‹ Les Etats-Unis et le Canada [microforme]Chapitre 2 sur 28 · EN MER · texte numérisé non relu

EN MER

Notre paquebot américain est destiné particulièrement à transporter, à chacun de ses voyages dans le gouffre de New- York, une légion d'émigrants que d’habiles agents recrutent

dans toutes les contrées de l'Europe pour la grande arène

agricole et industrielle de l'Amérique.

A la place réservée sur notre navire pour les passagers de première classe, il y a une quinzaine d'individus dont je n'ai point à m'occuper; ce sont des négociants que l'espoir d’une fructueuse spéculation conduit dans le nouveau monde, qui possèdent dans leur portefeuille une bonne liasse de billets de banque ou une ample lettre de crédit, et ne songent, quant à présent, qu'à se distraire par tous les moyens possibles des ennuis de la traversée. Ils font de longs déjeuners et de plus longs dîners, jouent aux cartes, boivent de nombreux verres de grog, et fument des quantités de pipes ou de cigares. A diverses reprises quelques-uns ont essayé d'entrer en conversation avec moi. Peut-être me prenaient-ils pour quelque sournois concurrent, ou quelque mystérieux inventeur d’une nouvelle machine. En découvrant que je n'étais associé à au- -cune entreprise industrielle, que d’ailleurs je ne manifestais aucun goût pour leurs bruyants banquets, ils m'ont abandonné à mon inutilité.

Sur l'avant du bâtiment sont les prolétaires, les ilotes de cette maison flottante, les ouvriers de cette fourmilière, et

ent à Newrutent arène

ers de e n'ai d'une P qui ets de ant à es des e plus erres es. À )nvertelque d'une à auestais donné

es de e, et

ceux-là font un triste trajet, La compagnie d'émigration les transporte d’un endroit à l'autre à très bas prix; mais, pour le minime tribut qu'elle leur impose, elle les charrie comme des bestiaux dans les wagons cuverts à tous les vents; elle les enlasse sur ses navires, pèle-mèle avec des amas de marchandises; elle leur donne le plus rude moyen de locomotion, et ne s’en occupe plus.

Quel contraste entre la situation de ces pauvres gens, auxquels les premiers éléments du bien-être sont mesurés avec tant de parcimonie, et les patriciens du quartier aristocratique du navire, qui occupent une bonne cabine, disposent de plusieurs domestiques et s’assoient deux ou trois fois par jour à une table richement servie! Matin et soir les plébéiens nomades de la colonie voient défiler devant eux les volailles rôties, les quartiers de bœuf fumé de Hambourg, tandis qu'ils n’ont à parlager entre eux qu'un morceau de pain noir et une parcelle de lard rance. Souvent, à la courte distance qui les sépare de la salle à manger de leurs riches compagnons de voyage, ils peuvent entendre sauter les bouchons des bouteilles de vin de Champagne, et respirer l'arome odorant des tasses de café, tandis qu'ils n’ont pour toute boisson que l'eau jaunie dans des caisses de fer.

Quelques centaines de markbanko m'ont fait inscrire au nombre des privilégiés du navire. Autrefois mes regards se seraient naturellement dirigés du côté de la gent souffreteuse, et son aspect aurait éveilié mes sympathies; mais une falale tristesse m'a détourné de ce sentiment d'humanité, et je suis resté pendant plusieurs jours froidement indifférent à ces misères, si voisines de moi. J'ai passé une partie de mon temps enfermé dans ma cabine, une autre à me promener à l'écart sur le pont, concentré en moi-même.

C'est le hasard qui m'a conduit près de ceux dont j'aurais dû me rapprocher par un mouvement naturel de charité. Un matin le capilaine nous parla à déjeuner d’un de ses passagers malades, dont il ne comprenait pas la langue et qui ne comprenait pas davantage l'allemand. « Je crois, ajouta-t-il, que c'est un Suédois, et je ne sais comment faire pour m'entendre avec lui. »

Un de mes plus agréables souvenirs est celui d'un voyage

que je fis, il y a quelques années, en Suède. J'ai conservé pour cette romantique région une prédilection particulière; j'ai appris sa langue, et je crus pouvoir offrir au capitaine de lui servir d'interprète, ce qu'il accepla avec empressement. Un instant après nous descendions ensemble dans les profondeurs de l'entrepont.

