LEIPSICK
LÉOPOLD MICHELSEN , LIBRAIRE
INTRODUCTION
En offrant au public ces souvenirs d’un séjour dans l’Amérique du nord , que je visitai lors de mon voyage autour du globe, je sens parfaitement la tâche si difficile que j’ai entreprise en parlant d’un pays sur lequel existent des relations si nombreuses et écrites avec tant de perfection.
Tant d’ouvrages sur les Américains et leurs mœurs , qui semblent épuiser la question, auraient rendu ma tâche presque im-
VJ
INTRODUCTION
possible, si la manière d’envisager les objets ne leur prêtait parfois un nouvel intérêt.
Ce peuple si nouveau, mais qui déjà, à peine sorti de l’état de colonie, occupe un des premiers rangs parmi les nations du monde, nous est devenu familier, surtout par des écrits d’Anglais que de pénibles souvenirs et la rivalité actuelle rendent des juges au moins suspects.
Ils se sont plu à relever dans les Américains tels défauts, qui , à la vérité , existent, mais dont eux-mêmes ne sont pas exempts. Leurs récits sont donc souvent envenimés.
Des écrivains d’autres nations , parfois mus par des sentiments politiques, et professant des idées analogues à celles que l’Amérique met à exécution, ont voulu voiler les défauts dont l’existence tient au système suivi dans ce pays.
Etranger autant à l’inimitié des uns, qu’à
INTRODUCTION
la partialité des autres, appartenant à l’Allemagne , nation dont les relations avec l’Amérique ne sont pas assez fréquentes pour se froisser, et dont les idées diffèrent avec tout ce qu’il peut y avoir d’exagéré dans leurs institutions, j’ai cru, en cette qualité, pouvoir me permettre la publication du présent ouvrage.
Cette considération seule a pu m’engager à traiter un sujet si connu aujourd’hui , et à exposer mes vues sur des mœurs auxquelles on ne saurait donner trop d’attention , puisqu’elles ne sont pas émanées uniquement de coutumes anciennes plus ou moins modifiées, mais la conséquence d’un système nouveau dans l’histoire moderne.
Je présente donc mon ouvrage avec une seule récommandation , c’est celle d’avoir, étranger à toute influence, essayé de tracer une esquisse impartiale de cette contrée, ce
INTRODUCTION
viij
qui me permet d’établir parfois la comparaison entre la nouvelle nation, qui forme mon sujet principal, et l’ancienne dont elle tire son origine.
Mon séjour aux Etats-Unis ne fut pas assez prolongé pour me permettre de traiter plus à fond certaines matières, considérées aujourd’hui comme de la plus haute importance; mais j’aime à retracer les premières impressions: elles sont toujours les plus vives et les plus vraies; l’âme étant alors dans un état de liberté qui fait qu’elle juge sainement de choses que des considérations, souvent étrangères au sujet, qui se présentent par la suite, suffisent pour faire paraître sous un tout autre point de vue. Ce volume ne comprend , du reste , qu’une partie d’un voyage autour du globe, pendant lequel je visitai tant d’autres contrées où l’influence de l’Angleterre et de l’Amérique est domi-
INTRODUCTION
nante , ou qui sont la scène de leurs tentatives pour l’y établir.
L’état agité des républiques de l’Amérique espagnole est la conséquence des principes émanés des Américains du nord, et des efforts qu’ils font pour les y introduire.
Les îles Sandwich offrent le spectacle curieux d’Anglais et d’Américains vivant ensemble sur un petit terrain , où ces premiers se montrent les protecteurs d’une foi que chez eux on persécute et on voue au martyre , uniquement pour contrecarrer des ministres de leur propre culte, mais qui, quoique coreligionnaires , portent comme Américains ombrage à leur politique.
En Chine, les ports ouverts aux étrangers présentent une scène semblable ; mais là l’intérêt du commerce en est le motif principal.
Ce sont donc ces deux nations qu’il faut
INTRODUCTION
considérer comme les foyers des événements extraeuropéens ; ce sont leurs doctrines politiques, leur religion, leurs mœurs qu’ils tentent d’introduire partout.
Si les circonstances me permettent la publication des autres parties de mon voyage, surtout de celle qui traite du Mexique, pays qu’un plus long séjour m’a permis d’approfondir davantage, j’espère offrir des particularités plus variées que dans ce volume, où les mœurs, qui sont, du reste, l’objet constant de mes observations, jouent le rôle principal.
Autant que possible , j’ai évité de parler de choses déjà traitées, de donner de nouvelles descriptions d’objets positifs que tout voyageur consciencieux ne peut présenter que conformément à la vérité, tels que sites, édifices, institutions; si je me suis parfois éloigné de cette règle, ce n’est que pour des
INTRODUCTION
xj
objets qui m’ont paru d’une importance telle , qu’on ne saurait y revenir trop souvent.
Quant à l’arrangement des matières de mon voyage, j’aurais préféré pouvoir diviser chaque contrée d’après la méthode établie dans les temps modernes, en faisant suivre le récit du voyage (la partie historique) de remarques divisées systématiquement; mais, quelque flatteur que cet arrangement eût été pour la vanité du voyageur isolé, et quelque utile qu’il soit pour la science en général, j’ai dû y renoncer, puisque cette disposition n’est convenable que quand la variété des matières permet d’en remplir un cadre complet et. étendu.
Je ne me suis donc arrêté qu’à un ordre chronologique , plaçant les remarques et réflexions près du lait qui les a produites, et n’ambitionnant d’autre mérite que celui de
INTRODUCTION
xÿ
compenser par la véridicité de mon récit, le peu de matière que je présente, et, renonçant, une fois pour toutes, au privilège de me parer des plumes d’autrui.
KT
ooooo oooooooooooooocooooooooc oooooooooooooooo