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LE DEPART

Le temps n'est plus où l'on pouvait considérer comme une entreprise audacieuse une traversée de l'Océan, et tirer quelque vanité d'un voyage dans les régions transatlantiques. Trois siècles et demi sont écoulés depuis que Clirisloplie Colomb, cette grande gloire d'une nouvelle ère, s'embarquait dans le petit port de Pa!os pour s'en aller, dans l'ardeur de sa foi, dans la conscience de son destin, à la recherche de l'empire du Cathay, et des autres régions merveilleuses décrites par Marco Polo. Depuis cette époque, le globe a été parcouni , exploré dans tous les sens. Espagnols et Français, Anglais et Portugais, tous les peuples se sont jetés à l'envi dans cette croisade qui leur promettait, non plus, comme celle que prêchait Pierre l'Ermite, les saintes reliques du ciiristianisme, mais les découvertes de la science, les richesses d'un autre monde, les temples aux colonnes d'or des intérêts matériels.

Chaque nation a eu, dans cette imujense entreprise, sa part de combats et sa part d'honneur, et, comme dans le royaume de

rÉvangile, où le triomphe est promis aux cœurs humbles, plus d'un pauvre petit navire a obtenu dans sa course aventureuse plus d'un succès envié par les vaisseaux superbes des rois. Maintenant, du pôle nord au pôle sud, il n'est pas un point qui n'ait été signalé par les navigateurs, mesuré, ou tout au moins noté par les géographes. L'imagination de Daniel de Foë ne pourrait promener dans l'espace un nouveau Robinson, sans qu'on indiquât la latitude précise de ses stations. Si la mer, qui, dans sa suprême puissance, accepte sans s'en soucier les orgueilleuses tentatives des hommes; si la mer, où tout s'efface, conservait sur ses lames mobiles les vestiges des navires qui l'ont traversée, on la verrait, comme un champ de la Beauce, sillonnée dans toute sa longueur par une active charrue.

En moins de temps qu'il n'en fallait autrefois à un honnêle bourgeois pour se rendre par le coche de Lyon à Paris, on franchit, dans le tourbillon de fumée d'un bateau à vapeur, un millier de lieues. Vous vous embarquez un beau matin sur un steamer de Liverpool, et en assistant chaque jour à des dîners homériques, chaque soir à d'énormes libations, vous arrivez en moins de deux semaines sur une plage du nouveau monde; vous passez du confort d'un hôtel anglais à la prodigalité d'un hôtel américain, sans avoir vu s'éteindre, dans le trajet, le feu d'une abondante cuisine, ou tarir les flots de vin de Bordeaux ou de whiskey.

<t Cependant, dit M^e de Staël, tout est solennel dans un voyage dont l'Océan marque les premiers pas. » Cette mer si calme et si belle à voir dans la rade , cette mer qui de ses flots azurés caresse mollement les flancs du navire, qui par son doux murmure nous invite, comme le pêcheur de Gœthe, à vous confier à ses nappes d'écumes, à ses vagu(;s limpides, cette mer inconstante, cette sirène trompeuse, on connaît ses mensonges, ses caprices et ses fureurs. Aujourd'hui elle se courbe devant vous comme une esclave; demain peut-être elle se soulèvera avec une rage implacable et vous brisera sur un écueil.

Sur les bords du quai, et le long de la jetée du Havre, une (juantité de spectateurs sont réunis pour assister au déi)art du large paquebot américain qui chaque mois va à New-Vork, Un grand

nombre d'entre eux sont attirés là par la curiosité, d'autres par l'intérêt matériel qui pour eux est engagé sur ce bâtiment, et beaucoup d'autres par un sentiment d'afîection. Au moment où le navire, remorqué par un bateau à vapeur, quille le bassin où il a reçu sa cargaison et rase les blocs de granit du môle, des saluts s'échangent entre ceux qui s'en vont et ceux qui restent; à défaut de la voix, qui des bastingages à la jetée ne peut plus se faire entendre, des mouchoirs et des chapeaux agiles en l'air transmettent d'un endroit à l'autre, comme un télégraphe électrique, un dernier souvenir et un dernier vœu. Plus d'un cœur qui se croyait aguerri aux lointaines excursions se sent alors saisi d'une impression de tristesse qu'il essaye en vain de surmonter. Plus d'un passager pose, en détournant la tète, sa main sur ses yeux et la relire humectée de larmes. A cette heure des longs adieux, à ce moment suprême, combien de rêves qui par leur prestige éblouissaient naguère l'imagination, s'effacent devant les regrets du passé et les appréhensions de l'avenir ! On s'est laissé séduire par l'ambition d'essayer ses forces dans une nouvelle tentative, par le désir d'occuper son esprit d'une nouvelle étude, de voir de nouveaux horizons. On a voulu partir, on s'est dérobé aux tendres anxiétés d'une mère, aux indulgentes remontrances d'un ami. A présent qu'on est là sur le pont du navire, aux bords de cet Océan sans fin, on revient par la pensée aux lieux où l'on a vécu et que l'on va quitter. Ah ! la paisible retraite qu'on s'était plu à décorer selon ses goûts ! ah ! la maison de prédilection où chaque jour on était sûr de trouver un doux sourire et un doux entrelien; ah! les cires aimés, qui sait quand on les reverra ou comment on les reverra! L'absence est une sorte de mort. L'oubli croît sur les pas de celui qui s'en va, comme sur la pierre des tombeaux. Quelle que soit la modeste attente du voyageur, il est diflicile qu'à son retour elle ne soit pas trompée. Ou un anneau se sera brisé dans le cercle d'affection qui entourait son existence, ou ce cercle aura changé de face. Présent, il eût pu prévenir peut-être ce changement, ou tout au moins s'y préparer; absent, il doit, en l'apprenant tout à coup, en être frappé comme d'une amère déception.

