pénitente , offrir humblement ses

services au parti démocratique. Celui-ci se recrutait principalement parmi les émigrants européens. On les attendait au débarquement. On leur disait : « Vous trouverez ici des whigs, c'està-dire « de vieilles perruques. » Ce sont des aristocrates qui vous méprisent et voudraient repousser de leur sol tous les étrangers; nous, au contraire, nous sommes les amis du peuple, nous sommes les démocrates. » Les nouveaux arrivants donnaient à ce mot le sens que nous lui attachons en Europe. Ils ne se doutaient pas qu'en Amérique, où tout le monde est démocrate, ce nom revendiqué par un parti, n'était qu'une enseigne trompeuse. En effet , la politique des soi-disant démocrates, ne se distinguait pas de celle de ses adversaires. Elle n'en différait que par ces procédés moins timorés et moins scrupuleux que se permettent des tribuns appuyés sur les masses. Le malentendu devint bien plus grand quand l'oligarchie du Sud consomma son alliance avec la démocratie. Par une association étrange on vit une aristocratie hautaine et méprisante, se liguer avec des classes populaires jalouses de toute supé-

riorité. Les émigrants acceptèrent avec reconnaissance un patronage qui leur venait de si haut. Les grands planteurs, devenus les chefs du parti, en épousèrent toutes les passions. Ils surent exploiter habilement la jalousie que l'Irlandais ressent contre le nègre son unique concurrent pour les travaux les plus grossiers. Les mots de démocrate et de partisan de l'esclavage devinrent synonymes. Disons ici, à l'honneur de la démocratie du Nord, que, depuis la séparation, elle est revenue aux saines traditions de Jackson , et qu'elle rivalise de zèle avec les républicains pour le maintien de l'Union.

Une fois en possession de la présidence, les esclavagistes s'y retranchèrent avec une habileté consommée. Ils firent du parti démocratique une forteresse inexpugnable, un Gibraltar de l'esclavage. Par l'un des articles de la constitution, la possession de trois esclaves donne une voix de plus dans les élections. Tel planteur qui avait quinze cents esclaves, votait cinq cents fois, et cette volonté unique contre-balançait celle de tout un comté laborieux et éclairé des Etats libres.

Odieuse loi, qui proportionnait les moyens de perpétuer l'oppression au nombre des victimes que l'on dépouille de leurs droits! Le Sud votait toujours comme un seul homme , et il pouvait compter dans le Nord sur un million d'Irlandais ou d'Allemands. Jl avait composé à son gré la cour suprême qui fixe le droit fédéral, et c'est elle qui avait décidé que tout possesseur d'esclaves pouvait mener avec lui son bétail humain, même dans les Etats libres. Il avait abaissé les barrières électorales dans les Etats du Nord qui lui étaient le plus favorables. Ainsi dans le New- Jersey et l'Indiana, il suffisait pour être votant d'avoir habité l'Etat pendant trois jours; aussi a-t-on vu aux dernières élections d'énormes convois d'Irlandais qu'on transportait à grands frais dans ces deux Etats, les 2 et 3 novembre, pour qu'ils pussent y voter le 6 en faveur des candidats esclavagistes. La traite était ouvertement encouragée. Il n'y avait pas moins de huit négriers dans le port de Boston en février 1861, un mois seulement avant l'entrée en fonctions de M. Lincoln, et comme les tribunaux des divers Etats étaient

composés en majorité de démocrates, les criminels pris en flagrant délit de cet infâme trafic étaient invariablement absous.

Mais il ne suffisait pas de s'emparer du pouvoir, il fallait encore changer le courant de l'opinion publique. Les esclavagistes fondèrent des journaux dans ce but spécial. Il suffit de répéter des sophismes avec un aplomb magistral pour que le vulgaire y voie des axiomes. Le caractère divin de l'esclavage fut proclamé avec cette superbe arrogance qui impressionne les masses, et avec cette candeur de conviction à laquelle les plus intelligents se laissent prendre. Un journal religieux très estimé de New- York, Y Observer, rédigé par un homme du Nord converti à l'esclavagisme, devint un des organes les plus influents de cette propagande. Les disciples de Galhoun se répandirent dans les chaires de théologie, pour former les éducateurs de la nouvelle génération, et la Caroline du Sud, patrie du grand homme, devint une pépinière d'apôtres.

Les événements favorisèrent d'abord ce revirement de l'opinion. L'invention de la machine à

filer le coton, en donnant aux Etats du Sud le monopole de ce produit, ouvrit aux esclavagistes des perspectives inouïes de richesse et de grandeur. Les planteurs firent des fortunes colossales. Les Etats du Centre commencèrent à cultiver le nègre. Ils se firent éleveurs d'esclaves pour ces régions tropicales où la race noire, épuisée par un labeur accablant, ne suffit pas à se reproduire. New-York, devenu l'entrepôt du coton, prit l'accroissement prodigieux que nous avons signalé. Les capitaux du Nord furent prêtés aux planteurs pour l'acquisition de terrains nouveaux et hypothéqués sur des esclaves. On considéra l'Europe elle-même comme une province conquise, et le Sud se crut le centre de la terre. Le culte du coton devint un véritable fanatisme, accompagné d'un orgueil délirant. Les pieux défenseurs du peuple d'Israël s'écriaient : « Nous ne comptons point sur nos chariots ou sur nos chevaux , mais sur le nom seul de Jéhovah. » Voici au contraire ce qu'on imprime dans le Sud, je cite textuellement : f< Pour nous défendre, ne comptons ni sur nos armes, ni sur nos arsenaux, ni sur nos forte-

resses; ne comptons que sur notre coton. Nous pouvons donner la vie ou la mort à des peuples entiers. Retenons notre coton et ils mourront de faim, ramenons-le sur le marché et ils reprendront vie. »

A cet auxiliaire dans le monde matériel, vint s'en ajouter un autre dans le monde moral. La Nouvelle-Angleterre, qui avait inventé les machines à filer, créa bientôt après les premières sociétés abolitionistes. Ce fut un malheur pour l'Amérique que de n'avoir pas trouvé un Wilberforce. Channing et Parker, qui prêtèrent à la cause de l'émancipation, le premier sa grande éloquence toujours élevée et contenue, le second, sa parole brûlante et indignée, étaient l'un et l'autre unitaires, c'est-à-dire qu'en niant la divinité du Christ ils se plaçaient en dehors du grand courant religieux qui entraînait la nation. D'ailleurs les premiers abolitionistes, disciples de Channing, dépassaient de beaucoup leur maître dans leur réaction contre les croyances générales. Ils déversaient l'anathème sur les diverses communions chrétiennes qui parlaient au lieu d'agir, sur la Bible

dont on leur opposait les textes et sur la Constitution qui reconnaissait l'esclavage. C'était s'attaquer à tout ce que la nation avait de plus cher. Puis se présentant au nom du droit absolu, considérant la possession d'un esclave comme une spoliation et un crime, ils ne voulaient entendre parler ni d'émancipation graduelle, ni d'indemnité. Ils étaient franchement révolutionnaires. Ils envoyèrent dans le Sud des émissaires chargés d'y travailler Popinidn chez les blancs pauvres et chez les esclaves. Ce fut une bonne fortune pour le parti de Calhoun. Les planteurs jetèrent les hauts cris. Ils prétendirent qu'on poussait à une insurrection servile. Ils effrayèrent les uns en leur décrivant le cataclysme social que ces efforts allaient amener. Ils menacèrent les autres de les traiter comme des complices d'incendiaires et de meurtriers. C'est ainsi que s'introduisit ce système d'intimidation qui n'a fait que grandir jusqu'à ce jour. Le mot d'abolitionisme signifia désormais dans le Sud le renversement de tous les droits acquis, Marat, Danton , Robespierre et les maux sans nom que

pouvaient déchaîner tous les démons de l'enfer. L'abolitionisme n'exerça pas une influence moins fâcheuse sur la position de l'Eglise visà-vis de l'esclavage. Elle espérait amener insensiblement l'émancipation, en la préparant dans les esprits, et voici que ce parti extrême allait compromettre les progrès obtenus par de si longs et de si patients efforts. On avait cherché à tenir la balance égale entre le côté conservateur et le côté progressif de l'Evangile, et l'on venait déranger cet équilibre. Une polémique prolongée produit souvent des changements de front bien étranges. On combattit l'esprit et les moyens de l'abolitionisme, on finit par se refroidir à l'égard du but qu'on poursuivait en commun. Il y eut d'honorables exceptions, surtout chez les congregationalistes et chez les presbytériens de la nouvelle école. Le vénérable docteur Beecher et ses enfants consacrèrent, les uns leur talent, les autres leur génie à cette grande cause. Les congrégatio-

nalistes n'avaient pas d'Eglises dans le Sud, et leurs sympathies pouvaient se manifester sans entraves. Il n'en était pas de même des autres

dénominations, qui comptaient la moitié ou plus de leurs troupeaux dans les Etats à esclaves. Ces Eglises convinrent que le sujet de l'institution particulière ne serait jamais touché dans leurs assemblées; mais la partie n'était pas égale. Les hommes du Sud, qui se prétendaient lésés par l'abolitionisme, avaient seuls le privilège d'élever la voix. Quand le Nord voulait le faire à son tour, on étouffait ses timides protestations, comme attentatoires à la paix de l'Eglise.

