‹ Les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 17 sur 28 · QUÉBEC · texte numérisé non relu

QUÉBEC

Le Saint-Laurent, que j'ai eu occasion de nommer, et sur lequel je me suis déjà plusieurs fois embarqué, a de sa source à son embouchure, du lac Supérieur au cap Chat, deux mille cent vingt milles de longueur, c'est-à-dire environ sept cent : dix lieues. A Karamouska, sa largeur est de vingt milles; au cap Chat, de quarante milles, et au cap Rosier, où il se confond avec l'Océan, ses deux rives sont à trente lieues l’une de l’autre. Dans cette immense étendue, il passe par diverses vicissitudes et porte différents noms, comme ces souverains qui à leur titre royal joignent celui de ducs et seigneurs de plusieurs principautés.

D'abord, avant d'entrer dans le lac Supérieur, il s'appelle fleuve Saint-Louis. De là il tombe dans le lac Huron par le canal de Sainte-Marie. En quittant le lac Huron, il prend le titre de rivière de Sainte-Claire, et se jette dans le lac du même nom. De là il s'avance vers le lac Érié, et s'appelle le Détroit. Au sortir du lac Érié, il se jette, avec le nom pompeux de rivière de Niagara, dans le lac Ontario. A Kingston, il s'appelle le Kataraqui ou l'Iroquois, traverse le lac Saint- Louis, et enfin, près de Montréal, devient le Saint-Laurent.

De Montréal à Québec, ce grand fleuve, qui d'un côté touche, par les lacs que je viens de citer, par le Mississipi, au golfe du Mexique, et de l'autre aux glaces du Groëniand,

ce grand fleuve est triste, comme toutes les grandeurs de ce monde. Il n’a point, pour se distraire dans sa longue route, les verts vignobles, les coteaux pittoresques, les châteaux du Rhin peuplés de légendes, ni les anciens manoirs féodaux et les puissantes villes et la variété des races du Danube, Il n'est point égayé, comme le Rhône, par un beau ciel méridional, par une vive et joyeuse population. Il n’a même plus, comme les fleuves du Nord, ces hautes forêts qui jadis entouraient sa royauté d’un voile solennel. Ces forêts ont été sapées par la hache du bûcheron, équarries sur les lieux mêmes, liées en radeaux. Il les a lui-même patiemment portées jusqu’à la mer, pour qu’elles servent à faire des mâts de navires et des maisons aux Anglais. ©à et là seulement, au bord du sol qu’il arrose, s'élèvent, comme un vestige de sa primitive splendeur, quelques arbres épars, quelques bois ménagés par un propriétaire économe. Çà et là apparaît une longue ligne de maisons basses, petites, séparées l’une de l’autre par un enclos, égrenées sur la plage, comme la semence tombant d’une main avare, et formant, sur un cordon de plusieurs lieues, une ville ou un village par l'anneau de l'église.

Le plus souvent, les rives du Saint-Laurent sont nues et plates, couvertes de joncs ou de touffes d'herbe qui se courbent sous le vent avec un son plaintif. On n'y voit point, comme dans les plaines de la Hollande, les génisses au poil luisant, au large poitrail, lever la tête et regarder d'un œil curieux les passants. On n’y voit point, comme dans les pustas de la Hongrie, bondir les troupeaux de chevaux sauvages. Quelques vaches d’une race chétive, comme celle d'Islande, broutent avec fatigue les plantes humides, dont elles tirent à peine assez de suc pour remplir leurs mamelles. Quelques nuées d'oiseaux de passage s'abattent un instant dans ces froides prairies, puis reprennent leur essor et poursuivent leur vol.

Et le fleuve coule à flots lents, réguliers, sans s'égarer en de capricieux méandres, sans rencontrer un obstacle, sans jouer, comme nos folles rivières d'Europe, avec un roc ou un massif d'arbres. Majestueux et sévère, il s’en va, entre ses rives silencieuses, sans rien changer à son allure, recevant

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sans émotion les nombreux cours d'eau qui viennent tomber dans son bassin, enlaçant une île de deux bras impassibles, rasant avec la même indifférence le sable de la grève solitaire ou les quais de la ville marchande, On dirait d’un robuste et consciencieux ouvrier qui ne pense qu'à remplir sa tâche, d'un vieillard qui dédaigne les aventureuses fantaisies de la jeunesse, ou d’un censitaire attardé qui n’a point de temps à perdre pour s'affranchir du lourd tribut qu'il doit porter à l'Océan. Au mois de novembre, à la fin du jour, quand les nuages précoces de l’automne s'étendent sur cette morne nature avec les ombres du soir, je ne connais pas de scène plus mélancolique, pas de tableau d’un effet plus imposant et plus religieux que celui de ce géant des fleuves, assoupi entre quelques brins d’hérbes, et suivant à travers l’obscur espace, dans sa muette obéissance, la ligne que Dieu lui a tracée.

Mais voici que tout à coup les plaines s'élèvent et deviennent des collines ondulantes ou escarpées, les unes revêtues d'un rideau de sapins, les autres parsemées d'habitations agrestes, surmontées d’un clocher d'église, qui sert de point de reconnaissance aux bateliers. Quelques rivières se précipitent en mugissant dans le fleuve : celle-ci porte le nom illustre de Jacques Cartier, qui y passa l'hiver de 1536; celle-là descend du cap Rouge; cette autre qui bouillonne et écume, comme si elle s’élançait, ainsi que les geysers, d'un foyer volcanique, s'appelle la Chaudière.