Dans les plis d'une toile de hamac, sans matelas, sans oreiller et presque sans couverture, élait étendu un jeune homme dont la pâle figure m'est apparue comme une des plus touchantes images de la pauvreté.

Il souffrait d’une fièvre de langueur, produite par le défaut de nourriture ou par des aliments indigestes et par une atmosphère malsaine. Aux questions que je lui adressai, il répondit d'une voix débile quelques mots qui ne pouvaient me laisser aucun doute sur les privations qu'il avait endurées. Le capitaine, dont j'invoquai la commisération, et qui lui-même,

sous sa rude écorce de marin, se sentait attendri à l'aspect

de ce malheureux, le fit transrorter dans la dunette, et me promit de le confier aux 8oins d’un attentif sommelier.

Nous n'avons point de médecin à bord; mais une couche meilleure, un air plus pur et un bon régime suffiront peutêtre pour relever les forces de ce jeune émigrant; il m'inspire un vif sentiment de pitié; j'irai le revoir, et, autant que je le pourrai, je ferai en sorte que les prescriptions du capitaine ne soient pas oubliées.

Après avoir rempli ma première tâche d'interprète, je rentrai dans le gîte d'où l'on venait d'enlever le malade, et me mis à observer cette sombre retraite avec une émotion dont je voudrais, s’il se peut, donner une idée.

Qu'on se figure une espèce de grotte ténébreuse en bois, si basse qu'un homme de taille moyenne ne peut s'y tenir debout; l'air n’y péaètre que par la porte de l'escalier, la lumière par l'écoutille ouverte à l’une de ses extrémités, et çà et là par les verres opaques des hublots. Une quarantaine de personnes seraient étroitement logées dans ce sinistre endroit, et près de cent cinquante individus, hommes, femmes, enfants et vieillards y sont entassés avec leurs couchettes, leurs vêtements, leurs bagages et leurs provisions.

Les Anglais et les Américains parlent avec une tendre com-

vé pour re; j'ai > de lui nt. Un ndeurs

s, sans \ jeune ine des

à défaut e atmorépondit > laisser Le capi- -même;, l'aspect , et me > couche nt peutvinspire que je le taine ne

s rentrai me mis dont je

n bois, s'y tenir r, la luet çà et aine de endroit, enfants rs vête-

re com-

ponction de la rigueur des négriers. Je ne pense pas que sur les navires employés à la traite des noirs on puisse voir un aménagement plus cruel que sur ce clipper américain, qui s'honore de faire la traite des blancs.

Depuis notre départ de Hambourg nous avons eu, presque chaque jour, un mauvais temps : tantôt des brumes froides, tantôt des rafales violentes et une mer houleuse. La plupart des pauvres gens casernés dans cet entrepont n'en peuvent sortir par ces fatales intempéries. Les femmes sont malades, les enfants pleurent, les vieillards grelottent, appuyés contre les ais du bâtiment, par où suinte une froide humidité. De quelque côté que je tourne mes regards, je distingue dans l'ombre des visages blèmes, des corps amaigris, des êtres languissants. On dirait une salle d'hôpital; et n'est-ce pas l’hôpital des pauvres, des déshérités de la terre, des vaincus et des blessés dans la bataille de la vie?

Je suis resté là je ne sais combien de temps, dans une sorte de sinistre enlacement qui me retenait captif comme un cercle magique, dans un saisissement de cœur qui paralysait en moi la parole et l'action.

Le temps s’est adouci. Le ciel s'est épuré. Le vent impétueux qui, selon l'expression intraduisible de nos matelots français, nous faisait bourlinguer, s'est changé en une brise régulière à l’aide de laquelle nous filons paisiblement nos six à sept nœuds à l'heure dans la direction de l'ouest.

La colonie d'émigrants est sortie de son atmosphère méphitique, et peu à peu s'est rangée sur le pont, qui deçà, qui delà, au pied du beaupré, autour du mât de misaine, et jusque auprès du grand mât, que les règlements ne lui permettent pas de franchir.

Ea songeant à tout ca qu'elle a dû souffrir dans son étroit réduit par les roulis et les tangages, j'éprouve un agréable soulagement à la voir se récréer au grand air et se réchauffer aux rayons du soleil.