L'esclavagisme trouvait encore un puissant auxiliaire dans le préjugé de la couleur, car les mauvais sentiments qu'engendre une institution vicieuse en deviennent bientôt les plus fermes appuis. Nous autres Européens , nous ne pouvons comprendre que cette répulsion si peu humaine et si peu chrétienne ait pu se maintenir dans le Nord. Nous en sommes tellement révoltés que nous lui tenons peu de compte des efforts immenses qu'il fait en ce moment pour l'abolition de l'esclavage. Nous oublions combien il est difficile de secouer ces instincts qui ont pénétré en nous dès le berceau. Nos sociétés elles mêmes sont-elles imma-

culées à l'endroit des préjugés de caste, des rivalités de classes, des antipathies nationales ! Le sentiment que l'Américain éprouve à la vue du nègre , n'est autre chose que le contre-coup de l'esclavage , et le seul moyen de le guérir c'est l'émancipation complète. Aussi longtemps que sous le couvert de la constitution fédérale , une race entière est traitée à l'égal des animaux dans une moitié de l'Union, aussi longtemps que ce document vénéré ordonne la restitution des esclaves fugitifs dans toute l'étendue des Etats libres, il est impossible de donner aux noirs des droits politiques. Us sont par là même réduits à l'élat de parias. Leur infériorité légale agira sur vous à votre insu, et malgré vos meilleures résolutions vous ne réussirez pas à les traiter comme des égaux. Rappelons-nous de plus que le parti démocratique qui dominait l'Union , avait le plus grand soin de raviver ce mauvais sentiment. Les hautes classes du Nord étaient pénétrées par les influences des hommes du Sud qui occupaient les plus hautes positions, et donnaient le ton à la société. Dans les classes inférieures, le préjugé de

la couleur était entretenu par les Irlandais. Ceux-ci abhorrent le nègre à tel point que lorsqu'ils servent dans une même maison , à côté de domestiques noirs, ils se refusent à manger avec eux. Puis l'injustice se reproduit d'elle même. La position qui est faite aux hommes de couleur dans le Nord, les déprime, les paralyse et les réduit à un niveau très bas de civilisation , dont le préjugé dont ils sont l'objet ne manque pas de se prévaloir. Partout, au contraire, où l'esclavage est vigoureusement attaqué, son corollaire commence à disparaître. La Nouvelle-Angleterre, qui est le boulevard des idées émancipatrices, approche du moment où elle pourra traiter le nègre sur un pied de complète égalité.

L'on peut demander ici si ce retour vers l'esclavage ne signale pas un côté faible du système ecclésiastique des Etats-Unis. Que le principe volontaire stimule l'individualité, qu'il développe les forces de l'Eglise pour l'action extérieure, on ne saurait en douter ; mais quand lé mal a pénétré dans l'Eglise, n'est-il pas vrai que lé pasteur dépendant de son troupeau n'a plus l'autorité né-

cessaire pour réagir? Comment se fait-il qu'en Angleterre les hommes religieux aient pu terrasser l'esclavage, tandis que dans les Eglises d'Amérique ils ont été étouffés par le nombre? Ne serait-ce pas qu'à tout prendre, l'influence plus impersonnelle de l'Etat présente une plus sûre garantie que les volontés individuelles dont les majorités deviennent si facilement tyranniques?

A cette objection nous répondrons d'abord qu'on ne peut pas assimiler des colonies administrées par une métropole lointaine, à des Etats souverains fondés sur l'institution même qu'il s'agit de détruire. Si les planteurs des colonies anglaises ou françaises avient eu à trancher pour eux-mêmes la question de l'esclavage, ils n'auraient pas même permis qu'elle fût posée. Pour trouver une analogie avec l'Amérique, il faut se reporter au servage ou à la féodalité. Il a fallu plusieurs siècles pour que ces institutions disparussent devant le progrès des lumières. Rappelons-nous de plus que toutes les nations chrétiennes jusqu'à Glarkson et Wilberforce n'avaient pas encore découvert que l'esclavage fût contraire

à l'Evangile, tant il est vrai que les vérités d'application que renferme ce livre divin sont comme des germes, qui ne peuvent éclore que dans leur saison. Remarquons ensuite qu'au sein même du système volontaire, l'esclavage tendait rapidement à sa fin, quand il s'est ranimé subitement, par cette loi qui veut qu'un mal moral dont nous allions triompher, se relève plus terrible si nous avons l'imprudence ou la faiblesse de lui faire quartier. En effet, une institution qui s'est vue près de périr, se défend avec l'expérience qu'elle a puisée dans ses défaites et avec l'énergie que donne le désespoir. Disons enfin que l'Eglise dans le Sud n'a pas péché par faiblesse, mais par complicité. Elle n'a pas été intimidée, elle a été pervertie. A sa tête se trouvaient les presbytériens de la vieille école, qui ont forgé le système de l'esclavagisme biblique. C'est une religion, ardente, fiévreuse, comme toutes celles qui faussent la conscience, mais convaincue et qui s'appuie sur des illusions faciles à expliquer.

Une des impressions les plus étranges pour un Européen est celle qu'il ressent en allant

s'asseoir au foyer d'un pasteur esclavagiste du Sud. Il vous accueille avec une grande cordialité. Son hospitalité est d'autant plus empressée qu'il désire passionnément faire de vous un prosélyte. Il est doux, plein de bonté pour ses esclaves, et il ne faut pas s'en étonner, le nègre est l'être le plus affectueux et le plus dévoué. Son maître l'aime comme ces chiens fidèles, dont le regard a quelque chose de si louchant. D'ailleurs, plus l'esclavage est réprouvé par le sentiment universel, plus ces pasteurs éclairés et pieux s'ingénient en bons traitements vis-à-vis des membres noirs de leurs familles. Ils pensent payer ainsi leur dette à leur conscience. Je voyais l'un d'eux aller au marché par un jour de neige, pour que son esclave ne se mouillât pas les pieds, et faire aux jeunes nègres de sa maison les mêmes cadeaux qu'à ses propres enfants. Un autre me parlait avec une tendresse reconnaissante de ses esclaves bien-aimés, qui ne lui demandaient d'autre faveur que des armes pour défendre massa contre les Yankees.

Il est certain que l'esclavage exerce une étrange

fascination. Les hommes du Nord et les Européens qui s'établissent au Sud deviennent bientôt les admirateurs les plus passionnés de cet état social. 11 y a là comme un reflet de l'époque patriarcale. On y retrouve quelques traits de ces récits de la Genèse qui nous ont tant émus par leur naïve simplicité. L'esclavagiste pieux se représente qu'il est un Abraham au milieu de ses serviteurs, et tel de ses esclaves favoris lui apparaît sous les traits de cet Eliézer auquel le patriarche confiait l'administration de sa maison. Que ne donnerait-il pas pour faire admirer cette poésie à ce voyageur imbu des idées prosaïques du droit moderne ! Comme il plaint ces Yankees, ces Français, ces Anglais, tous ces peuples qui se prétendent civilisés, mais qui sont plongés en réalité dans une véritable barbarie. « Car enfin, vous dira-t-il, la famille n'est-elle pas à la base de la société? La famille est une hiérarchie créée de Dieu, où tous les membres ont des devoirs réciproques, et dont les liens sont indissolubles. Ma femme, mes enfants, mes serviteurs doivent m'être soumis, et je veille sur eux; je prends soin de leur âme aussi

bien que de leur corps. En Europe, vous n'avez que les deux degrés supérieurs de la famille, vous n'avez pas le serviteur. Vos domestiques, toujours prêts à se louer au plus offrant, et pouvant vous quitter au bout de huit jours, ne sont que des mercenaires. Et comme vous n'avez pas la famille, vous n'avez pas non plus la véritable société. La hiérarchie sociale doit comprendre le travailleur. La vôtre le rejette. C'est un paria, on ne lui doit rien, et quand vous n'avez pas d'ouvrage à lui offrir, vous avez le droit de le laisser mourir de faim. Pour nous, nous sommes tenus de le protéger, de le nourrir, de le soigner jusqu'à sa dernière heure. » Il est évident que ces hommes auxquels ne manquent ni l'intelligence ni le cœur, confondent leurs propres conceptions avec la réalité. Ils se font de l'esclavage un idéal emprunté aux idées antiques. Ils le parent d'une beauté toute fictive; ils l'éclairent d'un demi-jour qui satisfait le cœur et l'imagination, et leur sérénité ne se trouble que lorsqu'un malencontreux voyageur essaye de dissiper le mirage.

