EN MER
Notre paquebot américain est destiné particulièrement à transporter, à chacun de ses voyages, dans le gouffre de New-York une légion d'émigrants que d'habiles agents recrutent dans toutes les contrées de l'Europe pour la grande arène agricole et industrielle de l'Amérique.
A la place réservée sur noire navire pour les passagers de première classe, il y a une quinzaine d'individus dont je n'ai point à m'occuper; ce sont des négociants que l'espoir d'une fructueuse spéculation conduit dans le nouveau monde, qui possèdent dans leur portefeuille une bonne liasse de billets de banque ou une ample lettre de crédit, et ne songent, quant à présent, qu'à se distraire par tous les moyens possibles des ennuis de la traversée. Ils font de longs déjeuners et de plus longs dîners, jouent aux cartes, boivent de nombreux verres de grog, et fument des quantités de pipes ou de cigares. A diverses reprises, quelques-uns onl essayé d'entrer en conversation avec moi. Peut-êlre me prenaienl-ils pour quelque sournois concurrent, ou quelque mystérieux inventeur d'une nouvelle machine. En découvrant que je n'étais associé à aucune entreprise industrielle, que d'ailleurs je ne manifestais aucun goût pour leurs bruyants banquets, ils m'ont abandonné à mon inutilité.
Sur l'avant (lu bâtiment sont les prolétaires, les ilotes de cette
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maison flottante, 1(,'S ouvrii-rs de cette fourmilière, et ceux-là (ont un triste trajet. La compagnie d'émigration les transporte d'un endroit à l'autre à très bas prix; mais, pour le minime tribut qu'elle leur impose, elle les charrie comme des bestiaux dans les wagons ouverts à tous les vents; elle les entasse sur ses navires, pêle-mêle avec des amas de marchandises; elle leur donne le plus rude moyen de locomotion, et ne s'en occupe plus.
Quel contraste entre la situation de ces pauvres gens, auxquels les premiers éléments du bien-être sont mesurés avec tant de parcimonie, et les patriciens du quartier aristocratique du navire, qui occupent une bonne cabine, disposent de plusieurs domestiques et s'asseoient deux ou trois fois par jour à une table richement servie ! Malin et soir les plébéiens nomades de la colonie voient défiler devant eux les volailles rôties, les quartiers de bœuf fumé de Hambourg, tandis qu'ils n'ont à partager entre eux qu'un morceau de pain noir et une parcelle de lard rance. Souvent, à la cour(e distance qui les sépare de la salle à manger de leurs riches compagnons de voyage, ils peuvent entendre sauter les bouchons des bouteilles de vin de Champagne, et respirer l'arôme odorant des tasses de café, tandis qu'ils n'ont pour toute boisson ({ue l'eau jaunie dans des caisses de fer.
Quelques centaines de markbanko m'ont fait inscrire au nombre des privilégiés du navire. Autrefois mes regards se seraient naturellement dirigés du côté de la gent souffreteuse, et son aspect aurait éveillé mes sympathies ; mais une fatale tristesse m'a détourné de ce sentiment d'humanité, et je suis resté pendant plusieurs jours froidement indifférent à ces misères, si voisines de moi. J'ai passé une partie de mon temps enfermé dans ma cabine, une autre à me promener à l'écart sur le pont, concentré en moi-même.
C'est le hasard qui m'a conduit près de ceux dont j'aurais dû me rapprocher par un mouvement naturel de charité. Vn matin le capitaine nous parla à déjeuner d'un de ses passagers malades, dont il ne comprenait pas la langue et qui ne comprenait pas •davantage l'allemand. « Je crois, ajouta-t-il, que c'est un Suédois, et je ne sais comment faire pour m'entendre avec lui. »