DU PASSÉ POLITIQUE DES ÉTATS-UNIS ET DE LEUR AVENIR AVEC L'UNION
Nous venons d'énoncer clairement ci-dessus quel résultat nous souhaitions à la guerre actuelle, en émettant le vœu que l'Europe vînt aider, s'il le fallait, à cette solution désirée, c'est-à-dire à la rupture de l'Union.
L'histoire des États-Unis depuis leur existence, celle de leurs tendances politiques en contient surabondamment les raisons.
Sans entreprendre ici cette histoire, soit avant, soit depuis la déclaration de l'Indépendance, nous allons donner la liste des i5 États qui composaient primitivement F Union en 1788. Nous donnerons ensuite, par ordre de date, la liste de ceux qui ont été annexés.
Ces États sont : New-Hampshire, Massachusetts, Rhode- Island. Gonnecticut, New-York, New-Jersey, Pennsylvanie, Delaware, Maryland, Virginie, la Caroline du Nord, celle du Sud et la Géorgie.
Puis, autour de ces contrées situées sur les côtes de l'océan
Atlantique, de Portland à la presqu'île de Floride, et dans le golfe du Mexique jusqu'à FAlabama; autour de ces contrées, dis-je, s'étendaient d'immenses solitudes habitées par les peuplades indiennes.
A mesure que les émigrants affluaient d'Europe, ils s'avançaient dans l'ouest refoulant les Indiens devant eux, et ces derniers furent enfin confinés du Missouri à la Rivière-Rouge et aux montagnes Rocheuses. (Nous avons tous lu les intéressants ouvrages de Fenimore Cooper, qui contiennent de grands détails sur ce sujet, et qui sont plus véridiques qu'on ne le croit généralement.)
La vie nomade des premiers colons, chasseurs ou pêcheurs toujours en marche dans d'immenses savanes, développa leur goût inné pour les aventures, et bientôt ils parcoururent toutes les régions centrales de F Amérique du Nord.
Pionniers de la civilisation, comme l'a fort bien dit l'écrivain américain, ils précédaient les colons, leur indiquaient les vallées fertiles, les contrées habitables.
Remarquons en passant, que lorsqu'on avance vers le centre on retrouve principalement, comme propriétaires et cultivateurs des terres, des émigrés allemands, irlandais, alsaciens et autres dont les mœurs, plus calmes, plus champêtres que celles des premiers occupants, se pliaient mieux à la vie paisible et stationnaire qu'exige la culture.
Mais revenons vers les côtes, où nous pourrons reprendre notre nomenclature historique et enregistrer les agrandissements de l'Union.
En 1791, on détache le Vermont de New- York pour en former un quatorzième État, puis le Rentucky de la Virginie en j 792 ; en 1 796, le Tennessee est détaché de la Caroline du Nord.
En 1802 l'Ohio, maintenant un des États les plus peuplés de l'Union, est formé d'un territoire.
En 180 5, la Louisiane est achetée à la France.
La Nouvelle-Orléans, son ancienne capitale (1) et la ville la plus importante de l'État, se trouve actuellement sous la férule d'un des généraux de l'Union, venu avec une expédition du Nord, le terrible avocat Butler qui, vu à distance, nous ferait assez l'effet d'un capitan de l'ancienne comédie, s'il n'avait pas ensanglanté la scène.
Puis, de 1816 à 1821, on créa les États de l'Indiana, du Mississipi, de l'Illinois, de Y Alabama, du Maine et de Missouri 5 tant avec des parties détachées d'anciens États, qu'avec de nouveaux territoires conquis sur les Indiens.
En 1 836, furent admis à l'Union, le Micbigan qui se compose des contrées qui avoisinent les grands lacs intérieurs, et l'Arkansas, sentinelle avancée sur les bords du Mississipi.
En i845, fut admise la presqu'île Floride, cédée depuis 1820 par l'Espagne, et qui avait enfin acquis le nombre d'habitants suffisant pour devenir État; on reçut aussi l'Iowa situé entre le Missouri et le Mississipi.
Puis ensuite, la république du Texas, qui s'était violemment séparée du Mexique et s'annexa aux États-Unis.
Jusque-là les conquêtes des États-Unis s'étaient opérées seulement sur les Indiens anciens propriétaires du sol, et d'acquisitions faites à la France et à l'Espagne.
Mais à cette époque commencent les annexions par la violence sur le seul voisin qui gênât leur expansion au sud et à l'ouest; à l'ouest, vers l'Océan Pacifique, au sud, vers l'isthme de Panama. L'annexion du Texas (1 845), de la Californie (1848), et du nouveau Mexique (Territoire) furent la conséquence de la guerre de 1842 entre les États-Unis et la république Mexicaine. Les troupes américaines occupèrent Mexico qu'elles eussent gardé volontiers, mais il n'était pas
1) La nouvelle est Bâton-Rouge, sur le Mississipi
temps encore, et elles se contentèrent d'un traité de paix contenant la cession des contrées ci-dessus.