A l'horizon apparaissent de chaque côté du fleuve des masses confuses qui semblent surgir du sein des ondes pour se noyer dans une brume vaporeuse. Peu à peu leurs formes indécises se dessinent au regard. L’étranger les observe avec surprise, et le Canadien les salue avec amour. A droite, c’est la pointe de Lévy; à gauche, le cap Diamant, dominé par la citadelle de Québec, griffe de lion de l'Angleterre, Gibraltar britannique du nouveau monde.

Une de ces singulières voitures canadiennes qu’on appelle des cabs, boîte carrée qui se balance sur deux roues, m'a conduit rapidement de l’embarcadère à l'hôtel Saint-Georges. À quelques pas de là est la vaste terrasse construite par lord Durham, au pied des bastions, sur l'emplacement jadis occupé par le fort Saint-Louis. J'ai couru sur cette terrasse dès mon

arrivée, et j'y suis resté je ne sais combien de temps, absorbé dans un de ces rêves où l’on oublie la fuite des heures.

Non, je ne dirai pas, comme quelques écrivains, que c'est le plus beau point de vue du monde; malgré l'admiration qu'il m'inspire, je ne puis oublier celle que j'ai éprouvée en d'autres contrées. Mais c'est, sans aucun doute, un des spectacles les plus saisissants, les plus extraordinaires qu'il soit possible d'imaginer.

Autour de moi, la ville descendant en pente abrupte jusqu’au bord du fleuve, s'alignant le long des eaux, enlaçant, dans sa nature bigarrée de toutes sortes de couleurs, les flancs d'un proruvntoire; en face, l’amphithéâtre de la pointe de Lévy, avec ses gradins de maisons blanches, ses champs et ses bois. À gauche, le large ravin par lequel la rivière Saint-Charles se joint au Saint-Laurent; le riant village. de Beauport, qui, le long de la colline, se déroule comme un chapelet de nacre, jusqu'aux chutes de Montmorency; à quelque distance, l'île d'Orléans, une île de sept milles de longueur sur cinq de largeur, qui renferme cinq belles paroisses, et que le fleuve, dans sa puissance, embrasse comme un grain de sable; à l'horizon, les sombres rives du cap Tourment, première chaîne des sauvages montagnes qui s'étendent jusqu'aux neiges éternelles des régions polaires, et, de quelque côté que mon regard se tourne, le fleuve, calme et superbe, qui s'en va d'ici, avec ses chaloupes, ses goélettes, ses bâtiments à trois mâts, se marier à la mer, comme un roi dans toute la pompe de son pouvoir.

Peu de villes oïrent à l'observateur autant de contrastes étranges que Québec, ville de guerre et de commerce perchée sur un roc comme un nid d'’aigle, et sillonnant l'Océan avec ses navires; ville du continent américain, peuplée par une colonie française, régie par le gouvernement anglais, gardée par des régiments d'Écosse; ville du moyen âge par quelquesunes de nos anciennes institutions, et soumise aux modernes combinaisons du système représentatif; ville d'Europe par sa civilisation, ses habitudes de luxe, et touchant aux derniers restes, des populations sauvages et aux montagnes désertes ; ville située à peu près à la même latitude que Paris, et réunissant le climat ardent des contrées méridionales aux rigueurs

d'un hiver hyperboréen; ville catholique et protestante, où

aps, absorbé l'œuvre de nos missions se perpétue à côté des fondations des

Ieures.

18, que c'est sociétés bibliques.

l'admiration Même contraste dans la disposition des rues et la structure éprouvée en des habitations. Québec est divisé en deux parties : ville haute an des spec- et ville basse. Dans la première sont les grands hôtels, les es qu'il soit magasins de luxe, les rentiers et les fonctionnaires; dans la seconde, les ouvriers, les marchands, les bateliers. On va de abrupte jus- l'une à l’autre par des avenues étroite: iortueuses. On desx, enlaçant, cend du large quartier de l'évêché dan. Le sales ruelles, borouleurs, les dées de petites maisons dont l'extérieur donne une triste idée de la pointe de la situation matérielle de ceux qui les occupent. Au dehors ses champs des remparts s'étendent de vastes faubourgs qui sont un indice el la rivière de prospérité.

it village. de Avec ses accidents de terrrain, sa variété de construclion, > comme un et je ne sais quelle teinte grise répandue sur son ensemble, morency; à Québec m'a rappelé l'aspect de plus d'une vieille ville de pt milles de Fra: :uù d'Allemagne. Les voyageurs se complaisent dans la cinq belles dive.. ‘images de cette noble cité, et ses bons habitants e, embrasse parlent avec un naïf orgueil de leurs anciens monuments, de

leur citadelle, surtout des sites romantiques qui les environnent. Ils aiment à servir de guides à l'étranger dans ces lieux dont ils sont fiers, et lorsqu'ils les conduisent d'escarpement: en escarpement, ils étudient son émotion dans l'accent de sa voix, ils cherchent dans son regard l'éclair de l’enthousiasme. Ne pas admirer comme eux, c'est les déconcerter et les affliger.

