CHAPITRE XXIV
Conclusion de la Havane.
On porte la population de la Havane à 130,000 âmes, et le nombre des maisons, qui augmente considérablement par de nouvelles constructions , à 1 1 ,000.
L’exportation des denrées était en 1857 :
Caisses de sucre 320,000
Boucauds de mélasse (sirop) 45,000
Quintaux de cire 15,000
Cigarres 140,000,000
Quintaux de tabac en feuilles 12,000
Trs. de miel . ... 1,500
L’importance de la Havane a augmenté sensiblement depuis l’administration si sage du général Tacon.
Et néanmoins les habitants ne lui en savaient pas gré. Ils étaient obligés de convenir
de son impartialité dans l’administration , de la justice, de l’énergie de son caractère et de sa probité incorruptible ; mais , malgré tout son mérite , il n’avait pu réussir à gagner leur affection. 11 suffisait qu’il fût Espagnol et eux créoles. Ils ne reconnaissaient donc pas les bienfaits qui résultaient de son administration, mais que tout homme impartial doit admirer.
La Havane , exposée autrefois à chaque saison aux ravages de la fièvre jaune, en est presque délivrée , grâce aux règlements sanitaires qu’il sut établir : preuve décisive que cette maladie épidémique , qui provient de miasmes répandus dans l’air, à la suite des pluies, cède aux mesures prises pour la circulation libre de l’air, et aux soins donnés à la propreté. Quels ne furent point ses efforts pour établir la sûreté des personnes et de la propriété , autrefois si souvent compromises dans la ville même aussi bien que dans le reste de l’ile ! Pendant toute la nuit, à commencer de neuf heures du soir, on trouve au
coin de chaque rue, des gardes ( serenos ) armés d’une lance et d’un pistolet, munis d’une lanterne et d’un sifflet, pour appeler en cas de besoin les autres gardes. Aussitôt que la nuit est avancée, ces serenos , sont obligés d’arrêter toute personne qui , n’appartenant pas au quartier, leur est inconnue, de l’interroger sur son domicile, et même de l’y accompagner en guise de guide ou d’escorte ; arrivé à la demeure indiquée , le guet doit s’assurer si la personne qu’il accompagne y est effectivement reçue , sur quoi il la quitte ; mais , s’il s’aperçoit de la moindre contradiction , il est obligé de mener son compagnon involontaire au corps-de-garde, ou celui-ci est écroué, jusqu’à ce qu’il puisse se faire réclamer.
C’est encore au général Tacon que l’on doit le bel éclairage de la ville, l’établissement de promenades charmantes et de la nouvelle place d’armes, autrefois théâtre des combats de taureaux , qui ont été relégués de l’autre côté de la baie , et surtout la construction de tant d’édifices remarquables. Le prin-
cipal moyen qu’il mit en œuvre , et qui lui permit d’achever, dans un si court espace de temps , tant de grandes entreprises , ce fut d’employer aux travaux publics les prisonniers , qui autrefois languissaient dans les cachots , et que je vis même , lors de mon séjour dans l’île , occupés a bâtir leur propre demeure , la nouvelle prison , qui est un édifice des plus considérables.
C’est à la Havane que le premier service chrétien dans le nouveau monde fut célébré par Colomb et ses compagnons. On a construit une chapelle à l’endroit même où la messe fut dite , et les tableaux , dont elle est décorée , représentent cet acte si intéressant.
Je dus la faculté de visiter cette chapelle, qui n’est pas ouverte au public , au général Tacon, qui voulut bien m’en offrir l’autorisation lorsque je lui fus présenté par le consul anglais, M Tolmé, dont les attentions et la complaisance me furent des plus agréables.
Un de mes premiers soins , lors de mon arrivée à la Havane , avait été le pèlerinage
à la cathédrale , qui contient un trésor insigne , les cendres de Colomb. Le tombeau, adossé au mur , est de marbre blanc , mais de la plus grande simplicité.
Récemment élévé à la mémoire de ce génie si méconnu , si persécuté par ses contemporains , ce tombeau est la preuve éclatante que la Némésis revendique ses droits tôt ou tard.