Chacun sait comment la découverte des mines d'or en 1 848 et 18^9, en attirant une foule d'émigrants européens, vint peupler rapidement la Californie et en fit un des États florissants de l'Union , qui paraît destiné à former, dans un avenir plus ou moins éloigné, le noyau d'une république ou confédération de l'Ouest.
Voici, en ajoutant le Wisconsin (État à l'ouest des lacs admis en 1846), l'Orégon (1848) qui est au nord de la Californie, entre l'Océan Pacifique et les montagnes Rocheuses, le Minnesota, situé au Nord de l'Iowa (1849), puis enn"n ^e Kansas (i854) qui se trouve à l'ouest de l'État de Missouri; voici, disons-nous, la liste complète des 34 États composant dernièrement l'Union.
Joignons-y six territoires nommés Washington , Utah , Nebraska, Nouveau -Mexique, Arrisona, Indien, qui attendent le nombre d'habitants nécessaire pour leur admission , et nous aurons la nomenclature des membres de la grande famille avant la rupture.
Il suffit de jeter un coup d'œii sur la carte pour se rendre compte de la position prise parles États-Unis; ils ont franchi d'abord le Mississipi qui fut si longtemps leur barrière, puis les vastes déserts qui entourent les montagnes Rocheuses, pour s'étendre enfin jusqu'au Pacifique.
Voyons maintenant quel était le but de leur ambition.
Laissant de côté, quitte à y revenir plus tard, la Columbia et la Nouvelle-Bretagne qui les bornent au nord d'un océan à l'autre; leur ambition avant la guerre actuelle était évidemment de chasser du Mexique la race espagnole, de s'emparer des diverses petites républiques qui se sont formées dans l'Amérique centrale jusqu'à l'isthme de Panama, ou bien
jusqu'au lac de Nicaragua; ce qui leur eût permis, non plus d'exploiter un tronçon de chemin de fer, comme à Panama, mais bien de joindre les deux mers ensemble et de communiquer d'un océan à l'autre.
Mais la race humaine est insatiable ; il faut toujours un nouveau but à ses désirs , et I'oq verrait renaître alors les anciens projets sur Cuba, Haïti et toutes les Antilles.
Avec un développement de côtes aussi étendu , leur marine prendrait une extension formidable, dangereuse pour l'Angleterre, tyrannique pour les autres nations, et comme nous le disions tout à l'heure , Albion serait sérieusement menacée pour ses possessions du Nord, les autres nations européennes pour leurs colonies et leurs comptoirs.
C'est ce but que l'Angleterre feint d'ignorer et qu'elle n'ose pas entraver pendant qu'il en est temps encore.
Nous ne dirons que quelques mots de leur organisation et de leur police intérieure ; car nous ne faisons pas la description des États-Unis, et nous ne nous occupons de ces matières qu'au point de vue politique.
Sans doute, c'eût été un magnifique spectacle pour le monde entier que celui d'une immense république s* étendant sur un continent deux fois grand comme l'Europe; croissant chaque année en grandeur, en prospérité, accueillant toutes les infortunes , offrant un asile et du pain à tous les parias de notre vieille civilisation.
C'eût été un sublime exemple de voir trente millions d'hommes, puis cinquante, puis davantage encore , se gouvernant eux-mêmes sous un régime d'ordre et d'égalité, faisant vivre l'ancien continent avec les produits de leur travail et de leur industrie ; de voir une aussi grande multitude d'êtres humains de dix origines différentes exister dans la paix et le travail, comme les abeilles d'une ruche im-
— ta
mense; — Anglais, Irlandais, Allemands, Espagnols, Français et autres, — devenus tous Américains, coopérant, soit de leurs bras, soit de leur tête, à la prospérité générale.
Mais il n'est donné à aucune agglomération d'hommes d'offrir de pareils exemples, la perfection n'est pas de ce monde, et ce n'est pas en Amérique plus qu'en Europe qu'il faut aller la chercher.
Nous ne parlerons pas ici des grandes villes maritimes qui, en relations journalières avec l'ancien continent, ont pris plus ou moins, en apparence, nos mœurs et nos coutumes. Mais pénétrons plus avant dans l'intérieur, et nous serons témoins de scènes sauvages qui nous prouveront que la civilisation morale est encore au berceau dans le Nouveau- Monde. La peine du talion et le self-government remplacent trop souvent nos institutions judiciaires dont on peut médire quelquefois, mais en reconnaissant bientôt à quel point elles sont nécessaires à la tranquillité générale, à la sûreté de tous. Nous pourrions en citer maints exemples frappants, les journaux en fourmillent chaque jour; mais ce serait sortir de notre cadre, ce serait franchir les limites que nous nous sommes imposées. Chacun en sait autant que nous à ce sujet. Tous ces vices sont inhérents à la nature audacieuse d'un peuple encore dans l'enfance, chez lequel chacun se protège et se gouverne soi-même. Il est fâcheux que ces mœurs, ces habitudes se dévoilent trop souvent à l'égard des étrangers, dans nos villes maritimes, par exemple, sur les quais de nos bassins; dans les endroits par conséquent où ils se trouvent le plus en relation avec les Européens. Que serait-ce donc si les États-Unis se reconstituant, ils atteignaient à l'omnipotence des mers?