Les vieillards fument tranquillement leurs pipes ; les jeunes gens, plus actifs, aident aux manœuvres des matelots ou causent bruyamment entre eux; les enfants courent étourdiment de côté et d'autre, et quelquefois trébuchent, tombent

et se relèvent en riant; les femmes sont assises le long des bastingages, leur aiguille ou leurs ciseaux à la main; mères ff de famille ou jeunes filles, toutes ont leur tâche d'ouvrière : ll un vêtement à réparer, une robe à coudre, un tricot à finir. | Peu à peu j'ai pris l'habitude de visiter plusieurs fois dans la journée cette humble population. Pour m'y faire amicalement admettre, je porte aux enfants les débris de nos desserts : des biscuits, des noix, des raisins secs. Déjà ils connaissent le moment de mon apparition et l'attendent avec impatience; ils courent éperdument à ma rencontre, puis s'en vont tout joyeux montrer à leurs parents ce que je leur ai donné. Les mères me remercient par un regard ou un sourire. fl J'ucquiers par là une sorte de droit de bourgeoisie au milieu de cette ambulante colonie qui, par sa variété de costumes et de physionomies, attire ma curiosité, et, par sa situation, excite mon intérêt.

Il y a là des gens de diverses contrées et de diverses conditions : des fermiers qui, après avoir longtemps cultivé les [ll champs de leurs maîtres, se sont laissé entraîner par l’idée. 1] de devenir à leur tour propriétaires, avec un petit capital, | dans les terrains encore incultes du nouveau monde; des ouvriers séduits par ce qu'ils ont entendu raconter des gros salaires que l'on gagne, avec deux bras vigoureux, à New- York; de naïfs utopistes qui, croyant avoir découvert un

aller au hasard sur une terre lointaine, au sein d'une race étrangère; et jamais peut-être ils ne reverront ni la maison

nouveau moyen de fortune, s'imaginent que leurs rêves ne |

peuvent nulle part mieux se réaliser que dans la vaste arène :

américaine; enfin, il faut le dire, des marchands en déroute, ;

des industriels d’un aloi plus ou moins équivoque, qui, à la à

fl suite de différentes crises, vont chercher un refuge dans les a

j populeuses cités de l’Amérior:5, et y seront probablement un F

[| jour enrôlés dans les plus mauvaises castes, s'ils n’y meurent à (ll: de misère. À (ll En faisant cette nomenclature, je ne puis m'empêcher pour- x Il tant de songer que tous ces gens, quels qu'ils soient, ont eu P | dans leur bourgade ou dans leur village l'asile du foyer pa- le | ternel, le toit béni de la famille; et ils dénouent ou brisent U | violemment les liens qui les unissaient à la terre natale pour à

ng des mères vrière :

à finir.

is dans amicaos desils connt avec ais s'en leur ai sourire.

| milieu aimes et uation,

es contivé les 1r l’idée.

capital, des oues gros à Newert un ves ne e arène éroute, ui, à la lans les nent un meurent

èr pour-

ont eu yer pabrisent le pour ne race maison

ET LE CANADA s1

où s'écoula leur enfance, ni le tertre de gazon et la croix en bois du cercueil de leur père. Par quelles vicissitudes, par quelles amères déceptions ou par quel vertige ces gens en sont-ils venus à se résoudre aux rigueurs d'un exil sur lequel ils s'abusent peut-être, mais où, peut-être aussi, un grand nombre d'entre eux subiront le sort si tristement décrit par Ovide?

Exul, inops erres, alienaque limina lustres, Exiguumque petas ore tremente cibum.

En lisant des romans, nous nous attendrissons sur des infortunes fictives; au théâtre, nous assistons à des drames imaginaires; mais autour de nous combien de romans vivants et de drames réels qui restent ignorés |

Si simples que soient les circonstances dans lesquelles la plupart de ces émigrants ont vécu et les motifs qui les ont portés à s'expatrier, il y a là plus d'une histoire touchante. A mesure que nous descendons des hautes régions dans lesquelles a été si longtemps concentrée l'invention des drames et des romans, et que nous touchons aux fibres d'une nature humaine plus humble que celle des Agamemnon, mais plus vivace et plus vraie, on doit être surpris de voir combien de larmes peuvent contenir les yeux de l’homme du peuple.