12 LES ETATS-UMS

Tandis que je me laisse aller à ces réflexions, le bâtiment sort de la rade et s'avance fièrement en pleine mer. Bientôt les maisons du Havre s'affaissent derrière les vagues ondulantes. Tous les passagers regardent encore celle ville qui semble fuir dans l'espace. Moi, qui n'ai point eu de capitaux à semer dans les sillons de cette cité du commerce, et qui n'y ai connu d'autres démonstrations courtoises que le salut de profession et le sourire stéréotypé dont un maître d'hôtel accompagne sa note, je ne cherche point à voir les derniers contours de ses remparts. Mais aussi longtemps que la lerre se dislingue des flots, où peu à peu elle s'efface, mes yeux restent fixés sur la cime fugitive des coteaux de Ilonfleur.

Sur le plateau de Ronfleur il y a une chapelle consacrée à Notre- Dame de Grâce, à la patronne des matelots, a la Vierge sainte que les litanies nomment Stella maris, étoile de la mer, étoile plus ravissante pour les âmes pieuses, à l'heure du péril, que celle que les Suédois émaillent sur leur décoration de Nordstiei-na , avec cette fière devise : Nescit occasiim (elle ignore la chute). Nul architecte protégé par le conseil des bâtiments ne s'est appliqué à faire de celle chapelle une œuvre d'art ; nul Froment Meurice ne l'a décorée d'une de ses précieuses orfèvreries; nul peintre de l'école impériale ou de l'école romantique n'y a déposé un de ses tableaux célèbres dans les annales de l'exposition. Très humble est son entrée, très humble aussi sa nef. Quelques images grossièrement peintes ornent ses murailles; quelques candélabres en bois doré brillent sur ses autels. Mais chacune de ces naïves peintures qui représente une barque battue par les flots est Vex-voto d'un cœur reconnaissant, et chacun de ses candélabres est presque constamment rempli de cierges dont la flamme s'élève vers le sanctuaire de la Mère de Dieu, comme un symbole de l'élan religieux des âmes émues qui l'implorent dans leurs angoisses, ou la remercient dans leur bonheur.

Le jour où je visitai celte chapelle, c'était un jour de fêle. De la ville de Ilonfleur, du frais village d'ingouville, de plusieurs hameaux de la cité, les pèlerins arrivaient là en grand nombre, s'agenouillaient sous la voûte, sous le portique, assistaient dévotement à la messe, puis se répandaient dajis le préau qui touche

à l'église, et s'asseyaient rà et là au pied des tilleuls, entre celte mer dont chacun d'eux connaît les orages et celte modesie chapelle où chacun d'eux ainrie à fixer son espoir. 11 y a dans tout ce qui tient à la mer, dans la sérénité de son calme suprême, dans la fureur de ses tempêtes, une poésie sublime dont les matelots, les pêcheurs ont une profonde compréhension et qui éclate dans leurs naïfs entretiens, dans leurs tradilions et leurs usages religieux, bien plus que dans les dilhyrambes de salons. Chaque fois que j'ai retrouvé l'expression de cette poésie, soit sur l'avant du navire en prêtant l'oreille aux causeries du mousse ou du gabier, soit dans quelques-unes de ces chapelles vénérées des marins, je me suis dit : Là est le vrai, et j'en ai gardé une vive émotion.

En contemplant, quelques jours après, du haut du paquebot américain les collines de Honfleur, je pensais à ces braves gens qui s'en allaient là invoquant le secours de Celui qui commande aux flots, soulève ou apaise les vents, et, selon les paroles du Psalmisle, change en calme la tempête.

