‹ Les États-Unis et la Havane; souvenirs d'un voyageurChapitre 28 sur 30 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Produits de l’ile de Cuba.

L’objet le plus intéressant pour l’étranger, dans les Indes occidentales , c’est la culture des denrées , dont elles approvisionnent le monde entier depuis des siècles.

Je trouvai plus de difficulté a satisfaire ce désir que je n’aurais pu l’imaginer. Mon séjour a la Havane ne pouvait être de longue durée, il était subordonné au départ du vaisseau qui devait me conduire au Mexique , et qui d’un jour à l’autre pouvait mettre à la voile. Les longues excursions dans l’intérieur m’étaient donc interdites. Je ne pus visiter ni Matanzas ni San-Marco , lieux renommés pour leurs plantations. Je savais qu’il devait s’en trouver dans le voisinage de la capitale; mais l’insouciance des personnes que j’interrogeai était telle qu’elles ne purent me donner à cet égard aucun renseignement précis , et le manque

de cartes topographiques ne me permettait pas de me tracer moi-même un itinéraire. On m’offrait de toutes parts des lettres de recommandation pour des planteurs , mais dont les propriétés étaient toutes éloignées au moins de cinquante milles. Impatient, j’allai , à la fin , trouver un loueur de chevaux , qui de suite m’indiqua des plantations assez voisines , en me fournissant une rossinante et un nègre pour guide.

Nos pauvres animaux n’avançaient guère, malgré les coups dont mon Sancho d’ébène accablait le sien. 11 faut convenir que le sort de tout animal confié à un nègre est des plus tristes, puisqu’il leur rend avec usure, ainsi qu’à sa femme et à ses enfants, tous les coups dont son maître le gratifie. Ce sont surtout les pauvres bœufs qui ont le plus à souffrir de leurs conducteurs. Ceux-ci les tourmentent sans cesse , soit en tirant la corde attachée à l’anneau qui leur traverse le nez , soit en les touchant avec le bâton pointu, qui remplace le louet.

Je parcourus un pays aussi riche que fertile , et de l’aspect le plus agréable. Au bout de trois lieues , j’atteignis la belle plantation de cannes à sucre du comte del Pedroso, qui, bien que je n’eusse pour lui aucune lettre de recommandation , voulut bien , ainsi que son fils, me recevoir avec la politesse et la prévenance qui distinguent l’Espagnol. D’après les ordres de son père, le jeune Pedroso poussa la complaisance jusqu’à me servir de cicérone, en me conduisant partout et en m’expliquant tous les détails de la plantation.

L’aspect d’un champ de cannes à sucre ressemble de loin aux joncs qui croissent dans nos marais, excepté que les cannes s’élèvent à une plus grande hauteur, jusqu’à huit ou dix pieds. J’étais venu à un bon moment, c’était celui de la récolte ; et je trouvai les nègres occupés à couper les cannes , dont le diamètre variait d’un à trois pouces , avec de forts couteaux, qui avaient, avec le manche, jusqu’à deux pieds et demi de longueur. Après avoir dépouillé les cannes de leurs feuilles,

on les transporte sur des charrettes à deux roues, tirées par des bœufs, aux moulins, qui sont établis dans une grange, et dont chacun se compose de trois forts cylindres en métal, placés l’un au-dessus de l’autre , et mis en mouvement par quatre paires de bœufs qui tournent dans un manège' . Le suc de la canne, dont la couleur est jaune , est recueilli , au sortir du moulin, dans de larges chaudrons carrés , d’où il coule dans de grandes bouilloires de cuivre, où on Se fait cuire 5 puis on l’enlève avec des cuillers à longs manches, pour le verser dans des vases d’argile d’une forme conique, larges en haut et finissant en pointe, dans l’extrémité de laquelle on ménage une petite ouverture. On couvre ces vases d’une couche de terre grasse , humectée avec de l’eau , et on les place au-dessus des caves, sur desplanchespercéesà cet effet, demanière à ce que le cône soit complètement renversé. Le liquide qui découle par la petite ouverture