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» contrastes Sur la pente des collines, et dans la plaine couverte des rce perchée maisons de Québec, ce qui m'intéressait surtout, ce que j'ai- ‘Océan avec mais à retrouver, c'étaient, il n'est pas besoin de vous le dire, ée par une les traces de la France, les traditions de notre histoire depuis ais, gardée le hardi Jacques Cartier jusqu’au brave et infortuné Montr quelques- calm.

modernes En 1534, Jacques Cartier avait, avec deux navires de ope par sa soixante tonneaux, exploré les parages de Terre-Neuve, pénéx derniers tré jusqu'au golfe du Saint-Laurent. L'année suivante, i! s'ems désertes ; barquait de nouveau pour les mêmes régions. Cette fois, par is, et réu- la protection spéciale de François I‘, il avait sous ses ordres

x rigueurs trois bâtiments que le plus modeste armateur oserait aujour-

d’hui à peine avouer. C'était l'Hermine de cent tonneaux, la Petite Hermine de soixante, et l'Émerillon de quarante. En ce temps-là on comptait un peu moins sur la force de la charpente nautique et un peu plus sur la grâce de Dieu. On n'’avait que de petits chantiers et de pauvres arsenaux; mais sant de partir on prenait la religieuse précaution qui est «ansi relatée en tête du récit de l'honorable marin : \

« Le dimanche, jour et feste de la Pentecoste, seiziesme jour du mois, du commandement du capitaine et bon vouloir de tous, chacun se confessa, et reçurent tous ensemble notre Créateur en l'église cathédrale de Saint-Malo, lequel, après avoir reçu, fûmes nous présenter au chœur de ladite église devant révérend père en Dieu, Monsieur de Saint-Malo, lequel en son estat épiscopal nous donna sa bénédiction. »

Le 8 septembre, Jacques Cartier, ayant remonté le fleuve Saint-Laurent jusqu’au delà de l’île d'Orléans, arrivait dans une baie formée par une rivière à laquelle il donna le nom de Sainte-Croix.

« Auprès d’icelui lieu, dit-il dans sa narration, il y a un peuple dont est seigneur Donnaconna, et y est sa demeurance, laquelle se nomme Stadaconé, qui est uussi bonne terre qu'il soit possible de voir et bien fortifiante, pleine de moult beaux arbres de la nature et sorte de France, comme chênes, ormes, fresnes, noyers, pruniers, ifs, cèdres, vignes, aubépines qui portent fruits aussi gros que prunes de Damas, et autres arbres sous lesquels croît aussi bon chanvre que celui de France, lequel vient sans semence ni labeur. »

Cette rivière Sainte-Croix, que Jacques Cartier choisit pour abriter deux de ses navires pendant qu'il se dirigeait avec l'Émerillon et des barques vers Hochelaga, est celle que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de rivière Saint-Charles. Sta- ‘aconé occupait l'emplacement actuel d’un des faubourgs de Québec, et le seigneur Donnaconna était dans ce pays le précurseur de la reine Victoria.

Le Canada, dont Cartier avait, dans ses relations, révélé l'étendue et les ressources, n'avait servi d’abord qu'à fournir des pelleteries à quelques corporations de négociants. Pas un essai sérieux de colonisation n'y avait été fait, et au commen-

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sement du xvn° siècle on l’abandonnait pour se porter vers les plages plus tempérées de l’Acadie (aujourd'hui la Nuuvelle- Écosse). M. de Monte, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, ayant obtenu le privilège exclusif de la traite depuis Terre-Neuve jusqu’au cinquantième degré de latitude, équipa, à l’aide de plusieurs négociants, quatre navires, partit avec Champlain et M. de Poitraincourt, un des fils de cette vaillante noblesse française dont le blason s'est fait sur nos champs de bataille, dont le nom se retrouve à toutes les époques dans l'histoire de nos œuvres mémorables.

La flottilie, partie du Havre en 1604, côtoya la presqu'île acadienne jusque dans la baie de ‘undy, et entra dans un vaste bassin entouré de riantes collines. Le baron de Poitraircourt obtint la concession de cette rade, et y forma un établissement auquel il donna le nom de Port-Royal (maintenant Annapolis). De Monts continua sa route avec Champlain, découvrit la rivière Saint-Jean, atteignit une petite île fertile à laquelle il donna le nom de Sainte-Croix (aujourd’hui Boom- Island), et y fixa sa colonie. La culture de la terre, le commerce d'échanges avec les indigènes, qui avaient reçu amicalement nos compatriotes, semblaient assurer le succès de cette nouvelle expédition. Grâce à l'intelligence, à l’activité de L.escarbot, qui dirigeait les colons par ses conseils et les encourageait par son exemple, l'établissement de Port-Royal était, après deux années de travaux, en voie de prospérité, quand soudain il fut frappé de deux coups mortels. Toutes les pelleteries qu'il avait amassées lui furent enlevées par les Hollandais. En même temps, les négociants de Saint-Malo ayant obtenu la révocation du privilège accordé à M. de Monts, il fallut abandonner une entreprise dont on ne pouvait avec raison attendre un heureux résultat.

Cependant Poitraincourt n'était pas homme à se laisser abattre par un échec. De retour en France, il forma une association avec de riches négociants de Dieppe, et, en 1610, repartit gaiement pour l'Acadie avec des artisans et des cultivateurs.