J'ai remarqué ici une vieille femme qui porte le costume des paysannes de la forêt Noire, qui malgré son grand âge est vive et alerte, fait elle-même toute seule son petit ménage, et, lorsqu'elle a fini, s’assied sur son coffre, met ses lunettes sur son nez, lit une page de la Bible, puis tricote des bas. Elle a soixante-dix ans. Avant de mourir, elle a voulu, dit-elle, revoir son fils qui est établi depuis une trentaine d'années en Amérique. Comme il ne pouvait entreprendre lui-même ce voyage, c'est elle qui un beau matin s’est décidée à quitter sa paisible maison, son enclos, son jardin, pour s’aventurer sur la grande mer, pour porter à son cher enfant la bénédiction

maternelle et celle que son mari lui a léguée à ses derniers moments. « Mais en partant, lui ai-je dit, vous vous êtes sans doute résolue à ne jamais revoir votre belle Allemagne, à finir vos jours près de votre fils? — Non pas, non pas, m'a-t-elle

répondu, je reviendrai. J'ai d'autres enfants qui m'attendent dans le village «: Nc ‘rche; des enfants, reprit-elle en baissant la tête, qui ne sont j.u8 de ce monde, qui dorment dans le cimetière avec leur père; et que diraient-ils, et que dirait mon b Sépélé, avec qui j'ai vécu si heureuse pendant près de quarante ans, si je n'allais reposer à côté d'eux? »

Le jeune Suédois malade a aussi son drame; il s'appelle Éric, comme les anciens rois de son pays; mais je ne pense pas qu'aucune royauté lui soit réservée en ce monde. Il est le fils d’un bûcheron de la Smaland; il n'avait que trois à quatre ans lorsque sa mère mourut. Quelque temps après, son père se remaria ; il croyait lui donner une nouvelle mère, et ce fut une marûtre, avare, rude, cruelle, comme celle dont les Danois ont fait une émouvante légende dans leurs Folkviser. Cette femme traita sans pitié le pauvre enfant confié à ses soins, le priva de nourriture et de vêtements. De là vient sans doute que ce garçon, qui a près de dix-huit ans, ne paraît pas en avoir plus de douze, tant il est faible. Subjugué, dès sa première enfance, par sa redoutable belle-mère, il vécut dans une telle crainte, qu’il n’osait même se plaindre des rigueurs qu'il endurait. Quelquefois cependant son père, en revenant de la forêt, le trouvait pleurant et grelottant à la porte de sa cabane, et intervenait en sa faveur; mais alors la méchante femme accusait le pauvre être débile de toutes sortes de vices, et le bonhomme, pour avoir la paix du ménage, cessait son plaidoyer, et l'enfant craintif baissait la tête comme un coupable. A:dix ans, en vertu de la loi suédoise qui oblige tous les parents, sans exception, à donner à leurs enfants l'instruction au moins élémentaire, il fut envoyé à l’école du village, et y apprit promptement à lire et à écrire. Sa belle-mère, irritée de l'éloge que l'instituteur faisait de lui, mit bientôt fin à ses études, ct, pour ne plus le voir, chercha à lui procurer dans quelque ferme éloignée un emploi de domestique ; mais à l'aspect d'Éric, si petit, si grêle, les paysans déclaraient qu'ils ne pouvaient l’employer à aucun de leurs travaux; l’un d’eux enfin consentit à le prendre pour garder ses moutons. « J'étais très bien dans cette #:rme, me dit Éric d’un ton de voix touchant. Mon maître ne me « ttait pas et ne voulait pas que j'eusse faim, et au commence. ui de l'hiver il me fit faire un chaud

Gus LD nn 5 …

Cm © D À 1 174

tendent n baisnt dans o dirait nt près

appelle o pense l'est le quatre on père t ce fut Danois , Cette oins, le s doute pas en sa preat dans igueurs evenant e de sa échante e vices, sait son n couous les ruction re, et y irritée n à ses r dans l'aspect e poux enfin ais très chant.

j'eusse chaud

vêtement complet avec ses vieux habits, et il me donna des chaussures. Jusque-là je n'avais eu, dans la dure suison, qu'un pantalon de toile, et le plus souvent puirt de bas ni de sou

liers. > Malheureusement une nuit les loups pénétrèrent dans le bercail et y enlevèrent deux moutons; le lendemain, deux encore; le fermier furieux le renvoya, et le pauvre Éric, n'ayant pas d'autre refuge, fut obligé de retourner dans la demeure paternelle. Sa belle-mère, qui croyait être à jamais délivrée de lui, poussa un cri de rage à son aspect, et, s'élançant sur lui un bâton à la main, lui causa une telle frayeur, qu'il n'osa franchir le seul de là porte. Il s'enfuit dans l'étable. Quelques instants après, son père, qui avait vainement essayé de le défendre, vint le rejoindre, lui apportant du lait caillé et des pommes de terre. « Il était bien triste, dit Éric, qui me faisait ainsi son récit; et comme il m'appelait avec douceur son cher enfant, je lui pris la main pour la baiser, et je vis deux grosses larmes rouler dans ses yeux. »