Mais comment des hommes qui lisent et expli-

quent l'Ecriture sainte peuvent-ils justifier une institution aussi contraires son esprit? Ceci nous révèle un trait particulier que la religion en Amérique a emprunté au vieux puritanisme, et qui, s'il a généralement disparu dans le Nord, a persisté dans le Sud. On cherche dans l'Evangile un code de lois positives, analogue à celui que nous fournit l'Ancien Testament, On ne voit pas que la loi suprême de la nouvelle alliance, c'est la justice et la charité, cette double règle à laquelle nous devons soumettre toutes nos institutions. Sur le terrain de la lettre, les esclavagistes triomphent, écoutons-les encore : « Les institutions civiles que Dieu donna lui-même aux Israélites, étaient évidemment les meilleures que ce peuple pût supporter. Or elles reposaient sur l'esclavage. Dieu ne sanctionne aucune relation qui soit mauvaise en soi. Il ne commande pas le péché. Il est vrai que la législation mosaïque apportait des tempéraments à la servitude d'un Hébreu , mais elle rendait perpétuelle celle des races étrangères. Quand Jésus-Christ vint dans le monde, l'esclavage était universel. Loin de prononcer un seul

mot de blâme contre cette institution, il sanctionne, en les réglant, les rapports du maître et de l'esclave. Comment s'expliquer ce silence, si l'institution dont il s'agit était comme on le répète sans cesse une odieuse iniquité? »

Vous répondez en insistant sur la grande loi de l'amour, qui ne permet pas de faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu'il nous fît. C'est là précisément que les esclavagistes vous attendent. Ils se sont entendus avec la charité. Ils l'ont mise de leur côté. C'est en son nom qu'ils réclament pour cette race dévouée et fidèle, mais incapable de se conduire, une tutelle vigilante et éclairée. « La traite, a dit le plus grand théologien de la Caroline du Sud , le docteur Thornwell, est la plus belle de toutes les Sociétés de missions. » En effet, elle enlève au fétichisme et aux sacrifices humains du roi de Dahomey, des infortunés qu'elle transporte au sein de la civilisation la plus avancée et des efforts missionnaires les plus infatigables. La population esclave du Sud est, de toutes celles du monde, celle qui renferme le plus grand nombre de communiants, L'esclavage contraint à la

moralité et au bonheur des hommes qui, devenus libres, se perdraient par leurs vices. « Ainsi donc, si j'étais nègre, » disent encore ces amis si chauds et si désintéressés de la race africaine, « je bénirais le frein salutaire qui m'empêche de dévier. » On le voit, l'esclavagisme est bien une manière particulière de comprendre et de sentir toutes choses. C'est un sophisme très complet et très spécieux qui nous indigne à distance, mais qui s'empare de l'esprit et de l'imagination, dès qu'on respire l'atmosphère des Etats à esclaves. Ajoutez à cela l'influence qu'exercent sur vous le charme de la société du Sud, la dignité aristocratique, l'esprit chevaleresque des planteurs et la sincérité de leur conviction. Il y a des folies contagieuses, parce que plus une chose est absurde, plus la foi qu'elle inspire ébranle votre raison. Quand l'Européen vit au milieu de sept millions d'hommes intelligents, éclairés, religieux, qui entourent l'esclavage de leur foi, de leur amour et de leurs prières ; lorsqu'il se voit l'objet d'une propagande ardente, et que l'on répand de tendres larmes sur la dureté de son cœur, il finit par

céder, ou bien il se hâte de courir à Pair libre avant que son esprit se soit égaré et que sa conscience ait fléchi. Qu'est-ce donc pour ceux qui sont nés dans un pareil milieu, et qui ont sucé ce fatal système avec le lait de leur mère? Partout les femmes sont l'âme de la société, et celles du Sud apportent à la propagation de l'esclavagisme l'énergie, l'ardeur, la persistance qui distinguent leur sexe aux Etats-Unis.

Il faut avouer de plus que la prolongation de l'esclavage a rendu la guérison du mal plus difficile. Il n'y a pas moins de quatre millions de nègres, dans lesquels consiste toute la richesse du Sud, et qui au cours de 1860, valaient 20 milliards de francs. Ils prit un çlégoût bien naturel pour le travail auquel s'assoçje pour eux l'idée d'une insupportable contrainte, et l'on pense que, s'ils étaient libres, ils se donneraient tout d'abord des loisirs très ruineux. Puis le planteur ne se fait souvent aucune idée des horreurs qu'entraîne le système. A la maison, les esclaves sont relativement heureux. Dans les champs à sucre ou à coton, les noirs n'ont affaire qu'avec l'inspecteur

responsable. C'est à cet homme ou plutôt à cet intermédiaire entre l'homme et la bête féroce, que s'arrêtent les cris d'agonie du malheureux travailleur, qu'on déchire à coups de lanière, parce que ses forces commencent à défaillir. J'ai séjourné dans le Nord, chez un pasteur excellent, qu'une maladie des yeux, survenue pendant ses études, avait forcé d'aller passer un an chez un riche propriétaire du Mississipi. Ce maître était doux et humain, son inspecteur était cruel comme le tigre, et rusé comme le renard. Le jeune étudiant entendit de ses oreilles l'ordre de faire dévorer par les chiens, un esclave qui avait déjà plusieurs fois tenté de s'évader. Il lui fallut bien de la peine pour faire destituer ce monstre. L'opulente famille, réunie, sous la véranda, persistait à s'imaginer que ses noirs jouissaient d'un bonheur idyllique. Le nègre est doué d'une prodigieuse gaieté, comme si Dieu avait voulu lui donner le moyen de supporter sa rude existence. Quand le planteur accompagne un visiteur étranger pour lui montrer ses esclaves, ceux-ci ne voient dans cette trop courte revue, qu'un repos et une diver-

sion; ce léger plaisir s'empreint sur leurs physionomies. Ils ont l'air heureux, et leur maître leur ordonne de chanter. Ils n'ont pas le droit de dire comme les Hébreux à Babylone : « Chanterais-je les louanges de l'Eternel dans une terre étrangère ? » Ils entonnent de beaux cantiques avec cette voix étrange, métallique et vibrante qui ébranle toutes les fibres du cœur. « Je ne les vois jamais sans attendrissement, ces chers nègres, » dit le planteur à son hôte en s'en retournant à la maison.

Un des côtés les plus surprenants de l'esclavagisme, c'est que ce système est aussi contraire aux intérêts du Sud qu'il l'est à ses devoirs. C'est en pure perte qu'il fausse sa conscience. L'institution qu'il estime être sa richesse n'est autre chose qu'une ruine morale, intellectuelle et financière.

Nous nous trompons étrangement quand, dans les vœux que nous formons pour l'abolition, nous n'avons en vue que les esclaves eux-mêmes. Sans doute que les noirs souffrent cruellement de l'horrible position qui leur est faite. Leur

corps est courbé sous un travail sans rémunération ; on le marque au fer rouge, et souvent il n'est plus qu'une immense cicatrice. Leur cœur voit se briser ses plus chères affections, il ne connaît que l'ombre de la famille, et il tremble sans cesse à voir une femme, un mari, des enfants vendus à des centaines de lieues de distance. Leur conscience plie trop souvent sous le joug. La religion perd facilement le caractère d'une libre adhésion chez ces hommes habitués à tout recevoir de -leurs maîtres, Cependant, à tout prendre, ces opprimés valent mieux que leurs oppresseurs. Ils éprouvent le besoin de se tourner vers Dieu, le protecteur des faibles et le consolateur des affligés. Ils recherchent d'autant plus le ciel qu'ils ne possèdent rien sur la terre. Ils sont humbles et dociles, affectueux et patients. La patience avec laquelle ils attendent la liberté prouve qu'ils sont mûrs pour en jouir. Ils savent fort bien que la lutte actuelle aura pour résultat ou de les libérer ou de river leurs chaînes, mais jamais ils n'ont été plus calmes. Ils se bornent à attendre et à prier. Ceux d'entre eux qui se sont

réfugiés sur des points occupés maintenant par les troupes fédérales, et qu'on désigne par le terme bizarre de contrebandes, se sont montrés laborieux, dociles et soumis. L'énergie, certes, ne leur manque pas. J'ai rencontré à Boston le respectable père Hanson, ce prédicateur méthodiste, autrefois esclave et dont l'histoire a suggéré à Madame Beecher Stowe l'idée de son Oncle Tom. Il me parlait de la résolution tranquille avec laquelle toute sa race attend sa délivrance. Lui-même est un véritable héros. Il a écrit sa biographie qui est palpitante d'intérêt. Après avoir obtenu par son travail et au prix d'une somme exorbitante des lettres de libération que son maître avait confisquées, après avoir servi de nouveau comme esclave pendant vingt ans, il se résolut enfin à s'échapper quand il eut la certitude qu'on allait le vendre loin de sa famille, dans les plantations meurtrières du Bas-Mississipi. Il fit deux cent cinquante lieues avec une femme et quatre enfants en bas âge qu'il devait porter sur son dos, voyageant la nuit et couchant le jour dans les bois. A peine arrivé sur le sol libre du Canada, il recommença le même

voyage pour servir de guide à cent dix-huit de ses camarades qu'il avait laissés exposés à d'indicibles souffrances. Les quinze mille noirs qui sont devenus des citoyens du Canada ont tous triomphé des mêmes périls. On représente souvent les nègres comme des furieux qu'il faut enchaîner, tandis que ce sont des hommes qui lisent la Bible et qui prient ; d'autres fois on les regarde comme une race molle, engourdie, que les coups de fouet peuvent à peine réveiller, et pourtant ils savent, quand il le faut, affronter tous les périls et triompher d'obstacles qui semblent au-dessus de la nature humaine.