Sous le règne de Louis XII, les jésuites obtinrent de Concini, alors ministre de Marie de Médicis, un ordre qui enjoignait à Poitraincourt de les admettre comme missionnaires dans sa

colonie. A celte nouvelle, les négociants protestants avec qui il s'était associé rompirent leur traité. Ils furent remplacés par la marquise de Guercheville, qui fit armer à ses frais un bâtiment pour les jésuites et en donna le commandement à M. de la Sausseye.

Par malheur l'Angleterre, qui ne tolérait qu'avec peine notre conquête du Canada, n'était pas d'humeur à souffrir celle de l'Acadie. Elle réclamait la possession du pays jusqu’au quarante-cinquième degré de latitude. En vertu de cette prétention, le capitaine Argalt, après s'être emparé du point sur lequel la Saussaye venait de débarquer, après avoir capturé ou dispersé ses équipages, partit avec trois vaisseaux et s'en alla dévaster l'établissement de Sainte-Croix, puis celui de Port-Royal. Poitraincourt, atlerré par cette dernière catastrophe, se retira en France, et fut tué sous les murs de Château-Thierry, dans les troubles qui éclatèrent à l’époque du mariage du roi.

Pendant ce temps, Champlain était retourné dans le Canada. En 1608, il construisit la première habitation française de Québec, un bâtiment à deux étages, entouré de fossés , servant à la fois d’arsenal et de logement aux ouvriers et aux soldats. Douze ans après, il jetait là les fondements du château Saint- Louis, qui devint la résidence du gouverneur et qu’un incendie a détruit en 1834.

Dans la même année, les récollets, les premiers missionnaires qui vinrent de France prêcher le catholicisme aux sauvages, élevaient un couvent sur les bords de la rivière Saint- Charles. La population de Québec ne se composait pas alors de plus de cinquante Européens. Mais tel était, dit M. Garneau, l'esprit de dévotion en France, que différents ordres religieux purent, par les libéralités des personnes pieuses, élever au milieu des forêts du Canada, qu'ils étaient obligés de défricher, de vastes établissements d'éducation et de bienfaisance qui font encore aujourd’hui l'honneur de ce pays. La différence de caractère du peuple anglais et du peuple français se dessinait dans les régions américaines par le contraste de ces institutions. Tandis que nous érigions des couvents, le Massachusets construisait des navires qui devaient faire le commerce du monde.

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En 1628, le sol cunadien fut labouré pour la première fois avec des bœufs. Jusqu'à cette époque, la plupart de nos colons avaient été employés à la recherche, à l'achat des pelleteries.

Mais que pouvait faire Champlain avec tout son courage et son intelligence, dans l'abandon où le laissait la France, au milieu des obstacles dont il était entouré, dans les périls qui sans cesse le menaçaient,.

La guerre ayant de nouveau éclaté entre la France et l’Angleterre, tandis que le superbe Buckingham marchait au secours des huguenots de la Rochelle, l'Angleterre lançait à la fois dix-huit vaisseaux sur nos possessions d'Amérique. Un calviniste français, David Kertk, de Dieppe, fut chargé de prendre Québec. Arrivé à Tadoussac!, il écrivit à Champlain qu'il connaissait la disette de sa colonie, que, posté à l'entrée du fleuve, il arrêterait tous les secours qui pourraient lui être envoyés, et qu'il lui conseillait de capituler. Champlain répondit d'un ton si fier à cette lettre, que Kertk, le jugeant mieux armé et mieux approvisionné qu'il ne l'avait cru, n’osa venir l’attaquer.

La petite cité de Québec était pourtant dans la disette. Ses habitants se trouvèrent réduits à une ration de sept onces de pain par jour, et il n’y avait pas cinquante livres de poudre dans les magasins.

Un convoi qui leur arrivait, sous le commandement d’un bon offi.?r, fut capturé par M. de Kertk. Il n'y avait plus rien à attendre de la France avant plusieurs mois, et il fallait passer l'hiver. Champlain acheta du poisson des Indiens, et envoya chez les sauvages une partie de ses gens pour ménager ses provisions.

L'hiver fut long et rude, et nos colons souffrirent cruellement. Champlain souffrait comme eux et leur donnait l'exemple de la résignation. Dis que ia neige commença à fondre, les pauvres gons sel: allèrent dans les bois cueillir des racines pour apaiser leur faim. On attendait les navires de Franra, et chaque jour, à chaque, instant, les regards se tournaient vers le golfe. Sou-

1A l’ombouchure de la rivière de Saguenay, dans le Saint-Laurent.

dain un cri de joie retentit dans la ville : Une voile! une voile! A sail! a sail! Voilà le secours tant désiré. Voilà le drapeau de la patrie. Voici la fin des amères douleurs! Hélas! non, cet étendard qui flotte sur les eaux est celui de l'ennemi, Ces trois navires voguant derrière la pointe de Lévy sont ceux de Kertk, qui, comme un vautour sans pitié, vient fondre sur sa proie sans défense.

Toute tentative de lutte était impossible; il fallut se rendre. Québec n'avait pas plus de cent habitants. On comprenait alors si peu, dans les conseils du roi, l'importance de la conquête du Canada, qu'en la réclamant des Anglais Louis XIII obéissait moins à une pensée d'intérêt matériel qu'à un sentiment religieux, au pieux désir de propager dans ces coutrées l'enseignement du catholicisme. Les Anglais rendirent Québec en 1632; Champlain y revint avec plusieurs prêtres.