Dans la nuit même, son père partit pour Wexio; il en revint le jour suivant, ouvrit la porte de l'étable où Éric s'était tenu renferraé , et s'asseyant à côté de lui sur une botte de paille : « Il faut nous quitter, mon cher enfant, lui dit-il; je vois que tant que tu resteres ici il n'y a nul repos à espérer ni pour toi ni pour moi. J'ai un cousin qui est établi à New-York, un habile menuisier qui fait, dit-on, de bonnes affaires ; j'ai pensé qu'il pourrait te prendre comme apprenti : c'est ce qui te conviendrait le mieux. J'ai été chez le marchand de bois pour lequel je travaille, et lui ai soumis mon projet, qu’il a approuvé; il m'a lui-même tracé ton itinéraire; il m’a avancé l'argent nécessaire pour payer ton voyage. Voici cet argent, voici une lettre pour notre cousin, et un sac où j'ai mis plusieurs choses qui te seront utiles. Pardonne-moi, mon cher enfant, ce que tu as souffert, et puisse aussi ta bonne mère me pardonn:r, si elle voit ce qui se passe icil Mais le Seigneur, je l'espère, te récompensera de ta douceur, de ta patience, et un jour tu me remercieras de ma cruelle résolution. »

« Alors, ajouta Éric, nous nous sommes embrassés en pleurant. Le lendemain je suis parti. Le marchand de Wexio n’avait pas justement calculé mes frais de voyage. Après avoir payé à Hambourg le prix de mon passage, je n'avais plus

qu'une douzaine de skellings*, avec lesquels j'ai acheté dix livres de pain noir. Quand vous êtes venu me voir dans mon lit, il y avait deux jours que ma provision élait épuisée. » Voilà l'histoire que j'abrège, et dont je ne puis reproduire le naïf caractère. Éric me l'a racontée sans fiel, sans amertume, tout naturellement, comme si c'était une chose toute simple qu'il fût né dans une si triste condition, qu'il fàt haï de sa belle-mère, et banni, par la commisération de son père, au delà de l'Atlantique. En l'interrogeant et en l'écoutant, j'éprouvais une émotion qu'il ne pouvait pas même deviner. Même dans notre monde chrétien, il est des êtres qui sans cesse seront opprimés dans leur faiblesse, outragés dans leur innocence, contemplant, comme Tantale, les sources vivifiantes et re pouvant y tremper leurs lèvres, y rafraîchir leur cœur. Quand on observe le cours de leur malheureuse destinée, on se demande pourquoi ils sont condamnés à leur misère, quelle est la loi mystérieuse dont ils subissent l'arrêt, et quelle sera, pour tant de souffrances, leur rémunération. Une autre vio! Sans une autre vie, comment expliquer la justice de Dieu? Près de ces déshérités de la joie et de l'opulence mondaines, nous avons une mission à remplir; nous devons, autant que nos moyens nous le permettent, les assister dans leur détresse, les relever dans leur affaissement : c'est notre loi évangélique, c'est notre devoir d'humanité, Voilà ce que je me disais er pénétrant au milieu de ces émigrants, dont la plupart sont si dignes de pitié; et l'avouerai-je? en leur portant quelques chétives aumônes et quelques faibles consolations, plus d'une fois je me suis senti ressaisi, dans mon mouvement de charité, par l’amer souvenir de plusieurs fausses expériences, par une glaciale étreinte de scepticisme. Oui, je songeais que peut-être ces vieillards, ces femmes me trompaient par une feinte misère, et, peut-être se raillaient secrètement de ma crédulité, et qu'en tout cas, quand ils n'auraient plus besoin de moi, ils ne me garderaient pas la moindre gratitude. Mais quelle honte j'ai éprouvée de mes indignes réflexions, quand j'ai vu comme ces pauvres gens s'aidaient entre eux libéralement, fraternellement! Oh! glorieuse pauvreté! tu es une rude institutrice; mais que de nobles enseignements on peut