Mais l'homme blanc du Sud est à bien des égards inférieur à cette race qu'il méprise et qu'il asservit. Il y a là toute une civilisation à refaire. En Europe, nous ne recevons que de lointains échos de ce qui se passe dans les États à esclaves. Pendant mon séjour en Amérique, l'on voyait, au contraire, arriver tous les jours dans le Nord des émigrés du Sud que leur attachement à l'Union avait exposés aux plus odieux traitements. Quand ce système anormal règne

sans contestation sur des populations moins intelligentes et moins vigoureuses, il en est de lui comme de ces pouvoirs absolus affermis par les siècles et qui gouvernent avec une certaine mansuétude. Mais quand par une complète perversion de l'ordre moral, l'esclavage est divinisé en face de la réprobation universelle de la conscience, et au sein d'une nation dont la grande majorité le condamne comme une iniquité monstrueuse, il devient un tyran inquiet, soupçonneux et cruel. Les entreprises tentées contre la nature humaine en plein dix-neuvième siècle ne peuvent avoir pour alliées que les plus mauvaises passions du cœur de l'homme et pour armes que la ruse ou que la violence. On comprend ce que doit être ce despotisme à mille têtes exercé par des hommes qui sont accoutumés à briser toutes les résistances sous les coups de fouet et à faire planer sur leurs plantations le silence de la terreur.

On a prétendu que le type de Legree n'avait jamais existé. Je m'en suis enquis avec soin auprès de personnes de toute confiance qui avaient vécu dans le Sud, et j'ai appris que dans les par-

ties les plus reculées de l'Arkansas, de l'Alabama et du Mississipi, on trouve de nombreux échantillons de cette espèce de monstres. Ce dernier Etat, entre autres, avait été colonisé en grande partie par le rebut de la société. Il renfermait à l'origine plus d'un échappé des bagnes auquel la loi donnait la faculté de tourmenter son semblable assimilé à sa charrue et à ses bœufs. Pendant que j'étais en Amérique, l'illustre astronome devenu le générai Mitchell, mais qui était alors directeur de l'observatoire de New-York, traversant l'Etat du Mississipi en chemin de fer, avait eu l'imprudence de laisser échapper ce mot : « L'Union est-elle donc un si grand malheur? » A la station suivante, ses interlocuteurs firent ameuter la populace, et on allait l'enlever de son wagon pour le pendre, quand le mécanicien, qui était du Nord, fit partir le train à toute vapeur. Voici comment un émigré du Sud s'exprimait dans la réunion de prières de Fulton street : « Si vous dites que vous pouvez vous faire l'idée de l'ordre de choses qui règne dans mon malheureux pays, vous vous trompez. Il y règne un terro-

risme qui surpasse toute imagination. Personne ne sait quels sentiments il doit exprimer aujourd'hui pour qu'ils ne soient pas demain la cause de sa mort. Il suffit qu'un individu quelconque manifeste un soupçon contre vous, et aucun pouvoir humain ne réussirait à vous sauver. »

Tous ces résultats sont dans la nature des choses. Au point de vue moral, les propriétaires d'esclaves devaient être les victimes les plus maltraitées du régime qu'ils ont établi. L'esclavage empoisonne leur âme dès le berceau. Le Sud savait le reconnaître avant 1830, à cette éqoque où il semblait que la lumière allait se faire dans les esprits. Un rapport, présenté par le synode presbytérien de la Caroline du Sud, déplorait ce fléau en ces termes : « Nous sommes attachés à un cadavre en putréfaction. Nous avons une pierre au cou qui nous enfonce dans l'océan du vice. Nos enfants sont corrompus par le contact du nègre dès leurs premiers jours, et tous nos rapports avec les esclaves nous causent une détérioration intellectuelle et morale. » Depuis ce temps-là, les noirs ont remonté l'échelle, et les

blancs l'ont encore descendue. Les efforts moitié sincères, moitié intéressés des planteurs pour amener leurs esclaves au christianisme ont été couronnés des plus beaux succès ; chez les maîtres, au contraire, la nouvelle génération, élevée dans les théories révoltantes de l'esclavagisme, est encore bien inférieure à celle qui avait respiré des idées plus généreuses. Quelles sont pour les enfants du planteur les premières impressions, toujours si décisives? C'est l'abus de la force brutale, le mépris d'une portion de l'humanité, la facilité d'accomplir leurs moindres caprices sur de pauvres êtres qui seraient cruellement flagellés s'ils essayaient de se défendre. Ajoutez à cela l'influence d'un orgueil prodigieux et d'une religion viciée qui caresse les mauvais instincts qu'elle avait pour mission de déraciner.

Sous ces diverses influences, le Sud s'est fait un idéal de civilisation tout extérieur où l'agilité du corps, la vigueur des muscles, l'habileté au tir, la distinction des traits et des manières remplacent les vertus humbles et solides qui tiennent au fond de l'âme humaine et par lesquelles

seules un peuple est vraiment fort. Pour lui, travail est synonyme de dégradation. Comme il rapporte toutes ses pensées à son institution favorite, il s'est pris d'une haine mortelle pour ces hommes du Nord qui osent insulter son idole. Après avoir parcouru les États libres et avoir admiré cette intelligence, ces lumières, cette égalité, cette puissance de la religion, cette libéralité chrétienne qui les place au premier rang de la civilisation, je m'indignais en entendant les esclavagistes déverser sur eux un mépris qui épuisait toutes les ressources du langage. En voici un échantillon tiré d'un journal de Richmond. Il est la fidèle expression de ce mélange de passion aveugle, d'extravagance dans l'hyperbole, d'orgueil délirant que l'esclavagisme a développé. « Être conquis en bataille rangée par une armée de gentlemen ne nous rendrait pas furieux, fous de rage comme nous le sommes maintenant. Mais que des Yankees, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus détestable et de plus méprisable dans la création de Dieu, que ces viles créatures qui se nourrissent de ce que les autres

peuples refusent de manger, essayent de dominer sur nous, il faut élargir le dictionnaire anglais et inventer de nouveaux mots pour exprimer l'étendue et la profondeur de cette honte. Nous devons ramener ces esclaves affranchis à leur véritable condition. Ils se sont longtemps regardés comme nos serfs, et ils étaient guidés en cela par leurs basses et sordides occupations. Mais tout d'un coup, ils s'insurgent avec des passions brutales, qui sont au-dessous de celles de la bête féroce; leur soulèvement a tous les caractères d'une révolte d'esclaves. Nous ne songions qu'à nous séparer d'eux, trop heureux de les abandonner à leurs goûts dégradés et à leurs appétits corrompus, ils nous forcent à les subjuguer. Nous leur apprendrons à se tenir devant nous chapeau en main, ce qui est la seule attitude qui leur convienne en présence de leurs maîtres. » Qu'on veuille bien nous pardonner la longueur de cette citation. Toute l'histoire du Sud est renfermée dans cette boutade. Voilà pour le côté moral, mais l'intelligenec n'est pas mieux traitée par l'esclavagisme. Il semble qu'en défendant aux noirs d'apprendre à

lire, on devrait instruire d'autant plus les blancs, afin de mieux assurer leur suprématie. Pas du tout, c'est d'instinct que toutes les usurpations haïssent la lumière. Les planteurs eux-mêmes ont peu de goût pour l'instruction, car dans toute la littérature et la science moderne, ils ne trouvent pas un mot qui réponde à leurs idées favorites. Quant aux « pauvres blancs, » comme on les appelle, c'est-à-dire à tous ceux qui ne possèdent pas d'esclaves, on leur a fait une situation intermédiaire , aussi triste que bizarre. En réalité, dans cet ordre de choses, dès qu'on ne possède pas son semblable, on ne s'appartient plus à soi-même. Ces petits blancs sont de véritables serfs de la glèbe. On ne s'imagine pas en Europe combien est restreint le nombre de ces grands planteurs qui dominent d'une manière aussi absolue sur les blancs libres que sur les noirs asservis. En 1850, il n'y avait que 187 planteurs qui eussent plus de 200 esclaves, et que 1,479 qui en eussent plus de 100. En déduisant les blancs qui louaient des noirs sans en posséder, il n'y avait en tout que 186,000 propriétaires d'es-

claves sur une population totale de 6,200,000 blancs. L'immense majorité des hommes libres est forcée d'obéir à ces puissants seigneurs qui ont des légions de bras à leur service. Ils ne puisent leurs idées que dans les rares journaux publiés sous le patronage des planteurs. Qu'on juge de l'ignorance du Sud par les chiffres suivants tirés du recensement de 1850. Le nombre des blancs adultes ne sachant ni lire ni écrire, qui était de 1 sur 54 dans les Etats libres, était de 1 sur 12 dans les Etats à esclaves. Il y en avait 2,000 sur 583,000 dans le Maine, et 73,000 sur 553,000 dans la Caroline du Nord, ou encore 1,055 sur 994,000 dans le Massachusets et 77,000 sur 756,000 dans le Tennessee. Mais si l'oligarchie retient les blancs dans l'ignorance, elle n'oublie pas qu'elle a besoin de leurs votes. Elle exalte à l'excès leur orgueil de race, et elle leur paye en flatteries absurdes leur abjecte soumission.