1 Les moulins , aux États-Unis , sont mis en mouvement par la

vapeur.

se rassemble dans les caves et donne la mélasse. La masse qui reste dans le vase et se cristallise est le sucre. La mélasse, outre qu’on en fait un usage général en Amérique , sert a la fabrication du rhum. Quant au sucre, tiré des vases, il est broyé par les nègres, avec des gourdins, puis emballé dans des caisses pour être transporté en Europe. Il faut à la canne à sucre environ six mois pour croître; on la plante depuis le mois de mai jusqu’en octobre, et on la récolte en janvier et février.

Cette belle plantation , nommée la Conception, occupe cent quatre-vingts nègres , et produit annuellement de quatorze à quinze mille de panes de azugar (pains de sucre), mais qui, formés dans les vases dont j’ai parlé , sont quatre fois plus gros que ceux que nous voyons dans nos raffineries d’Europe.

Je visitai ensuite une caféière , distante d’une lieue , et je fus surpris de la beauté , quoiqu’un peu monotone , de ces sortes de plantations. Ce sont de véritables jardins;

les calîers, mêlés de bananiers de trois à quatre pieds de haut, sont plantés en carrés réguliers qui forment de belles promenades entourées de cocotiers et de haies d’ananas. On plante le cafier en mai , juin et juillet , et il lui faut ordinairement de deux à trois ans pour porter des fruits, excepté quand le terrain est vierge ; car alors il en produit souvent avant dix-huit mois. La plante est en fleur en février, et on récolte le fruit en octobre.

Les plantations de café ne nécessitent pas un travail aussi pénible que celles de cannes à sucre ; mais elles demandent bien plus d’assiduité, puisqu’il faut en arracher les mauvaises herbes pendant toute l’année. Les feuilles du cafier sont longues et lisses , la fleur en est blanche et son odeur ressemble à celle du chèvrefeuille, quoique moins forte. Lorsque le fruit est rouge , la graine se trouve encore dans un fluide glaireux , et ne peut être récoltée que quand la pelure est devenue dure et visqueuse, et qu’elle a pris une teinte de brun foncé. Alors on la porte au moulin, qui con-

siste simplement dans un rond construit en briques , sur lequel on tourne une roue en bois qui écrase la pelure , qu’on sépare ensuite de la graine au moyen d’un courant d’air produit par une machine semblable a celle employée pour vanner le blé.

La plantation que je visitai pouvait avoir

une demi-lieue carrée ; le terrain en était tout -

à fait rouge. Le planteur était poli et complaisant, et répondait volontiers à toutes mes questions , tant sur la culture du café que sur d’autres objets, tels que les cocotiers, qui ne portent de fruits qu’après cinq à six ans , mais qui alors en fournissent pendant toute l’année.

Quel aspect pour un Européen, que toutes ces allées de cocotiers, avec leurs noix tombées par terre en état de décomposition ; ces haies d’orangers -, ces cabanes de nègres , construites en bois et recouvertes en cannes a sucre ou avec les feuilles du cocotier ; puis ces nègres , à demi nus , avec leur surveillant, toujours sur leurs pas, le fouet

à la main ! 11 y en avait travaillant avec les fers aux pieds. Et cependant le nègre estbien moins malheureux à la Havane qu’aux États- Unis. On m’a parlé d’une loi qui permettrait à l’esclave de pouvoir forcer son maître a le revendre, si la somme offerte est trouvée suffisante par le juge , et même de demander un jour, a l’effet de se chercher un autre maître. L’esclave qui a pu faire quelques économies est donc à même de se racheter, tandis qu’aucune somme , quelque considérable quelle soit, ne peut obliger le maître, aux États- Unis , à la vente ou à la mise en liberté de son esclave.