1 Le skelling de Suède vaut dix centimes,

té dix recueillir à ton école! « IL faut avoir-été pauvre, dit un écris mon vain anglais, pour apprécier les qualités du pauvre et con- s » naître sa générosité. Le riche ne donne que son superflu. Le | oduire pauvre donne ce dont il a lui-même besoin. » EE amer- Dimanche dernier, toute cette légion nomade, qui mériterait ire toute une peinture plus détaillée, s'est réunie sur le pont autour 1: ùt haï d'un jeune théologien d'Iéna, qui va commencer sur le sol À père, américain ses fonctions de missionnaire. Le temps était beau, dE utant, la mer paisible. Pour donner plus de calme au service reli- de Et ner. gieux, le capitaine avait fait carguer plusieurs voiles, et le # i sans bâtiment se balançait mollement à la surface des flots. Le } 8 leur service commença par le chant des psaumes, puis le ministre fiantes fit son sermon. Certes, ce sermon n'était point ce qu'on eût dû

cœur. attendre en un tel lieu et devant un tel auditoire. Il ne s'y tinée, trouvait pas un mot sur cet immense temple qui pour parvis isère, | avait l'Océan, pour enceinte l'horizon sans bornes, pour flam-

quelle beau le soleil, pour orchestre le bruissement des vagues, et autre pour voûte le ciel; pas un mot non plus, un mot du cœur sur

Dieu? la situation de tant de malheureux qui abandonnaient la mailaines, son où ils étaient nés, le sol où ils avaient grandi, la terre où

t que ils avaient enseveli leurs pères, pour aller à tout hasard cher-

resse, cher une autre existence sur une terre étrangère. Le jeune lique, ministre ne parut pas même y songer. À un tel tableau, à un

ais en : tel sujet d'émotions, il prononça d'une voix fort monotone une

ont si banale homélie élaborée dans une de ses veilles universitaires,

elques | et destinée sans doute à lui servir de brevet de capacité près

d'une des coreligionnaires qu'il va chercher en Amérique. Une céré-

b cha- monie catholique, une simple messe eût eu un caractère bien

s, par autrement imposant qu'un de ces offices, où l'homme fier

s que d’avoir proclamé le principe de libre examen ne s'incline pas

r une même devant la majesté de Dieu. Cependant, en dépit de la

le ma sèche nature du culte des réformateurs ct de la froide harangue

>esoin du ministre, c'était un grand spectacle que celui de cette foule

Mais rassemblée avec une attention pieuse sur le pont de ce navire

uand au milieu de l'Océan.

ibéra- La vieille femme de la forêt Noire m'a dit que cette célé-

s une : bralion du dimanche nous porterait bonheur, et je suis tenté

peut de le croire. Depuis qu'elle m'a fait cette prédiction, nous ‘4

avons traversé ies bancs de Terre-Neuve sans autre inconvé-

nient qu'une brume épaisse et pluvieuse, et nous n'avons payé notre tribut à l’'équinoxe que par quarante-huit heures de ce joli petit temps vulgairement appelé temps de cape. IL est vrai que quand on a joui de ce divertissement maritime, on peut s’en souvenir pendant plusieurs semaines et plusieurs mois. Alors le navire ôte fort civilement son bonnet à monseigneur le vent, plie en signe de soumission armes et bagages, et se dépouille du haut en bas de son dernier vêtement de toile, comme pour être mieux fustigé sur sa carcasse nue. Si le fantasque Éole est dans une de ses vraies colères, s’il a lâché les grosses outres de sa légion, le bénin navire n’a souvent rien de mieux à faire que de retourner très lestement en arrière, fouelté, serré, chassé par l'ouragan, qui ne lui permet pas la moindre résistance : heureux s’il se trouve assez loin en pleine mer pour n'avoir pas à craindre de rencontrer trop tôt les rocs de la côte. Si, au lieu de rétrograder ainsi par le chemin qu'il a eu tant de peine à parcourir, il parvient à se maintenir à peu près en place, il n’y reste qu'en subissant de cruelles secousses. Des vagues gigantesques frappent avec fureur ses flancs comme les béliers et les autres machines de guerre devaient jadis frapper les remparts des villes assiégées. D’autres vagues s’élancent à l'assaut de la citadelle flottante, inondent le pont de leur écume et se retirent en frémissant par les sabords. Dans cette lutte ardente, le bâtiment trébuche et vacille comme s’il avait le vertige : tantôt retombant affaissé sur un de ses côtés, puis se relevant avec effort pour retomber sur l’autre; tantôt plongeant de toute la longueur de sa flèche de beaupré dans l’abime béant, comme s’il voulait d'une seule fois en finir avec les misères de la vie, puis soudain se redressant de toute sa hauteur avec une magnifique indignation et bondissant sur la lame comme s’ils’enorgueillissait de la braver.