Mais si l'esclavage est funeste aux mœurs et à l'intelligence, il semble du moins qu'il doive être profitable au point de vue financier. Comment s'expliquer autrement le culte dont il est

l'objet? Ici encore l'illusion est complète. Les propriétés du Sud, nous l'avons dit, ont été achetées avec l'argent du Nord. Avant la guerre, elles étaient grevées d'énormes hypothèques, et l'une des causes de la séparation a été l'espoir qu'après cette rupture violente, les planteurs pourraient s'affranchir de leurs dettes en pratiquant ce système de « répudiation » que M. Jefferson Davis avait inauguré avec éclat dans le Mississipi. C'est en effet là l'une des premières mesures qui aient été décrétées par la confédération esclavagiste. Gomme les négriers menacés jettent par-dessus bord leur cargaison humaine, les nouvelles « colonies émancipées » se sont débarrassées du poids de 1,250 millions qu'elles devaient aux particuliers du Nord , et ces négociants de New-York et de Boston , qui avaient trouvé dans l'extension de l'esclavage un emploi lucratif de leurs capitaux , ont appris qu'il y a déjà sur la terre de justes rétributions.

Il est facile de s'expliquer cet appauvrissement des plus belles contrées du continent américain. Il est reconnu que la journée d'un esclave n'é-

quivaut qu'au cinquième, et dans des cas exceptionnels, qu'au tiers de la journée d'un homme libre. Il est vrai que dans l'extrême Sud, on en était venu, depuis quelques années, à n'acheter que des esclaves encore jeunes, et à les faire produire avec un tel excès qu'ils fussent finis au bout de sept ans; mais cela même était ruineux, car ces individus de race représentaient un capital énorme. Puis la culture par les esclaves épuise le sol. Tandis qu'il y a dix ans, les parties les moins fertiles de la Pensylvanie se vendaient 525 francs l'arpent, le même espace de terre dans la Caroline du Nord se vendait de 28 fr. à 1 fr. 25 cent. L'esclavage enfin repousse l'émigration et éloigne le commerce. De là la disproportion énorme entre l'accroissement du Nord et celui du Sud. En 1790, l'Etat de New-York avait 340,000 habitants, et la Virginie 748,000. La population du premier a décuplé, celle du second n'a que doublé. En 1791, les exportations de New-York étaient de 12 millions et demi de francs, et celles de la Virginie de 15 millions et demi. En 1852, celles de New-York étaient de

1,120 millions contre 135, et les importations de 9,910 millions contre 2. La valeur de la propriété dans l'Etat de New- York dépasse de beaucoup celle de sept Etats à esclaves dont la superficie est dix fois plus considérable.

Comment pouvons-nous donc nous expliquer la fureur avec laquelle le Sud défend un système qui l'abaisse et l'appauvrit à-tous égards? Ce n'est pas le seul exemple de ce genre que présente l'histoire des peuples et l'expérience des individus. Nous ne connaissons que trop ces passions qui égarent le jugement et auxquelles nous sommes prêts à tout sacrifier, quoique nous sachions bien qu'elles sont notre plus mortel ennemi. La possession de l'homme par l'homme est comme un breuvage étourdissant. Une fois que l'orgueil y a trempé ses lèvres, il ne peut plus s'en passer. De ce moment, il ne vit plus que d'illusions, et cet éblouissement ne fait qu'augmenter à mesure qu'on approche de la crise finale. On dirait que les défenseurs de tous les systèmes faux ou iniques finissent par une cécité complète. Ainsi l'on vit les Juifs? encore teints du sang de Jésus-

Christ , défier la puissance de l'empire romain, et pendant que Titus assiégeait leur capitale, ils attendaient sans cesse une intervention du ciel, ce qui ne fit que prolonger leur résistance, exaspérer leurs vainqueurs et rendre leur destruction plus effroyable. Il y a certainement quelque chose de semblable dans l'aveuglement dont les esclavagistes américains ont été frappés. Qu'on en juge par les citations suivantes. L'une est d'un des plus grands docteurs en théologie du Sud, M. Palmer, prêchant l'Evangile dans son église de la Nouvelle-Orléans : « Faut-il que je m'arrête à vous prouver que l'esclavage est à la base de nos intérêts matériels; que notre richesse consiste dans des terres et dans ceux qui les cultivent, et que par la nature de nos produits, il nous faut un travail qui puisse être contrôlé? » Et encore : « Ceci établit la solennité du mandat que nous avons reçu et qui consiste à perpétuer et à étendre notre système de servitude en lui donnant le droit d'aller et de prendre racine partout où la nature et la Providence peuvent la transporter. Nous nous acquitterons de ce droit

en face des dangers les plus terribles. Lors même que la guerre est la réunion de tous les maux, s'il faut en appeler à l'épée, nous ne reculerons pas devant le baptême de feu, et nous ne laisserons tomber cette épée que lorsque notre dernier soldat aura succombé derrière le dernier rempart. La position du Sud en ce moment est sublime. S'il reçoit de Dieu la grâce de connaître son œuvre; il se sauvera lui-même en sauvant l'Amérique et le monde. S'il se lève maintenant dans sa majesté, il éloignera pour toujours la malédiction qui le menace. S'il succombe, il laissera cette malédiction en héritage à la postérité. » Voilà les paroles du théologien. Voici maintenant leur écho chez l'homme d'Etat. M. Stevens, le vice-président de la Confédération du Sud, disait dans une assemblée publique à Àugusta en Géorgie : «L'idée qui dominait quand on a rédigé la première constitution c'est que l'esclavage de la race africaine était contraire à la nature, qu'il était mauvais en principe socialement, moralement et politiquement. Notre nouveau gouvernement est fondé sur des idées exactement contraires. La grande vérité

que l'esclavage est la condition naturelle et normale du nègre est le fondement de notre nouvel Etat, et l'on peut lui appliquer cette parole de l'Ecriture : « La pierre que ceux qui bâtissaient ont rejetée est devenue la principale pierre de l'angle. » L'Eglise chrétienne tout entière a entendu ce blasphème et elle en a frémi. Au divin Crucifié rejeté par les hommes et qui peut seul donner à l'esprit la lumière, au cœur la joie et à la conscience le pardon, on veut substituer, comme pierre angulaire, les soupirs et les larmes de quatre millions d'êtres humains. Il faut que les hommes de conscience et de foi sachent en quels termes la question vient d'être posée. Jamais défi plus audacieux ne fut porté à la civilisation, aux lumières de notre siècle et à l'esprit de l'Evangile. Ne cessons pas d'intercéder en faveur de nos frères asservis. Le jour où, pour emprunter le langage du docteur Palmer, le dernier esclave aura été libéré sur la dernière plantation de l'Amérique, ce jour-là sera l'un des plus beaux qui aient lui sur l'Eglise et sur l'humanité.

Le réveil de la conscience. — La crise actuelle.

Ce qui doit le plus nous étonner, et ce qui restera comme l'un des plus glorieux triomphes de l'Evangile, c'est que ce géant de l'esclavagisme ait été renversé, et que nous le voyions maintenant ébranlant l'Amérique de ses dernières convulsions. Il y a quelques années il paraissait absolument invulnérable. Il ressemblait à ces navires cuirassés contre lesquels le boulet rebondit sans laisser de traces. Il s'abritait sous cette constitution qui éiait pour l'Américain du Nord le palladium de ses libertés, le secret de sa grandeur,

la source de tous les biens dont il était fier et reconnaissant envers Dieu. La capitale des Etats- Unis, Washington, était une ville à esclaves, où les hommes d'Etat du Nord étaient tour à tour captivés par le bon ton, la distinction, l'amabilité des familles du Sud, ou intimidés par leurs dédains. L'Union était une idole pour les citoyens des Etats libres ; l'idée d'une séparation était un fantôme dont la seule apparition suffisait pour les soumettre. En effet, tout était commun dans les deux parties de la confédération, la religion, les souvenirs, les institutions politiques et ecclésiastiques; la configuration du sol, la solidarité des capitaux, la gloire du drapeau national, les liens de famille ; une séparation c'était une guerre, dans laquelle le frère aurait à tirer sur son frère, et le père sur son fils. Tous les ressorts purement humains agissaient en faveur de la conservation de l'ordre de choses existant. Les Etats libres n'étaient point gênés dans leur développement; on leur faisait toutes les concessions qui ne portaient pas sur l'esclavage, et leur intérêt évident était la paix à tout prix. Le besoin de liberté pour

soi-même, celui de grandeur, de richesse, de gloire, étaient également satisfaits.

Mais il est une chose plus puissante encore que la nationalité et que la famille, c'est la conscience- Sous sa pure et glorieuse inspiration, l'Angleterre a fait d'énormes sacrifices pour affranchir les esclaves. Ceux que l'Amérique accomplit maintenant sont plus coûteux encore et plus difficiles.

Ce réveil de la conscience fut puissamment secondé par les événements. Même au sein d'un peuple essentiellement religieux , les principes n'agissent pas seuls. Pour qu'ils réussissent à entraîner les masses dans quelque grande croisade, il leur faut la coopération des autres éléments de la vie nationale.