Sur les pentes encore sauvages du cap Diamant, un jésuite, fils du marquis de Gamache, bâtit un collège; la duchesse d’Aiguillon y fonda un ‘hôpital, et une jeune veuve, M"° de la Peltrie, y établit le couvent des ursulines. À Québec, comme à Montréal, notre colonisation se formait par les anneaux d'or des œuvres de bienfaisance.

En 1657, les immenses régions désignées sous le nom de Nouvelle-France furent érigées en vicariat apostolique, trois ans après en évêché. Le premier évêque du Canada fut un homme d'une haute naissance et d’une ardente piété, M. de Laval-Montmorency; il fonda le séminaire de Québec, le dota de plusieurs domaines qu'il acheta de ses propres deniers, et l’unit à la communauté des Missicns étrangères de Paris.

Je n’essayerai pas de raconter les détails de l'histoire de notre colonie, depuis cette époque jusqu'à la guerre de Sept ans, triste et pénible histoire de querelles religieuses, de rivalités de pouvoir entre les évêques êt les gouvernements, de luttes incessantes contre les Indiens et contre les Anglais ; triste histoire rehaussée pourtant par de nobles faits d'armes, par de brillantes entreprises, illustrée par les voyages de nos missionnaires canadiens, qui au nord découvraient le Saguenay et s'avançaient jusqu’à la baie d'Hudson, qui au sud s'en

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allaient, par les lacs, jusque dans la vallée du Mississipi, et dotaient notre pays de celte magnifique contrée de la Louisiane que nous n’avons pas su garder.

Toutes ces batailles, dans lesquelles les habitants du Canada suppléaient par leur bravoure à leur faiblesse numérique ; toutes ces nouvelles explorations où nos prêtres prenaient possession d'un nouveau domaine, au nom de la croix et du roi, ne faisaient qu'irriter de plus en plus l'ambition des Anglais et enflammer en eux l’ardent désir de prendre ou de ruiner notre colonie. Il ne leur fallait ru’une occasion favorable pour se jeter, les armes à la main, sur le Canada ; la guerre de 1744 la leur donna. Cette guerre fit éclater la passion des colonies anglaises de l'Amérique contre les Canadiens, passion qui exaltait jusqu'au grave Franklin, qui s’écriait : « Point de repos à espérer pour nos treize colonies tant que les Français seront maîtres du Canada. » Cette guerre, que l'Angleterre soutenait de toutes ses forces, fut à peine interrompue en Amérique par le traité d'Aix-la-Chapelle. Elle se raviva bientôt avec une nouvelle ardeur; elle amena les troupes anglaises aux portes de Québec; elle leur livra le Canada.

Avant d'en venir à cette fatale conclusion, arrêtez-vous un instant avec moi sur les événements qui l'ont précédée. Votre cœur sera ému de tout ce que nos concitoyens ont souffert dans cette longue lutte, et de l’héroïque constance qu'ils y ont déployée.

Je ne crains pas de dire que l’histoire de nos dernières batailles dans le Canada est une des pages les plus glorieuses de nos annales militaires, et que jamais peut-être on ne vit une si faible population se défendre avec tant d'opiniâtreté, pendant plusieurs années, contre des armées considérables et remporter tant de succès.

Pour apprécier la valeur des Canadiens dans les campagnes de 1757 et 1758, il faut dire quelles étaient leurs ressources et quelle était la force de leurs adversaires. Tandis que, pour écraser la domination de la France en Amérique, lord Chatham armait les plus grands vaisseaux et rassemblait sur les frontières du Canada une armée de soixante mille hommes, le ministère français n’accueillait qu'avec impatience les dépêches

les plus indispensables, et ne répondaient quelquefois à leurs cris d'alarmes que par de froides observations. Souvent il se plaignait du chiffre trop élevé des traites qu'il était sommé d'acquitter. « Dans les temps ordinaires, disait-il le Canada ne coûtait à la France que dix à douze cent mille . vres par an. Depuis le commencement des hostilités, les frais qu'il nécessite ont monté graduellement à six, sept, huit millions. » Là-dessus le sage ministère se mettait à contrôler, à discuter chaque article de dépense; et un jour enfin, dans un de nos derniers moments de crise, il adressa au gouverneur de Québec cette lettre incroyable :

« Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez point espérer de recevoir de troupes de renfort ; outre qu'elles augmenteraient la disette des vivres, que vous n'avez que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage ; et comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait ici pour en procurer n'auraient d'autre effet que d'’exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour conserver la supériorité qu’il s’est acquise dans cette partie du continent. »

Le rouge ne vous monte-t-il pas au front en lisant cette lettre, et croyez-vous qu'il ait pu se trouver dans notre fier pays de France un conseil de ministres pour la rédiger, un secrétaire d'État pour la signer?

En vain le maréchal de Belle-Isle insistait pour qu'on fit passer en Canada un corps de troupes composé en partie des gentilshommes qui aspiraient à défendre nos possessions contre les Américains; on répondait à ses instances que les moyens de transport étaient trop chers et le trésor épuisé.

Dans cet indigne abandon, l’armée qui devait défendre nos frontières et plusieurs centaines de lieues de pays contre les forces réunies de l'Angleterre et de ses colonies américaines se composait de trois mille hommes de troupes régulières, de trois mille Canadiens et de seize à dix-huit cents sauvages appartenant à trente-deux tribus différentes, ennemies de la discipline et difficiles à gouverner.