Pour eux commencerait ce régime de paix armée des grandes puissances, qui les rend toujours préparées à la lutte, mais favorise l'agression et l'empire de la force.
Pour nous tous, peuples commerçants et maritimes de
l'Europe, la liberté des mers deviendrait un vain mot, la navigation un péril en face d'une nation habituée à tenir si peu de compte de la légalité et du droit des gens.
Touchant leurs relations avec l'Europe, rappellerons-nous ici les démêlés qui se sont élevés, depuis la déclaration de l'indépendance, entre les États-Unis et les différents États de l'Europe?
L'Angleterre, l'Autriche, l'Espagne, la France elle-même, se souviennent avec amertume des procédés américains à leur égard.
Après la guerre de 1812, qui ne se termina pas à l'avantage de l'Angleterre, celle-ci fut dix fois obligée de dévorer ses affronts pour éviter de nouvaux combats, c'est-à-dire la famine et le chômage de ses métiers. Mais comme la patience, lorsqu'elle dégénère en faiblesse, amène souvent des résultats opposés à ceux que l'on désire, elle n'a fait qu'accroître leurs exigences, et cependant les métiers du Lancashire sont maintenant (faute de matières premières) dans une inaction dont il est difficile d'entrevoir le terme.
L'Autriche se souvient sans doute encore de leur conduite dans le Levant, il y a quelques années.
L'Espagne eut aussi bien souvent maille à partir avec les États-Unis. Sans parler de l'antipathie naturelle entre les deux races, sa magnifique possession de Cuba, dernier joyau d'un écrin maintenant dispersé, sur laquelle les Américains ont les yeux constamment fixés, fut et sera toujours une cause de discorde et d'antagonisme avec eux.
On me répondra peut-être que Cuba était surtout convoitée par le Sud, afin d'augmenter le nombre des États à esclaves.
Mais le Nord eût accepté la conquête, si l'expédition avait réussi. Quant au Sud, la séparation aura tellement diminué son importance qu'il cessera d'être redoutable pour ses voi-
sins ; il aura assez à faire de se défendre et de veiller à sa sécurité intérieure.
Nous ne nous étendrons pas sur les différends qui ont existé en maintes circonstances entre les États-Unis et la France, notamment sous le premier empire. Les deux pays sont liés par des relations commerciales fort étendues, et les places de France, Lyon surtout, doivent encore se souvenir du peu de bonne foi et de fidélité apportées par les gens du Nord, à l'exécution de leurs engagements lors de la crise de 1857.
Si tels ont été jusqu'ici les procédés des États-Unis à l'égard de l'Europe, que devons-nous attendre de l'avenir, s'ils parviennent à reconquérir le Sud? Je n'ai pas besoin de répéter combien leur audace s'en trouvera augmentée. C'est alors que, les yeux fixés vers un avenir de grandeur et de puissance, ils perdront tous ménagements pour les autres nations. Cette lutte que l'Angleterre, s' abri tant derrière des principes qu'elle a violés tant de fois, craint d'engager en ce moment, il faudra bien l'entreprendre enfin avec moins d'avantage, moins de chances d'en sortir heureusement et d'assurer à jamais la paix et la tranquillité des mers.
De ce travail, qui n'est pas un réquisitoire contre une grande et vigoureuse nation, mais l'exposé des causes qui doivent militer en faveur de l'intervention immédiate des Européens ; de ce travail, dis-je, la conclusion est facile à tirer.
La séparation définitive est un bien pour l'Europe, une nécessité pour la paix du monde, et nous devons l'obtenir par tous les moyens possibles.
En 1778, nous étions dans le vrai en cherchant à amoindrir la puissance de noire rivale, à détruire sa prépondérance sur mer. Les États-Unis sont en voie de supplanter l'Angleterre : c'est d'eux qu'il faut s'occuper maintenant. L'occasion est belle, la laisserons-nous échapper ?
Quant à l'Angleterre : le ministère tel qu'il se trouve actuellement constitué, marche-t-il en ce moment d'accord avec l'opinion? Il nous est permis d'en douter en attendant la réunion du parlement et l'issue des débats qui vont s'engager.
Espérons encore que la proposition du gouvernement français trouvera un écho chez les hommes d'État prévoyants, et que nous n'assisterons pas à la restauration violente de l'Union dans les États du Sud aux abois.
Voilà notre delenda Carthago. —Plus indulgent que Caton, nous ne réclamons pas la ruine des États-Unis, mais nous voudrions les voir dans l'impossibilité de nuire. Les moyens d'arriver à ce résultat feront l'objet de notre seconde partie.
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