L'esclavagisme remontait le courant de la nature humaine et de la civilisation. Quoiqu'il fît des prodiges d'audace et d'énergie, il voyait sans cesse reculer devant lui cette prépondérance numérique qui était le but de tous ses efforts. Il avait beau conquérir de nouveaux territoires , il était toujours distancé par le Nord. 11 avait fait la guerre du Mexique pour conquérir d'immenses

contrées qu'il pût soumettre à l'esclavage , mais la Californie et l'Orégon s'étaient déclarés libres. On tenta un suprême effort. Un nouvel Etat, le Kansas, se formait au nord de ce trente-sixième parallèle qui, d'après le compromis de 1820, devait être la limite extrême de « l'institution particulière. » On abrogea le compromis, et l'on décida que le Kansas aurait à opter entre la servitude et la liberté. Pour contraindre la population à voter une constitution esclavagiste, on commit d'horribles cruautés, que le sénateur Lane, du Kansas, rappelait encore en plein congrès l'année dernière. Que fit alors l'énergique et généreuse Nouvelle-Angleterre? Elle comprit que c'était là le moment décisif. En effet, comme chaque Etat est représenté dans le sénat par deux députés, ce qui importait aux esclavagistes, c'était d'y conserver la majorité. Le petit Etat à esclaves de Delaware, avec ses 112,000 habitants, pesait autant dans la haute assemblée que celui de New-York avec ses quatre millions d'âmes, et comme le parti démocratique dominait encore l'Indiana , la Californie et l'Orégon, il neutralisait par le vote du se-

nat, l'immense supériorité numérique des populations du Nord. Mais tout allait changer si leKansas repoussait l'esclavage. La majorité était déplacée, et pour la première fois la balance politique penchait du côté de la liberté. Les descendants des pèlerins sentirent qu'un pareil résultat valait bien les plus coûteux sacrifices. Ils envoyèrent leurs fils et leurs filles par dizaines de milliers dans cette terre lointaine assujettie à une odieuse oppression , et ravagée par la guerre civile. L'on fonda des sociétés, et l'on donna des sommes énormes pour encourager l'émigration. La grande victoire fut obtenue. Le Kansas, à une immense majorité, répudia l'esclavage.

L'esclavagisme venait déjouer sa dernière carte dans l'Union. Il avait ôté tous les masques, et s'était révélé sous le jour le plus affreux. La conscience publique se souleva. L' Oncle Tom parut et ce cri déchirant d'une race opprimée, ce cri que le génie de Madame Beecher fit retentir dans le monde entier, transforma l'opposition à l'esclavage en une noble passion. Toutes les Eglises dans le Nord se réveillèrent à la fois. Elles votèrent des

résolutions qui condamnaient l'esclavage, ce qui les partagea presque toutes en deux fractions, celle du Nord et celle du Sud. La séparation était consommée sur le terrain religieux avant de se réaliser dans le domaine extérieur. La Société des Traités de New- York se scindait aussi pour la même cause, et il s'en fondait une autre à Boston, qui travailla par d'innombrables publications à soulever la conscience publique. Alors se forma ce parti républicain qui prit pour mot d'ordre : « Plus d'esclavage dans les territoires, » et qui rallia sous son drapeau tous les citoyens qui avaient soif de modération, de légalité, d'honnêteté politique et de sages progrès. Alors aussi les hommes de foi, que d'indignes manœuvres avaient dégoûtés des affaires publiques, accoururent en foule se presser autour du scrutin. Ils furent battus d'abord en 1856, mais la marée montait. La crise commerciale de 1857 fit comprendre à la nation le géant de ces richesses, dont une si grande partie reposait sur les sueurs de l'esclave. Cette calamité fut reçue par les multitudes comme un juste jugement de Dieu. Un réveil puissant de

la vie religieuse ajouta aux Eglises près d'un demi-million de personnes qui venaient de passer par toutes les angoisses du repentir, etqui avaient appris, dans un contact vivant et personnel avec Jésus-Christ, ce que c'est que la charité.

En 1 860, au moment ou l'élection de M. Lincoln proclamait le triomphe de la conscience, l'esclavagisme, estimant que le moment prévu par M. Galhoun était arrivé, essayait enfin du seul moyen qui lui restât pour sauver son idole. Il brisa cette constitution chérie de tous, qui était le plus solide de ses appuis. Il démembra cette grande nation , qm se sentait une et qui voulait persister à l'être. On ne saurait décrire la tristesse et le dégoût qui oppressèrent le Nord pendant quatre longs mois , du 6 novembre au 4 mars. En séparant par le tiers d'une année l'élection du président, de son entrée en fonctions, la constitution avait voulu ménager sagement la transition. Ses auteurs n'avaient pas prévu ce qu'un aussi grand intervalle peut amener de désastres , quand le parti vaincu se compose d'ennemis de l'Etat qui tournent contre la consti-

tution elle-même le pouvoir énorme qu'elle leur avait délégué. Plusieurs des ministres de M. Buchanan , très versés dans les saintes Ecritures, laissaient de côté les plus saints exemples pour s'attacher de préférence à celui de l'économe infidèle. En jugeant M. Buchanan, l'histoire n'aura que cette double alternative, ou d'expliquer ses fautes par une faiblesse poussée jusqu'à l'imbécillité, ou^de les attribuer à la plus coupable connivence. Lui, homme du Nord à qui les votes de son Etat natal, la libre Pensylvanie, avaient assuré la majorité , s'était entouré des principaux chefs du complot séparatiste. On avait formé dans le Sud une société secrète nommée les Chevaliers du cercle d'or. C'était une redoutable machine de guerre, composée de trois associations concentriques. La première ignorait les secrets de la seconde, et la seconde ceux de la troisième. Cette dernière tenait seule les fils de la conjuration, et les deux autres lui devaient une obéissance absolue. C'était une milice répandue dans tout le Sud, avec ses affidés dans le Nord. Trois des ministres de M. Buchanan , ceux de la guerre, des finances

et de la marine, comptaient parmi les principaux affiliés. Chaque jour, le Nord voyait la séparation s'étendre et se propager sous les auspices du gouvernement fédéral. La Caroline du Sud avait commencé , puis on avait vu se détacher lentement les autres Etats cotonniers. La plupart d'entre eux avait donné une forte majorité aux deux candidats unionistes, MM. Douglas et Bell, sur M. Breckinridge, le coryphée de la séparation. Néanmoins, l'autorité des grands planteurs, l'action ténébreuse des sociétés secrètes , le terrorisme surtout finissaient par triompher sur toute la ligne. La majorité unioniste se fondait peu à peu devant les séductions et les menaces d'un petit nombre d'hommes déterminés, audacieux, et qui se donnaient comme étant les seuls défenseurs de l'esclavage vraiment conséquents avec leurs principes.

Que devait éprouver cette grande nation en se voyant tomber pièce à pièce et lambeau après lambeau ? Son gouvernement légal était devenu son plus mortel adversaire. Il employait contre elle les forces , l'argent , les armes qu'elle lui avait

confiés. On apprenait dans le Nord que le trésor fédéral, renfermé dans l'Hôtel des monnaies de la Nouvelle-Orléans, avait été pillé ? que la plupart des officiers originaires du Sud livraient aux rebelles les forteresses qui appartenaient à l'Union. Les vaisseaux étaient envoyés dans les mers lointaines. On voyait passer les trains pesamment chargés qui emmenaient dans le Sud toutes les carabines et tous les canons rayés , ne laissant aux arsenaux du Nord que de vieilles armes hors d'usage. Qui ne connaît ces cauchemars où nous sentons un monstre nous saisir à la gorge, et peser sur nous d'un poids que nous nous efforçons en vain de soulever ? Telle était la position des Etats libres pendant les derniers temps de M. Buchanan. Ah! si jamais un cas de légitime résistance put paraître incontestable, c'était bien celui d'un peuple qui se trouve avoir mis à sa tête des traîtres, et qui les voit préparer ouvertement sa ruine. Rien ne donne la mesure des forces morales des Etats du Nord comme ce fait peut-être unique, c'est qu'en face de pareils dangers il ne s'est pas élevé une seule voix pour conseiller la résistance. On n'a

pas même eu la pensée d'opposer préparatifs à préparatifs , organisation à organisation , car ce n'eût pas été constitutionnel. C'est que rien ne calme plus un peuple, qu'une foi inébranlable dans ses institutions et dans sa destinée. Dans ces jours si sombres, aucun Américain du Nord n'a douté de sa patrie. C'était un mélange sublime de confiance dans les Etats-Unis, et de confiance en Dieu. Quand M. Buchanan ordonna pour le 4 janvier un jeûne national, motivé sur ce que les efforts sacrilèges dirigés contre l'esclavage avaient attiré le courroux de Dieu, les Eglises du Nord, tout en réprouvant ce pharisaïsme hypocrite, célébrèrent religieusement ce jour solennel. Seulement, comme il est convenu que dans ces occasions les prédicateurs se permettent d'apprécier la situation politique, ils en profitèrent largement pour préparer la nation aux grands devoirs qu'elle allait bientôt accomplir.