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Pour former un tel corps de bataille, il avait fallu enlever l'artisan à. son atelier, le laboureur à ses sillons. La culture de la terre, qui était déjà si restreinte, fut sur plusieurs points complètement abandonnée, et comme il n'arrivait de la France que de trop minimes provisions, la disette se joignait à la guerre pour désoler le pays et abaltre le courage de nos soldats.

Quand le gouverneur appela les Canadiens à prendre les armes, ils se levèrent avec une noble audace, abandonnèrent leurs familles, la meilleure part de leur récolte, et se résignèrent à vivre de maïs et de légumes.

En 1757, on se trouvait dans une telle pénurie, que les habitants des villes furent mis à la ration de quatre onces de pain par jour. L'année suivante, la récolte ayant manqué, on vit des paroisses qui n'avaient pas même assez de blé pour fac leurs semailles. La ration des maisons religieuses, des hôpitaux, fut diminuée, les soldats furent dispersés dans les campagnes avec l'espoir qu'ils y trouveraient plus aisément ?à : nourrir que dans les villes, et l'intendant fit acheter des toi nes de morue et douze cents chevaux pour suppléer à la disette de farine. Au mois d'avril de cette même année, la ration des habitants de Québec était de deux onces de pain par jour, de huit onces de lard ou de morue.

Pour complément de misère, le gouverneur et le général vivaient l'un à l'égard de l’autre dans un état de défiance et de sourde inimitié, et l’intendant Bigot, chargé du maniement des recettes et des dépenses, employait à ses caprices l'argent dont chaque parcelle devait être religieusement consacrée à soulager tant de souffrances.

Rien ne manquait donc à nos soldats canadiens pour énerver leurs bras, pour démoraliser leur cœur, pour leur rendre odieuse une lutte dans laquelle ils étaieni livrés sans secours à un ennemi formidable. Mais ils étaient soutenus par une invincible pensée de patriotisme, et ils marchaient avec ardeur au-devant des légions américaines, et ils se couvraient de gloire.

A la bataille de la Monongahela, deux cent trente-cinq Canadiens, sous les ordres de M. de Beaujeu, mettent en déroute un corps de troupes six fois plus nombreux commandé

par le général Braddock. Huits cents Anglais restèrent là sur le champ de bataille. Le général y périt avec soixante-trois officiers.

Washington, qui recueillit les débris de cette colonne, écrivait : « Nous avons été honteusement battus par une poignée de Français qui ne songeait qu'à inquiéter notre marche. Quelques instants avant l'action, nous croyions nos forces presque égales à toutes celles du Canada, et cependant, contre tcute probabilité, nous avons été complètement défaits, et nous avons tout perdu. »

Au mois de mars 1756, M. de Lévy s'emparait, avec quelques centaines d'hommes, d’un magasin considérable désigné sous le non de fort Bull, palissadé et garni de meurtrières.

Au mois d'août de la même année, M. de Montcalm faisait capituler le fort Oswego, défendu par dix-huit pièces de canon, quinze mortiers et dix-huit cents soldats.

L'année suivante, Montcalm forçait encore à capituler la citadelle de W. Henry avec ses deux mille quatre cents hommes de garnison, et rasait les murs du camp retranché de cette forteresse.

Le 8 juillet 1758, le général Abercromby attaquait avec une armée de seize mille hommes le fort de Carillon, où Montcalm s'était retranché avec une troupe qui ne s'élevait pas à pius de trois mille six cents combattants. Toutes les forces, tout l’orgucil d'Abercromby échouèrent devant quelques faibles remparts qui dans le cours de j'action furent plusieurs fois enflammés par son artillerie. Après une bataille de six heures, il se retira, laissant sur le terrain cent vingt-six officiers tués ou blessés et deux mille soldats.

Ces combats étonnants, ces succès incroyables ne faisaient cependant qu’affermir la résolution que le gouvernement anglais avait prise de nous enlever le Canada. Tôt ou tard nous devions succomber dans une lutte dont nous accroissions encore l'inégalité par nos victoires. La moindre perte que nous faisions laissait dans nos rangs un vide déplorable, tandis que les pertes les plus nombreuses des Anglais étaient promptement réparées par de nouvelles recrues.

Sur la fin de 1758, le gouverneur écrivit au ministère que

le projet des ennemis élait d’'assiéger Québec l’année suivante.

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En lui annonçant cette nouvelle, qui malheureusement n'était que trop vraie, il lui traçait un triste tableau de notre situation. « Nous n'avons, disait-il, que dix mille hommes à opposer aux armes de nos ennemis, et nous ne pouvons compter sur les habitants. Ils sont exténués par les marches continuelles. Leurs terres ne sont pas cultivées à moitié; leurs maisons tombent en ruines. Ils sont toujours en campagne, abandonnant femmes et enfants, qui pour l'ordinaire sont sans pain. Il n’y aura point de culture cette année, faute de cultivateurs. »

A la suite de ce douloureux exposé, le gouverneur demandait des soldats et des provisions. Le commissaire des guerres disait dans une dépêche au ministre : « L'Angleterre a actuellement plus de troupes en mouvement dans ce continent que le Canada ne contient d'habitants, en y comprenant les vieillards, les femmes et les enfants. Quel moyen de résister? »

M. de Montcalm écrivait de son côté qu'à moins d’un bonheur inattendu, les Anglais s’'empareraient du Canada dans la campagne de 1759. M. de Bougainville partit pour la France, afin de représenter de vive voix au ministère les dangers qui menaçaient le Canada et la nécessité de lui donner un prompt secours. Toutes ces démarches furent inutiles. La France n'envoya rien, et l’année suivante, ainsi que M. de Vaudreuil l'avait dit, les Anglais assiégèrent Québec.