Un morceau de marbre placé dans un coin de la dernière possession espagnole en Amérique , voila tout ce qui reste a l’Espagne , qui ne sut pas l’apprécier, de la gloire d’avoir possédé Colomb.
Mais l’épitaphe de ce grand homme est écrite dans l’univers entier, aussi bien que celle du héros , qu’un ennemi implacable enfouit sous les dalles de Longwood, sans même y graver un nom.
Au reste, quelque peu de rapport qu’il y ait eu pendant leur vie entre ces deux hommes immortels , une certaine similitude existe entre eux après leur mort. Les cendres de
tous deux furent enlevées a leur sépulture pour être déposées sur le champ de leur gloire. Les restes de Colomb, déposés a Séville , furent transportés , par la suite , d’après sa dernière volonté , à Saint-Domingue. Lors de la cession de cette île à la France en 1795 , elles furent arrachées une seconde fois a leur repos , et transférées à la Havane avec les honneurs dus à un vice-roi et a un amiral.
C’est avec peine que l’on voit cette noble Espagne, cet antique Portugal , déchus de leur grandeur : funeste conséquence de systèmes pernicieux suivis pendant des siècles , et dont une nation rivale sut si bien profiter !
Ces peuples , si pleins de fautes et de vertus, à l’âme ardente, au cœur si passionné1, ne peuvent briller dans un temps où l’égoïsme
1 Tout homme zélé pour l'étude de la géographie et de l’histoire, surtout en ce qui concerne la partie si intéressante des découvertes dues au génie entreprenant des Portugais et des Espagnols, trouvera tout le plaisir que j’ai goûté moi-même dans l’ouvrage de M. le vicomte de Santarem, Atlas composé de mappemondes et de cartes hydrographiques et historiques , depuis le XIe au xvrie siècle , où l'auteur, aussi distingué comme savant que comme homme d’Etat, réclame pour sa patrie, même dans le repos de la vie privée, une
domine, où la passion du gain absorbe toutes les autres.
Un peuple marchand possède l’empire des mers, qu’il a su conquérir autant par la force que par une politique persévérante. Il a enfin atteint son but de ruiner ces belles contrées ; il les soigne aujourd’hui , comme le berger garantit son troupeau du loup, pour le livrer au boucher.
L’Espagne est sur le point de perdre sa dernière colonie , grâce aux efforts persévérants de l’Angleterre , qui , sous le voile de sa sollicitude philanthropique pour les noirs , travaille à l’assujettissement commercial des blancs dans le monde entier.
L’exemple donné par l’Angleterre dans ses propres colonies, les principes d’émancipation qu’elle prêche parmi les nègres , deviendront funestes pour la Havane.
L’Espagne n’aura que l’alternative de ruiner sa possession la plus précieuse, en affranchis-
gloire et un lustre que les événements ont pu faire oublier, mais non anéantir.
sant les noirs, ou de voir s’y renouveler la sanglante tragédie dont Saint-Domingue a été le théâtre.
Quelle triste chose que de prévoir que cette belle île peut descendre un jour au niveau de Saint-Domingue et devenir, comme cette ancienne possession française , la proie d’une population paresseuse et incapable de progrès ! Tant que Tacon gouvernait à la Havane, sa capacité, son énergie éloignaient le danger : aidé de son excellente troupe, il tenait tête a tout.
Mais si cet homme probe et patriotique , dont l’unique but fut la prospérité et la conservation de l’île , ne trouve pas de successeurs qui entrent dans ses vues , si pleines de justesse , qui suivent son système libéral , mais sévère , tel qu’il le faut pour une colonie , l’île de Cuba sera perdue dans quelque temps pour l’Espagne , arrachée à la civilisation, livrée a la barbarie des noirs, ou au triste état des contrées de l’Amérique que je visitai par la suite, et où des idées semées
avec perfidie par des hommes de mœurs et de religion différentes , ont établi , non l’indépendance, mais l’anarchie.