Enfin le jour de la délivrance arriva. M. Lincoln quitta sa modeste étude d'avocat à Springfield, et prit congé de ses amis en leur adressant ces belles paroles : « Jamais président depuis

Washington n'eut une tâche aussi vaste et aussi difficile que celle qui m'est imposée. Je sens ma profonde insuffisance, mais tout mon espoir est en Dieu. Ne cessez point de me soutenir de vos prières. » Le président s'arrêta dans les principales villes du Nord. J'étais à Philadelphie quand il y fit son entrée. Le général Patterson, qui commandait les milices pensyivaniennes, avait refusé d'envoyer des troupes pour recevoir l'élu du peuple. Les républicains seuls étaient allés audevant de lui, les uns en montant des chevaux heureusement très inoffensifs, les autres dans de mauvaises carioles. Ce cortège, si peu digue du chef d'une grande nation, attestait qu'elle était divisée, et que les premiers rangs de la société se tenaient à l'écart. L'on savait gré à M. Lincoln des serrements de main que son robuste poignet distribuait pendant des heures à des milliers de ses concitoyens. On applaudit vivement quelques paroles peu brillantes, mais patriotiques et chaleureuses, qu'il prononça en hissant le drapeau fédéral sur le bâtiment où fut signée la première déclaration d'indépendance. Mais au fond chacun

se disait que pour des circonstances aussi exceptionnelles il fallait plus que de la droiture et de la bienveillance, et une certaine inquiétude pouvait se lire sur tous les visages.

Le voyage de Philadelphie à Washington présentait de graves difficultés. Il s'agissait de traverser le Maryland esclavagiste, où le parti de la séparation était en force, et cette redoutable ville de Baltimore, si renommée pour les fureurs de sa populace. Puis il fallait aller s'installer dans une capitale passionnée pour l'esclavage, où les rebelles avaient établi leur état-major et où chaque maison recelait un ennemi. Une âme qui n'eût pas été fortement trempée aurait reculé, mais M. Lincoln n'était pas homme à se laisser ébranler. Il commença par déjouer les projets de ses adversaires par un rapide voyage nocturne, qui le fit apparaître , à l'improviste , au milieu de Washington quand on le croyait encore à Harrisburgh en Pensylvanie. Qu'on juge de l'ébahissement universel, de la colère et du ridicule que les journaux esclavagistes déversèrent à l'envi sur ce qu'ils appelaient la fuite ou l'exode du

président. Après ce déluge d'insultes ou de bons mois, on apprit de bonne source que M. Lincoln avait pris le seul parti qui pût l'amener sain et sauf dans la capitale.

Le 4 mars, jour de l'inauguration du nouveau chef de l'Etat, il y eut. à Philadelphie, une grande assemblée pour demander à Dieu de revêtir ce faible mortel des forces surhumaines qui lui étaient nécessaires. Un vénérable nonagénaire, le révérend docteur Nott, celui même qui avait été chargé de l'éloge funèbre du général Washington, s'avança soutenu par son fidèle domestique nègre, et d'une voix encore ferme, d'un accent déjà céleste, avec un rayonnement de joie sur son beau front, il prononça spontanément le discours inaugural de M. Lincoln, il le considérait comme devant être le second Washington. Le premier avait fondé l'Union, le second la relèverait, Dieu lui accorderait des secours tout particuliers, et il pourrait mener à bonne fin la régénération de la patrie. Ces prévisions que l'événement a confirmées jusqu'ici, étaient alors bien contraires aux apparences. Il semblait impossible

qu'un homme, fût-il même doué de génie, pût triompher des difficultés qu'on avait si savamment accumulées autour du nouveau président. Le malaise ne fit que s'accroître pendant les cinq semaines qui suivirent. Le Sud était ravi du rôle désespérant qu'il avait préparé à M. Lincoln. Celui-ci se trouvait à Washington comme au sein d'une forteresse ennemie, avec une majorité du sénat décidée à lui opposer un veto systématique, avec un trésor dont l'administration précédente avait fait disparaître le dernier centime, et avec une armée passée aux rebelles ou disséminée sur les frontières des Indiens, à cinq cents lieues de tout chemin de fer. Mais pour comble d'infortunej la Maison-Blanche était assiégée par une horde innombrable de solliciteurs accourus de tous les points de l'Union, tourbe indiscrète et avide qui dévorait les précieux instants de M. Lincoln, sachant bien que son affabilité et sa conscience lui faisaient une loi de recevoir tout le monde. Pendant ce temps le congrès s'épuisait à tenter toutes les combinaisons possibles pour terminer la querelle par un nouveau compromis, et la seule me-

sure utile qu'il décida, fut l'admission du Kansas libre, comme trente-quatrième Etat de l'Union. Par bonheur les rebelles, qui s'étaient emparés de toutes les forteresses fédérales au sud de la Chesapeake , concentraient leur attention sur le fort Sumter, cette dernière épave sur laquelle le drapeau étoile osait flotter encore en face de Charleston, ce centre de la chevalerie, cette capitale de la civilisation. La question qui tenait l'Amérique en suspens était celle-ci : M. Lincoln abaissera-t-il ce drapeau en rendant le fort, ou le défendra-t-il contre les redoutables batteries que M. Buchanan a laissé construire? La séparation se fera-t-elle à l'amiable, ou sera-t-elle le signal de la guerre civile? Les journaux étaient remplis des indécisions du président et de ses scrupules. Le Sud se laissait prendre à cette attitude hésitante et ne détournait pas ses regards des mauvais bastions derrière lesquels s'abritaient les soixante-dix hommes du major Anderson. Ce qu'il y avait de plus clair pour chacun, c'est que M. Lincoln prenait le soin d'examiner par lui-même le mérite relatif de chacun des aspirants aux milliers d'em-

plois qu'il avait à distribuer. Le fruit de ce patient labeur apparaissait chaque jour dans les fatigantes listes qui remplissaient les colonnes des journaux.

C'en était trop. Le Nord était à bout de patience , et bientôt on s'écria de toutes parts que le président n'était pas à la hauteur de la situation et qu'il devait céder la place à un homme mieux qualifié. Rien n'était plus injuste, car M. Lincoln, dès ses premiers débuts, faisait preuve d'une habileté consommée. Pendant que les meneurs séparatistes se laissaient pendre au piège, il négociait un emprunt, il rassemblait la flotte, il fabriquait des armes et faisait fondre des canons. Par une démonstration feinte pour ravitailler le fort "Suinter, il décida enfin le Sud à l'attaquer. Le canon retentit, le noble drapeau de l'indépendance, renversé par un boulet, disparut dans l'embrasement du fort. Anderson se rendit. C'était là ce que voulait M. Lincoln. La nation était sauvée.

Il serait impossible de décrire l'enthousiasme qui saisit le Nord en lisant le même soir l'appel

aux armes de M. Lincoln. Les tempêtes de la lutte électorale n'étaient que jeux d'enfants à côté du soulèvement de ce peuple, relevé tout à coup de son affaissement, brûlant d'amour pour son pays, et versant des larmes de patriotique émotion à la vue de ce drapeau vénéré qu'on venait d'insulter à Gharleston. C'était sous ses nobles plis que Washington avait conduit à la victoire les libérateurs des Etats-Unis. Cet étendard avait veillé sur les humbles débuts de cette grande nation; on l'avait vu s'enrichir d'une étoile de plus chaque fois qu'un nouvel Etat était admis dans l'Union, et après avoir jalonné le progrès merveilleux de la grandeur nationale, il avait fini par flotter à la fois sur les bords des deux Océans. Grâce à la télégraphie électrique, le soir même du jour où ce drapeau disparut de la baie de Gharleston, on le vit paraître à la fois sur toutes les maisons des dix-huit Etats libres. Ce qu'il y avait de touchant, c'est que le Nord, inébranlable dans sa confiance, y faisait toujours figurer les trente-quatre étoiles, lors même que plus du tiers d'entre elles semblaient être tom-

bées de son ciel. Du 13 avril jusqu'à la bataille de Bull's-Run, toutes les villes et tous les villages du Nord restèrent constamment pavoises. L'immense cité de New-York était vraiment éblouissante dans sa parure de fête. Chaque fenêtre était ornée d'un ou de plusieurs drapeaux dont les vives couleurs resplendissaient au soleil du printemps. Les omnibus et jusqu'aux chevaux des plus humbles charrettes étaient également pavoises. Il semblait étrange qu'on inaugurât ainsi les débuts d'une lutte fratricide; mais en Amérique, on n'a pas la coutume de prodiguer le drapeau national pour célébrer des fêtes. Si l'on éprouvait alors le besoin de l'étaler à tous les yeux, c'était l'expression spontanée du plus ardent patriotisme. La nation se sentait renaître. Elle se retrouvait plus vigoureuse que ja^mais. Toutes les différences de partis étaient fondues dans une seule pensée et une seule volonté. Les démocrates les plus fougueux et les abolitionistes les plus exaltés, M. Douglas aussi bien que M. Wendell Philipps, se serraient à l'envi autour de M. Lincoln. Tout ce qu'il y a de

petit et de mesquin dans l'âme humaine semblait en avoir disparu pour laisser la place aux sentiments les plus purs, les plus élevés et les plus généreux. C'étaient les meilleures fibres de l'âme qui retentissaient avec tant de force. On se sentait vivre en voyant ce peuple vigoureux et passionné pour une grande cause lui vouer toute son énergie, lui offrir joyeusement le sacrifice de ses biens et de son sang.