Une escadre de vingt vaisseaux de ligne, de vingt frégates, remonta le fleuve, atteignit l'ile d'Orléans, et une escadre de treate mille hommes s'établit en face de la ville.

Le jeune et vaillant général Wolfe, auquel avait été spécialement confiée l'attaque de Québec, disait en partant pour son expédition : « Si Montcalm trompe encore cette fois nos efforts, ii pourra passer pour un officier habile; ou nos généraux sont plus mauvais que de coutume, ou la colonie a des ressources que l'on ne connaît pas. »

Ces ressources n'étaient malheureusement pas considérables. En réunissant les habitants des campagnes à ceux de Ja ville, on parvint à composer un coips de treize mille hommes. C'était encore plus que Montcalm n'avait espéré. « On ne comptait pas, dit un témoin oculaire des événements, sur une armée aussi forte, parce qu'on ne s'était pas attendu à avoir un si

grand nombre de Canadiens. On n'avait eu intention d’assembler que les hommes en état de soutenir les fatigues de la guerre, mais il régnait une telle émulation dans le peuple, que l'on vit arriver au camp des vieillards de quatre-vingts ans et des enfants de douze à treize ans, qui ne voulurent jamais profiter de l'exemption accordée à leur âge. Jamais sujets ne furent plus dignes des bontés de leur souverain, soit par leur constance dans le travail, soit par leur patience dans les peines et les misères, qui dans ce pays ont été extrêmes; ils étaient dans l’armée exposés à toutes les corvées. »

Cette fois, la fortune servit encore ces braves gens. Wolfe bombarda, incendia avec une cruauté indigne de sa noble nature les maisons de Québec, ravagea les campagnes. Mais il échoua dans son entreprise; il échoua avec tous ses vaisseaux, toute son artillerie, contre quelques milliers d'hommes armés à la hâte. Comme il avait l'âme haute et fière, il éprouva une telle douleur de sa défaite à Montmorency, qu'il en tomba dangereusement malade. !

Ses lieutenants parvinrent cependant à relever son courage, et, en lui démontrant l'impossibilité de continuer le plan de campagne qu’il avait adopté, l’engagèrent à remonter la rive droite du Saint-Laurent et à se rejeter de nouveau vers la rive gauche, pour parvenir aux plaines d'Abraham.

Il se rendit à cet avis, et le 7 septembre ses bâtiments, chargés de troupes, allaient jeter l’ancre au cap Rouge. Le 13, dans l'obscurité de la nuit, ces mêmes troupes descendaient avec le reflux de la marée le long du rivage. Quelques heures après, elles gravissaient la falaise et se rangeaient en bataille dans les plaines d'Abraham. Par une déplorable fatalité, Montcalm, qui avait placé là un bataillon qui eût pu s'opposer au débarquement, venait de l'en retirer. Il se trouvait au village de Beauport avec six mille hommes, lorsqu'il reçut un billet de M. de Vaudreuil qui lui annonçait la nouvelle manœuvre des Anglais. Il pensa qu'il ne s'agissait que d’un détachement isolé, prit avec lui un petit nombre d'hommes, partit précipitamment, et à huit heures se trouva en face de l'armée ennemie. Ses officiers lui conseillaient de ne pas engager immédiatement le combat. Le gouverneur le priait aussi d'attendre qu'il eût réuni toutes ses forces; mais, emporté par son

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caractère impétueux, sans donner le temps à ses troupes de reprendre haleine, il se mit en marche. À quarante pas de distance, ses bataillons furent reçus pat une telle décharge, que le désordre se mit dans leurs rangs. Wolfe, qui les avait laissés s'approcher, prit aussitôt l'offensive, et, déjà blessé au poignet, fut frappé d'une balle qui lui traversa la poitrine. On le porta à quelque distance du champ de bataïfle, tandis que ses soldats exécutaient l’ordre qu'il leur avait donné de charger à la baïonnette. Un des officiers qui se trotivaient près de lui s'étant écrié : « Ils füient! =— Qui? demanda le général mourant, — Les Français. — Quoil déjà? alors je meurs content. »

Et il expira.

Montcalm, en essayant de rallier son régiment, avait déjà reçu deux blessures; une troisième le jeta à bas dé son cheval. IL fut emporté dans la ville, et vécut encore assez d'heures pour apprendre la défaite de notre armée.

J'ai visité ce funèbre champ de bataille avec M; Garneau, le savant historien du Canada, qui m'en montrait les principaux points, et m'expliquait les divers mouvements qui s'y étaient opérés. Lorsque, des bords de cette falaise, je contemplais le large cours du Saint-Laurent, et ses rives si riantes, et l'immense espace qui de la pointe du cap Rouge 8e déroule aux regards, quelle tristesse j'éprouvais en songeant que toute cette grande contrée nous avait appartenu et qu'elle était maintenant à jamais perdue pour nous.