C’est un imposant spectacle que celui d’un orage dans les montagnes, de l’avalanche qui s'écroule, des arbres brisés par la fou.'re, des torrents qui se précipitent de cascade en cascade dans la vallée; mais plus imposant est le spectacle de la mer aux prises avec l'œuvre de l’homme isolé dans l'immense espace, le spectacle des éléments en fureur, hurlant, sifflant, mugissant sur tous les tons effroyables du gong, du tam-tam et de cent soufflets de forge autour de la frêle construction à

ns payé s de ce Il est me, on usieurs à mony et baêlement £e nue.

s,s’il a n'a soument en permet sez loin rer trop i par le ent à se ssant de nt avec iines de siégées.

ottante, missant ébuche affaissé btomber a flèche e seule se reation et braver.

ans les sés par ascade la mer

mense ifflant,

-tam ction à

laquelle est confiée une foule d'existences, qui n'a pour parvenir à son but qu'un gouvernail et des voiles, et dont la tempête rend inutiles à la fois les voiles et le gouvernail.

Que d'émotions s’éveillent dans le cœur à l’aspect de cette terrible beauté de la mer! Sans être Faust ou Manfred, parfois on éprouve une joie étrange, une sorte de joie sauvage à se sentir emporté, au bruit lugubre de la rafale, par les vagues écumantes comme par un coursier impétueux. Parfois on éprouve je ne sais quelle sombre fierté à se représenter le péril de l'orage plus imminent encore qu'il ne l’est réellement, à se dire qu'on l’affronte assez stoïquement et qu’en tout cas on a dans ces heures graves connu des impressions ignorées de la plupart des autres hommes. Puis bientôt, à l'aspect de ces flots dont nulle puissance humaine ne peut vaincre la violence ni subjuguer la force, de ces nuages noirs qui courent avec le vent, de ce ciel sans azur, de ce désert des eaux cerclé d'un horizon de fer, on se trouve tout à coup saisi d'une pensée. plus humble et plus chrétienne, et l'on s'incline, dans la conscience de sa faiblesse, devant l'image de l'infini.

Par suite de ces orages, nous avons assisté à une triste cérémonie, à l’ensevelissement d’un enfant. Le mal de mer à lui tout seul ne tue pas; mais quand il se joint à une autre maladie, il l'aide grandement à tuer. L'enfant que nous avons livré aux flots était déjà souffrant lorsque son père, pauvre ouvrier de Wurtemberg, l’apporta sur le navire. Les fatigues de la traversée, les misères de l’entrepont l'ont achevé. Un soir, dans l'agitation de la fièvre, il disait à sa mère : :

« Je vois bien que l'Amérique est trop loin, je ne puis y arriver sans m'arrèêter en chemin. L'air est chaud, le soleil me brûle; mais là-bas je vois le Neckar, qui est si beau et si riant, qu'il m'invite à me baigner dans son eau rafraichissante. Ouvre-moi la porte du jardin, laisse-moi descendre vers le pont et me reposer dans le Neckar.… »

Quelques heures après, il reposait dans l'Océan. Un matelot l'avait enveloppé dans une toile à voile, puis lié sur une planche : un cercle de passagers l’entourait dans un morne silence, le ministre prononça une prière, et la planche descendit dans les vagues. La mère et le père pleuraient dans l'entrepont, et il n'était personne de nous qui ne comprit la

rigueur de leur affliction. Perdre en mer un être que l’on aime, c'est le perdre deux fois. Ailleurs il semble qu'on ne soit pas aussi cruellement séparé de lui. Dans celte amère mémoire de la mort dont parle la sainte Écriture, il y a une consolation à placer près de soi les restes de celui qui nous fut cher, à visiter le cimelière où il est enterré, à cultiver et à voir reverdir chaque année le gazon de sa tombe. Les femmes du pays des Natchez croyaient respirer dans les fleurs l’âme de leur enfant; les femmes turques, en se penchant dans leur douleur sur un sépulcre, croient que l’esprit de celui qu'elles pleurent, touché de leur souvenir, attendri par leurs larmes, se réveille de son sommeil et vient s’entretenir avec elles. Les chrétiens considèrent comme un symbole de la résurrection en laquelle ils ont foi, comme une image de la vie éternelle qui est leur espoir, les plantes qui croissent sur une sépulture, les roses qui s’y épanouissent au souffle du printemps; mais dans l’impitoyable sépulture de la mer, adieu ces tendres soins