Si les divers partis s'étaient effacés devant le danger commun, il n'y avait pas moins d'unanimité entre les diverses civilisations que le Nord renferme dans son sein. Les populations agricoles de l'Ouest ne restaient pas en arrière des cités commerciales de l'Est. J'étais à Cincinnati, dans l'Ohio, le jour de la prise du fort Sumter. Elle y provoqua un élan national dont on ne peut se faire aucune idée quand on n'en a pas été témoin. Quoi qu'on en dise, les motifs qui soulevaient ces 18 millions d'hommes libres étaient moraux et religieux avant tout. Ce qui le prouve, c'est que les membres d'Eglises furent partout en tête de ce mouvement. Tous ces jeunes hommes

de l'Ouest élevés dans de fortes convictions évangéliques s'enrôlaient avec enthousiasme, non-seulement pour défendre la pairie, mais encore, ils l'espéraient du moins, pour aller briser les fers des pauvres noirs. Les jeunes volontaires allaient en troupe faire leurs adieux à l'Eglise dont ils faisaient partie. Les larmes qui coulaient le long de ces mâles visages, les sanglots de leurs parents, les supplications mêlées d'actions de grâces qu'on adressait au ciel, le chant des hymnes où la ferveur religieuse se joignait à un ardent patriotisme, les allocutions émues de ces jeunes hommes dont un si grand nombre marchaient à la mort, tout cela formait un ensemble impossible à décrire. Ici encore c'était un vieillard de soixante-quinze ans qui s'enrôlait avec ses vingt-cinq fils et petits-fils, là c'était un octogénaire qui se traînait à l'hôtel de ville pour demander des armes. Les dames les plus distinguées se présentaient pour être infirmières, les négociants se ruinaient joyeusement pour léguer du moins à leurs enfants une patrie digne de leur amour. On sacrifiait les trésors de la terre pour obtenir à la place des

richesses meilleures. «Nous nous ruinons, disait le journal le World, mais la nation est relevée ; elle sent que les biens moraux sont infiniment plus excellents que ceux d'ici-bas ; elle se sent soulevée par un souffle nouveau, et la joie de sa régénération adoucit pour elle les plus douloureux sacrifices. » Et ce qu'il y avait de plus beau, c'est que dans ces premiers moments, on ne ressentait aucune amertume contre ces adversaires qu'on allait combattre. On leur résistait, maison n'avait garde de les mépriser et de les insulter. Il n'était pas nécessaire d'avoir l'œil exercé pour recon*naître de quel côté se trouvaient la justice et le droit. L'erreur s'emporte parce qu'elle se sent faible, la vérité est toujours calme au fond, lors même qu'elle s'émeut.

Je suis resté en Amérique pendant deux mois encore après le commencement de la guerre. New -York n'avait pas changé d'aspect. On y voyait arriver tous les jours ces belles troupes de l'extrême Nord, ces montagnards du New-Hampshire, ces bûcherons du Maine, ces hommes magnifiques de taille et de force, qui brûlaient d'al-

1er anéantir l'esclavage. L'enrôlement d'un grand nombre de vagabonds avait assaini les plus mauvais quartiers de la ville. Du reste, on ne pouvait se douter qu'on fût engagé dans une guerre qui allait mettre en ligne un million de soldats. Quoiqu'il y eût de la stagnation dans les affaires, le mouvement commercial était encore immense, et la libéralité, loin d'être amoindrie, semblait encore stimulée. Après avoir pourvu à l'emprunt national, les particuliers de New- York avaient souscrit 145 millions de dons volontaires pour subvenir aux charges publiques. Il fallait y ajouter l'équipement de la plupart des régiments que la générosité privée n'avait pas voulu laisser à la charge de l'Etat. Néanmoins les dons pour les œuvres chrétiennes ne subissaient pas de réduction notable. L'année dernière, onze sociétés religieuses de New-York ont recueilli 5,560,000 francs, ce qui n'est qu'un sixième de diminution sur l'année précédente. Cinq d'entre elles ont reçu 3,795,000 francs, ce qui n'est qu'un seizième de moins que dans les temps de prospérité. Mais comme ces sociétés s'alimentaient en

partie dans le Sud, qui n'a pas envoyé une obole depuis le commencement de la guerre, il en résulte que les dons des Etats du Nord pour les œuvres chrétiennes ont plutôt augmenté pendant cette année désastreuse, réalisant ainsi le mot d'un riche particulier de New-York, c'est que dans ces temps de détresse où tout le monde se ruine, il n'y a qu'un moyen de placer ses capitaux en lieu sûr, c'est de les prêter à Dieu.

Pendant ces mois d'enthousiasme, une chose m'a vivement frappée. Le Nord était puissamment soutenu dans la lutte par la pensée qu'il avait à sauver non-seulement les Etats-Unis, mais encore les grands principes qu'ils représentent. On sentait qu'on allait livrer une des plus grandes batailles de la liberté et de la civilisation. Dirons-nous que c'était là de la fatuité? L'existence de ce peuple extraordinaire n'est-elle pas une leçon permanente pour l'humanité, et sa chute n'eût-elle pas éteint les feux d'un des fanaux les plus bienfaisants qui aient lui sur notre mer orageuse ? Heureusement que sa foi n'a pas défailli et que l'événement ne l'a point dé-

mentie. Triompher de l'épreuve dont il commence à sortir victorieux , c'est infiniment plus que tout l'éclat qu'il a jeté depuis près d'un siècle. C'est un prodige moral bien propre à relever les énergies latentes qui sommeillent chez les peuples affaissés.

Quant à l'esclavage, la rapidité de sa chute dépasse toutes les prévisions. Il faut avoir vu l'Amérique en 1860 pour apprécier le travail qui s'est opéré dans les esprits et dans les consciences. Alors il semblait qu'il faudrait quatre ou cinq générations pour le voir disparaître, maintenant chaque courrier nous apprend quelque nouvelle mesure qui tend ou à le circonscrire ou à le déraciner. C'est que désormais la cause de l'Union et celle de l'abolition tendent à se confondre. Dans le Sud, beaucoup plus bigarré qu'il ne semble par l'altitude des terrains, les hauts plateaux, peu favorables à l'esclavage, tenaient à l'union et n'en ont été détachés que par la contrainte; les plaines basses, vouées à la culture du coton, du tabac ou de la canne à sucre, sont passionnées pour la séparation. L'esclavage

est donc devenu pour l'Américain le synonyme de démembrement et de ruine. Les séparatistes eux-mêmes, trahis et abandonnés par leur idole, apprennent ce qu'il en coûte de fouler aux pieds les lois éternelles de la justice et de la charité. Ils voient que, malgré leurs jeûnes- solennels et leurs prières publiques, Dieu se refuse à protéger l'institution qu'ils avaient osé mettre sous sa sauvegarde. Devant la terrible réalité qui les étreint de plus en plus , les illusions passeront tôt ou tard ; le Sud se réveillera comme d'un mauvais rêve. Il se trouvera placé dans des conditions absolument nouvelles, annulé dans son influence, ruiné dans sa fortune, terrassé dans son orgueil. Il sera pénétré sur tous les points par les idées de liberté et d'humanité, contre lesquelles il avait élevé une digue insurmontable, et que l'invasion du Nord y répandra en abondance. Quant à ces vingt millions d'hommes libres dont la prépondérance est désormais assurée, ils sont irrévocablement décidés à en finir une fois pour toutes avec l'esclavage. Ils savent, eux, ce dont on feignait de douter en

Europe : c'est que cette odieuse institution est l'unique cause de tous les maux dont ils souffrent maintenant. Après avoir vu tous leurs trésors et cent mille de leurs fils dévorés par la guerre, ils ne veulent pas avoir à recommencer une lutte nouvelle. Si l'on excepte quelques hommes que la corruption politique a gangrenés sans remède et qui heureusement ne comptent plus, l'émancipation est bien arrêtée dans toutes les volontés et elle sera dans toutes les bouches quand l'heure favorable aura sonné. Comment ne pas tressaillir de joie à la pensée que quatre millions de nos semblables vont être reçus de nouveau dans la famille humaine! Celui qu'une pareille perspective laisserait indifférent n'est pas digne de porter le nom d'homme.

Terminons ici cette rapide étude. Ce n'est qu'une vue à vol d'oiseau, c'est une impression qui résume neuf mois seulement passés aux Etats- Unis. Je serais heureux s'il m'avait été donné de montrer la puissance bienfaisante de la vérité chrétienne, libre de toute entrave humaine et replacée dans ses conditions primitives. Sans doute

c'est laborieusement, c'est péniblement que cette vérité fait son chemin dans le monde. Il en est d'elle comme de ces fleuves qui descendent des hautes cimes. Souvent d'énormes rochers leur barrent le passage, leur lit se resserre, ils disparaissent sous des nuages d'écume, et ils ne retrouvent leur liberté qu'après qu'ils se sont échappés de la montagne dont ils ont déchiré le flanc. Telle est la crise que la vie religieuse traverse maintenant aux Etats-Unis. C'est la régénération douloureuse d'un peuple aux origines duquel avaient présidé de fortes convictions évangéliques, mais qui leur opposait encore de redoutables barrières. Bientôt le sombre défilé sera franchi. La vie puissante de l'Amérique reprendra son paisible cours. Elle pourra se répandre avec une puissance incomparable sur une terre renouvelée, et le monde apprendra une fois de plus que l'Evangile est le salut des nations comme il est celui des individus.

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