Montcalm fut enseveli dans le couvent des ursulines, Sa tête est conservée dans une châsse. Sur la promenade de Québec s'élève un obélisque sur lequel est gravé son nom avec celui de Wolfe. C'est le gouverneur Dalhousie qui a eu la généreuse pensée de consacrer un même monument au souvenir de ces deux vaillants soldals, qui avaient vécu de la même vie, et qui avaient élé, l’un en face de l’autre, frappés pat la même mort.

Après la perte de Montcalm, Québec capitula. Le Canada n'était cependant pas encore conquis. M. de Vaudreuil s'était rejoint à Montréal aux troupes commandées par M; de Lévy. Si le ministère eût voulu appuyer cet officier, qui, par son intrépide courage, mérite une belle place dans nos annales,

les Anglais pouvaient être chassés du poste dont ils venaient de s'emparer. Mais tandis que l'Angleterre accueillait avec des acclamations enthousiastes la nouvelle de la prise de Québec, et faisait avec ardeur de nouveaux préparatifs pour achever son œuvre, la France envoyait quatre cents hommes au Canada.

M. de Lévy, ayant passé l'hiver à Montréal, partit au commencement du printemps pour attaquer Québec avec sept mille hommes, et s'empara du cap Rouge. Le 28 avril, il battait l’armée du général Murray, et commençait le siège de la ville, où Murray s'était retranché après sa défaite et d’où il expédiait de côté et d'autre des dépêches pour demander des secours. Ces secours arrivèrent en assez grande quantité pour obliger M. de Lévy, dont les raunitions étaient d’ailleurs épuisées, à abandonner son audacieuse entreprise. Il se retira sur le lac Champlain, où nous avions encore quelques centaines d'hommes, et parcourut le pays pour ranimer par ses exhortations le dévouement des habitants.

Cependant trois armées anglaises marchaient sur Montréal, trois armées auxquelles cette ville n'avait à opposer qu’un mur d'enceinte de deux à trois pieds d'épaisseur, et environ trois mille combattants qui n'avaient plus de vivres que pour quinze jours.

Il fallut se rendre, malgré les remontrances de l’inflexible Lévy, qui voulait se retirer dans l’île Sainte-Hélène‘ pour s'y défendre jusqu’à la dernière extrémité. Le 8 septembre, Montréal capitula, et le même jour les Anglais ‘ÿ plantèrent leur drapeau.

Le ministère français ne trouva, après la perte du Canada, qu’une salisfactior à donner à l'opinion publique. Il intenta sans raison un procès criminel à M. de Vaudreuil, et condamna l'indigne intendant Bigot à l'exil à perpétuité. M. de Lévy devint gouverneur de la province d'Artois, puis maréchal de France. M. de Bougainville, qui dans les plus graves jours de péril du Canada avait reçu la mission de se rendre à Paris pour y solliciter le ministère en faveur de la colonie, est le savant marin qui s'est signalé par son voyage autour du

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Mort de Montcalm.

du xviu‘ siècle se trouvaient en inème temps sous les murs de Québec.

M. Garneau a eu la bonté de m'accompagner avec son excellent concitoyen M. Faribault sur un champ de bataille qui me rappelait de meilleurs souvenirs que celui des plaines d'Abraham. Le long de la côte où Wolfe opéra à son grand

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dam, comme disaient nos anciens, son premier débarquement, s'étend aujourd’hui le village de Beaufort, charmant village aui d'enclos en enclos, de jardin en jardin, s'en va par une ligne continue de maisons agrestes, de pavillons coquets, d'ermitages qu'on voudrait habiter, jusqu'à la chuis de Montmorency.

Cette chute, si large, si forte, qui, de la somraité «le sui, bassin de roc, tombe d'un seal jet à deux cent cinquante pieds de profondeur, ne m'a pas paru aussi granciose que je me l'étais figurée. Peut-être que le souvenir des cascades de la Suisse et de la Norwège en diminuait à mes veux l’élévetion; peut-être aussi que la description de quelques écrivains, en exagérant son éclat, me ja faisait paraitre en réalité me..s imposante. Mais ce dont les voyageurs parlent trop peu, et ce qui &'a vivement franpé, c'est l'étonnant encadrement de cette nassc € fois impélueux, ces sapins qui inclinent leurs sombres rureaux sur l'écume des ondes, et, d'un autre côté, le rmagiqua espect de la baie et du fleuve, de l'île d'Orléans ei des montagnes, qui au loin se déroulent vers les régions du nord comme des nuages. Pour celui qui porte là le souvenir de la France, il y a un intérêt de plus dans l'aspect de ces lieux, C'est ]à, c’est au bruit de ces flots, en face de cette nature superbe, que nos soldats mirent encore une fois en déroute les Anglais. Pour ce dernier triomphe, ils ne pouvaient pas avoir un plus magnifique théâtre.

Après l'eaquisse que j'ai essayé de tracer de l'histoire de Québec, pour donner un caraetère régulier à cette ébauche, à défaut d'un autre mérite, je devrais au moins la continuer jusqu’à son dernier plan. Mais je vous l'avouerai, il n’y a pour moi, dans l’histoire du Canada, que deux époques intéressantes : celle de la découverte, de l'exploration de ce pays, et celle de sa lutte contre le colosse anglais.

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