qui soulagent les regrets. Le navire ne s'arrête même pas

pour la cérémonie funèbre. La même lame qui le pousse en avant emporte dans son repli le mort qu'on lui abandonne. En un clin d'œil elle s'est ouverte sous le poids du cercueil : en un clin d'œil elle s'est refermée, et rien à sa surface n'indique qu'elle vient d'engloutir une victime humaine. Si le cœur a, comme je n’en doute pas, sa boussole et son aiguille aimantée, ni celte boussole ni cette aiguille ne révéleront à la malheureuse mère qui se désole près de nous l'endroit où gît son enfant. Cette mort a fait une triste impression sur plusieurs passagers malades, et comme, dans la monotonie d'un voyage nautique, toutes ics impressions bonnes ou mauvaises arrivent à un rapide degré d’exagération, peut-être n’en aurait-il pas fallu davantage pour achever de démoraliser quelques caractères affaiblis par un long malaise. Par bonheur, le vent, après s'être fort occupé des navires qui voguaient dans une autre direction que nous, a daigné enfin se tourner de notre côté, et grâce à celte aimable attention, grâce aux qualités du Havre, renommé comme un fin voilier, nous franchissons en deux jours un large espace, nous filons à vol d'oiseau devant les George’s Banks, nous touchons au parallèle de Long-Island. Un cri de triomphe retentit du haut des huniers : Terre!

on aime, soit pas noire de isolation , cher, à voir reimes du l'âme de ans leur qu’elles larmes, les. Les ction en elle qui pulture, ps; mais res soins ème pas )usse en nne. En ueil : en ‘indique cœur à, mantée, Leureuse nfant.

rs pasvoyage arrivent t-il pas s Carace vent, ins une e notre ités du sons en devant Island.

Terre!

terre! Et tout le monde de se précipiter sur le pont et de chercher à l'horizon, qui avec une longue-vue, qui avec des binocles, une ligne blanchâtre que l'œil exercé du marin peut seul découvrir à une énorme distance. C'était bien la terre pourtant, la terre qui va nous consoler des ennuis d'une traversée de trente-cinq jours, la terre que l'on salue comme si on n'espérait plus la revoir, avec le même enthousiasme que les compagnons éperdus du valeureux Christophe Colomb.

Le lendemain, une barque rasant les flots avec la légèreté d’une hirondelle dépose sur notre bâliment un pilote qui nous apporte des journaux américains; nous y cherchons avec avidité des nouvelles de France qui ont dû arriver par les steamers de Liverpool. Mais des annonces de toute sorte, trois grandes pages d'annonces, une page sur les dernières élections de Philadelphie, sur la poudre d'or du Sacramento, et pas un mot de la France. Quel désappointement !

Trois heures après, un bateau à vapeur vient au secours de notre impatience. Maintenant nous pouvons rire du vent capricieux et de la marée. L'Hercule nous entraîne de toute la puissance de sa machine gigantesque. Nous voilà dans la magnifique baie de New-York, si vaste que les flottes du monde entier y tiendraient à l'aise; puis nous entrons dans la rivière de Hudson, et cette fois, adieu les fatigues, les privations du voyage. Tout est oublié devant le grand et magnifique tableau qui se déroule à nos yeux : ici la ligne azurée de Long-Island; là les vertes collines, les forêts de New-Jersey; à droite et à gauche d'élégantes maisons de campagne, kiosques et châteaux à tourelles, pavillons aériens et habitalions rustiques; sur la rivière, une quantité de chaloupes, de goéleltes, de bateaux à vapeur qui voguent vers l'Europe, vers les Indes, vers les Antilles; et en face de nous, les clochers, les toits, les docks immenses, les légions de navires de New-York.

Nos passagers de l'entrepont, encaqués pendant cinq mortelles semaines, comme des noirs du Congo dans la cale d'un négrier, courent et sautent sur le pont, se serrent les mains et sont si heureux, que c'est un bonheur de les voir, en se rappelant tout ce qu’ils ont souffert, et qu'avant d'y poser le pied, je me sens disposé à aimer celte terre d'Amérique dont l'aspect seul fait battre tant de cœurs et enfanie tant d'espérances.

Page 1