EXPOSE
Témoin depuis deux années de la circonspection, de la timidité même avec laquelle les Puissances européennes en général et l'Angleterre en particulier apprécient les événements dont l'Amérique du Nord est le théâtre, nous hésitions jusqu'à ce jour à faire part au public des réflexions que nous a suggérées le spectacle de cette lutte implacable.
Mais en présence de la réponse négative faite par le ministère anglais à la proposition généreuse du gouvernement français, nous avons pensé qu'il était temps enfin d'envisager la question américaine avec une franchise à laquelle nous n'avons pas été habitués, tant sur le continent que de l'autre côté du détroit.
Malgré les causes de dissolution qu'elle porte depuis longtemps dans son sein, l'Union américaine est donc bien puissante, bien redoutable encore pour que l'on use avec elle de pareils ménagements; pour que les journaux anglais, malgré leur désir évident d'assister à sa ruine, désir qui perce
dans chaque ligne de leurs articles, soient si timides, si réservés dans leurs conclusions !
Et cependant on sait à quoi s'en tenir sur les sentiments de l'Angleterre «à l'égard de la grande République. On sait avec quel œil de défiance et d'envie elle assiste depuis trente ans au développement de sa grandeur.
Nous, que l'on n'avait pas habitués à tant de prudence et de désintéressement; nous à qui les États-Unis doivent en grande partie leur existence politique ; nous qui savons par expérience combien la reconnaissance des peuples est peu de chose, envisageons, sans crainte comme sans colère, la position que cette guerre a faite à l'Europe, quels sont ses véritables intérêts et ceux de toutes les nations maritimes , enfin quels sont les droits de la morale et de l'humanité.
Nous le savons, la nation anglaise, si fière de ses droits, si clairvoyante sur ses intérêts, n'a pas toujours été complice de la politique incertaine et timide de ses gouvernants. L'année dernière, lors de l'affaire du Trent, c'est elle qui , traînant le ministère à sa remorque, le força, en manifestant son opinion par un cri d'indignation universelle, à faire des préparatifs immenses, à exiger fièrement la réparation de l'outrage fait à son pavillon.
C'est elle qui, lors de la réunion du Parlement, dictera sa volonté, jugera en dernier ressort de ce que l'on doit faire et fera agir le ministère, à moins qu'elle n'aime mieux confier à d'autres le soin de gouverner et représenter le pays.
Nous avons dit plus haut qu'en général la franchise avait fait défaut dans les organes de l'opinion publique ; nous allons expliquer ici notre pensée.
L — Au milieu de beaux discours pleins d'une chaleureuse philanthropie, mais qui n'ont nullement contribué, soit à améliorer dans les grandes villes du Nord le sort des noirs, soit à leur rendre la considération à laquelle a droit toute
famille de la race humaine, sans acception de couleur; au milieu, dis-je, de toutes ces théories déclamatoires, quel paraît être le véritable but des amis de l'Union? Maintenir à tout prix cette intégrité qui leur permettait d'aspirer au premier rang dans le monde ; de détrôner l'Angleterre en lui enlevant l'empire de l'Océan, en la forçant plus tard à baisser son pavillon devant le balai de leurs écumeurs.
Les habitants de Boston, de Philadelphie, de New-York surtout ne s'en cachent guère. Dans leur orgueil yankee, ils entrevoyaient naguère, avec complaisance, le moment peu éloigné où l'Union compterait 5o millions d'habitants et même davantage, et pourrait enfin renvoyer chez elles toutes les couleurs européennes.
Le dépit de voir leurs rêves détruits est la cause de l'acharnement qu'ils apportent à cette guerre.
Quant à l'abolition de l'esclavage, ce but, dont certains journaux nous entretiennent sans cesse, voilant ainsi la vérité pour flatter l'opinion publique en Europe; qui s'en soucie dans le Nord ! M. Lincoln ne vient-il pas d'être vertement blâmé pour avoir osé parler (comme mesure coercitive) de confisquer et libérer les esclaves des États révoltés? Et nous savons tous comment il a dû se disculper du crime de sympathie pour la race noire.
II. — Quant au Sud : sans doute il veut conquérir son indépendance, son autonomie, se séparer d'une race complètement étrangère à la sienne sous tous les rapports, de mœurs et d'habitudes différentes.^
(11 y a des Ànglo- Saxons dans tous les États, je le sais, mais ils sont en minorité dans les villes du Sud, et, sous deux climats aussi opposés que ceux de Boston et de la Nouvelle-Orléans (i), les mœurs sont trop dissemblables pour
(1) Le climat de l'Allemagne du nord comparé à celui de la côte d'Afrique.
qu'il puisse y avoir communauté d'intérêts et d'affection. — L'Union devait se dissoudre tôt ou tard.)
Il veut tout cela ; mais veut-il abolir l'esclavage, une institution abhorrée que la morale et la religion repoussent? Jusqu'ici ses défenseurs se sont abstenus de toute promesse à ce sujet.
Nous ne voulons pas nous étendre davantage en ce moment sur toutes ces considérations qui forment une partie de notre travail.
Voici entre quels adversaires l'Europe va avoir à choisir.
D'un côté, un peuple qui se croit appelé à jouer un rôle immense dans la domination de l'univers ; un peuple dont l'on peut encore en ce moment écraser dans ïœuf les grandeurs futures si menaçantes pour tous ;
Un peuple qui ne nous saura nul gré de notre abstention et reprendra bientôt, avec ses rêves évanouis, ses habitudes de morgue et de fierté à l'égard des autres puissances, s-il parvient à reconstituer l'Union.
De l'autre, un peuple qui veut s'émanciper, conquérir son indépendance, et qui payera notre intervention opportune au profit de la morale et de la justice.
Que devons-nous faire? Quel mobile doit nous guider?
L'intérêt de la France! qui est aussi celui de la grande famille européenne et de toutes les nations civilisées.
Mais nous devons en même temps prendre en main la cause de l'humanité ; nous devons nous efforcer d'obtenir toutes les concessions compatibles avec les besoins moraux de l'époque et l'avantage de tous.
Ces matières vont être l'objet de notre étude et de nos réflexions.