Je n’ai point vu, à la Havane, ces ventes publiques , si dégradantes pour l’humanité , qui se pratiquent a la Nouvelle-Orléans. Cependant il existe, hors de la ville, un marché d’esclaves , destiné principalement à la vente des esclaves récemment importés, et qu’on reconnaît a ces incisions dans la peau que pratiquent les nègres. En outre, les journaux sont remplis d’annonces d’esclaves à louer ou a vendre.

Je retournai en ville , satisfait de connaître •la culture de la canne et du café, et charmé des manières affables et hospitalières des habitants de l’île.

Il est à remarquer , tant à la Havane que dans tous les autres lieux où l’on cultive le café et la canne à sucre , que l’on ne trouve ces articles nulle part aussi mauvais que là où on les produit. Le café , trop frais , a un goût huileux et désagréable ; et le sucre , qui n’est jamais raffiné, reste jaune et sale.

Un autre produit célèbre de l’île , et qui lui est particulier, ce sont les cigarres, que l’Espagnol appelle pur os , ne donnant le nom de cigarritos qu’aux cigarres de papier dont il fait la plus grande consommation. Le mérite des cigarres ne consiste pas uniquement dans la qualité du tabac, dans son odeur, sa force et sa suavité , qui varient suivant les différentes parties de file1, mais aussi dans

1 On préfère le tabac de vuelta baxa (des plaines) à celui de vuelta arriba (des montagnes), qui est considéré comme beaucoup inférieur.

la manière d’en rouler les feuilles , dans le plus ou le moins de fibres , dans les feuilles , et dans leur âge. Le prix varie de 6 a 25 pesos (de 55 à 157 francs) le mille. Les cigarres de (i à 7 pesos sont le rebut, et on est obligé d’en jeter la majeure partie , parce que la fumée n’a pas de passage. Les puros que l’on fume le plus sont ceux de 10 a 12 pesos (55 a 65 francs). Ils sont bons , quoique généralement trop frais ; mais néanmoins ils brûlent sans interruption. Les meilleurs sont les regalia à 25 pesos , dont le goût est des plus agréables, et qui sont grands et épais.

Il arrive avec les cigarres, ce qui a lieu avec tous les produits particuliers d’un pays, c’est que la meilleure partie en est exportée.

Les animaux domestiques que l’on trouve à la Havane sont à peu près les mêmes que ceux de l’Europe et des Etats-Unis'; mais il y a une race particulière de petits chiens , les plus mignons et les plus jolis qui existent, et

• Une circonstance particulière à l’ile de Cuba, c’est que l’on n’y connaît aucun animal venimeux.

qui ressemblent tout a fait à des barbets en miniature ; car ils n’ont pas plus d’un palme de longueur. On ne peut rien voir de plus charmant que ces petits chiens , qui sont blancs comme la neige ; aussi sont-ils très-recherchés aux États-Unis.

Une autre race canine, mais provenant de l’Espagne, sont les bloodhounds } qui ont joué un si grand rôle dans la conquête de l’Amérique, à ce point que les ravages faits parmi les Indiens par plusieurs de ces terribles animaux , ont paru dignes aux historiens espagnols d’être gravés parle burin de l’histoire.

Ces animaux féroces appartenant à la race des dogues , ont reporté sur les nègres l’aversion qu’ils avaient pour les Indiens ; et tel chien qui laissera caresser son énorme tête par le premier blanc venu, se jettera sur tout nègre , quelque bien habillé qu’il soit. Ils ont, pour découvrir une goutte de sang noir , un instinct égal au talent que déploient les dames des États-Unis, lorsqu’il s’agit d’exclure telle ou telle personne de leur société.

On emploie donc ces bloodhounds à la Havane, comme les meilleurs gardiens des nègres, et surtout pour reprendre ceux qui s’enfuient, et qu’ils découvrent dans les réduits les plus cachés.

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