Me voilà loin de mon paquebot; j'y reviens avec l'amer sentiment de ce que j'ai déjà souffert en pareille occurrence : averses et rafales, fatigues du roulis, secousse du tangage, et l'interminable longueur des jours, et l'insomnie des nuits, et les autres misères d'une traversée. Cependant ce navire a pour moi un aspect tout nouveau. Il me. présente par anticipalion un échantillon des mœurs du pays que je vais parcourir.

Nous avons un équipage de vingt -quntre hommes, appartenant à trois ou quatre nations différentes : Américains, Hollandais, Français, s'entendent entre eux dans cet étrange dialecle des marins, composé de toutes sortes de bribes des langues européennes. Plusieurs de ces matelots seraient pour un peintre de physionomies excentriques, tel que Cooper, un curieux sujet d'analyse. Ils n'appartiennent point comme nos marins à tel ou tel port, à telle ou telle entreprise. Leur patrie est la mer, leurs foyers les navires sur lesquels ils s'embarqtient. De celui-là, ils s'en vont sur un autre avec la même facilité que le Tartare abandonne le pâturage

épuisé du steppe, et transporte plus loin sa tente nomade. Charretiers de l'Océan, leur métier est d'aller et de venir, de hisser et de carguer les voiles, de charger et décharger des cargaisons, n'importe en quel lieu, sur quel port, à quelle latitude. Leur indépendance de caractère ne leur permet pas de se mettre au service d'un État ou d'une compagnie de commerce pour un temps indéterminé. Ils ne s'engagent que pour un voyage, après quoi ils serrent leurs dollars dans leur poche, et sont à la disposition du premier armateur qui veut les payer. Des froides régions du Nord, ils partiront du jour au lendemain pour les Indes, des Indes pour l'Amérique. Pourvu que la nourriture soit suffisante et la solde convenable, le changement de climat leur est parfaitement indifférent. Leur vie n'est-ellle pas tout entière concentrée entre les bastingages de bâbord et de tribord, et un navire ne ressemble -t- il pas toujours plus ou moins à un autre navire?

Je m'amuse quelquefois à causer avec un de ces matelots. Français d'origine, qui, avec sa barbe grise et sa veste en laine d'un jaune pâle, ressemble à un vieux phoque. Les notions de patrie et de parenté sont à peu près complètement effacées dans son esprit; il croit qu'il est né à Landerneau, mais il n'en est pas très sûr. Embarqué comme mousse à l'âge de dix ans, il n'a plus eu de nouvelles de sa famille depuis quarante ans, et il a tout lieu de penser que son père et sa mère sont morts. Quant à ses voyages, il en parle comme nous parlerions d'une excursion de Paris à Saint- Germain. Il a doublé six fois le cap Horn, sept ou huit fois le cap de Bonne -Espérance. II a été à la pêche de la baleine au Groenland, et à la pêche des perles à Geylan. Il se souvient qu'une fois il a eu froid dans le détroit de Behring, et qu'une autre fois, à Java, il ne savait comment faire pour se préserver des ardeurs du soleil. Des orages qu'il a subis, des avaries dont il a été témoin, des temps de cape, des voiles enlevées et des mâts brisés, il n'en est pas question. Un soir que le ciel s'était couvert de nuages noirs, indice ordinaire d'un coup de vent, comme nous touchions à l'équinoxe, je lui demandai s'il ne pensait pas que le lendemain nous aurions une tempête. Sans prononcer une syllabe, il jela sur moi un regard d'un dédain superbe.

ET Li: CANADA 15

Ce regard voulait dire : Pauvre voyageur d'eau douce ! une tempête! est-ce qu'un homme se soucie d'une tempête?

Ces matelots exécutent toutes leurs manœuvres en chantant, d'une voix gutturale, des chants dont l'accent mélancolique a un singulier charme. L'un entonne la mélodie maritime, les autres répètent en hâlant la bouline, et les voiles et les cordages se meuvent, pour ainsi dire, en mesure à chaque cadence musicale. J'imagine que les pierres dont Amphion construisait des cités marchaient ainsi au son de sa lyre. Souvent ces chants n'ont à peu près aucun sens; ce ne sont que des mots sonores, coordonnés par une règle d'harmonie. Mais quelquefois les matelots improvisent une sorte de ballade dans laquelle ils racontent ou les plaisirs ou les contrariétés de leur navigation. Ainsi, le lendemain de notre départ, à la suite d'une altercation que quelques-uns d'entre eux avaient eue avec le lieutenant, ils chantaient à pleine voix un refrain oîi ils disaient en termes assez nets : « Le capitaine est bon enfant, le lieutenant un vaurien. » Ln tel fait ne donne pas une haute idée de la discipline de bord ; mais on sait que sur les bâtiments de commerce la discipline n'est pas forte.

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