‹ Les États-Unis et le CanadaChapitre 10 sur 32 · MONTREAL · texte numérisé non relu

MONTREAL

Dieu soit loué! je suis rentré en France. Je renconire, il est vrai, des soldats en habit rouge que nous n'aimerions pas à voir défiler sous nos fenêtres. Devant le palais du gouverneur flotte un drapeau qui n'est point le nôtre, et à l'entrée d'une place s'élève une statue que nous n'aurions nulle envie d'ériger parmi nous, la statue de Nelson. Et, jetant les yeux sur une carte, je remarque aussi, entre la situation de cette contrée et celle que j'ai quittée tant de fois pour y retourner toujours avec tant de joie, une différence de latitude et de longitude qui me fait faire bien des réflexions.

Mais je suis pourtant sur la terre de France, c'est certain; sur celte terre du Canada découverte par Cartier, colonisée par Champlain, convertie par nos missionnaires, régie pendant plus de cent ans par des gouverneurs français, et conquise par les Anglais après une longue lutte où chacun de nos soldats lit vaillamment son devoir, où notre armée, si forte par son courage, fut écrasée par le nombre de ses adversaires.

Un peu plus d'un siècle s'est écoulé depuis le fatal événement qui nous enleva ce beau et riche pays, rejoint par les grands lacs à une autre de nos possessions, aux rives du Mississipi, découvertes par le P. Marquette.

Dans ce long espace d'un siècle, l'Angleterre a envoyé ici ses

gouverneurs et ses bataillons ; elle y a introduit une partie de ses lois et de ses règlements administratifs. Elle a agi sur cette région par tous les moyens qu'elle a en sa puissance, par son industrie et son commerce, par le courant d'émigrants britanniques, irlandais, qu'elle a cherché à porter de ce côté; elle n'a pu parvenir à dénationaliser la petite population française qui se trouvait dans le Canada à l'époque de la conquête.

Autour de moi je n'entends parler que français. Le domestique de l'hôtel où je loge, la pauvre femme qui vend des fruits au coin de la rue, le cocher de fiacre qui m'invite à monter dans sa voiture, l'avocat, le médecin, le rentier, le marchand, tout le monde parle français, et tout ici me rappelle par un fait, par une date, par un monument public, quelque pieux souvenir de la France. La grande rue qui s'étend d'un bout à l'autre de la cité s'appelle la rue Notre-Dame ; à droite et à gauche est la rue Saint-Jacques, la rue Saint-Paul, coupées par les rues Saint-Laurent, Saint-François-Xavier. Les Anglais n'ont encore baptisé que deux rues; tout le reste vient de la France.

Représentez-vous une de ces plantes dont un coup de vent emporte le germe sur une plage lointaine où il prend racine, où il se développe, où il produit des rejetons qui s'élèvent au milieu d'un amas de plantes étrangères. C'est l'image de cette population française, si petite d'abord, mais si ferme, qui a grandi entre les tribus indiennes, qui les a peu à peu surmontées, qui maintenant conserve, comme le vase aromatique dont parlaient les anciens, le parfum de son origine, le feu sacré du foyer natal sous l'empire du léopard britannique, sous les brumes du régime anglais.

Lorsque cette vaste contrée fut découverte, on lui donna le nom de Nouvelle- France. On pourrait maintenant l'appeler la Vieille- France ; car elle a gardé mieux que nous ne l'avons fait sur les rives de la Seine, à travers toutes nos commotions politiques, le culte, les mœurs, les traditions d'une autre époque.

Au fond des mers du Nord , il existe une île peu fréquentée et peu connue, où quelques centaines de Norvégiens se retirèrent, il y a environ huit siècles, pour échapper au despotisme d'un conquérant. Celte île est devenue le sanctuaire de la langue pri-

mitive et des sagas historiques de la péninsule Scandinave. Les Islandais, séparés du reste du monde, parlent encore le même idiome et s'entretiennent des mêmes expéditions aventureuses. Ce que je remarque dans le Canada me fait souvenir de ce qui me frappait si vivement autrefois sous le toit des pêcheurs de Reikiavik, dans les cahanes de Skalholt, avec cette différence que les Islandais ont dû, par le fait de leur isolement, maintenir sans effort tout ce qu'ils portaient au fond de leur cœur dans leurs migrations, et que les Canadiens ont maintenu le même trésor patrimonial dans leurs relations de commerce avec l'Amérique, dans leur contact perpétuel avec l'Angleterre.

Ici le demi-million d'enfants de la France, qui se nomment les habitants, a pour la religion catholique, pour les prêtres, le même respect qu'au temps de Louis XIII. Dans chaque village, le curé exerce sur ses paroissiens une autorité incontestée. Il est le guide des familles, le confident des douleurs secrètes, l'arbitre des dissensions domestiques. Quand on le voit passer, il n'est personne qui ne le salue avec respect, et l'on s'honore de s'entretenir avec lui. Aux jours de fête l'église est pleine de fidèles, hommes et femmes, qui assistent dévotement à l'office et n'entendent point, à leur retour au logis, une raillerie philosophique sur le chant du chœur ou la longueur du prône. En faisant de côté et d'autre quelques excursions avec des membres du barreau et des membres du parlement, je les ai vus, comme nos bonnes gens de Franche- Comté, ôter leur chapeau devant chaque humble croix qui s'élevait au bord du chemin.

Ici l'on a gardé, dans l'usage de notre langue, cette élégance, cette sorte d'atticisme du grand siècle. Le peuple lui-même la parle assez correctement et n'a point de patois.

Ici l'on se complaît à narrer les expéditions de nos anciens marins, les courageux voyages de nos missionnaires, la vaillante odyssée de Champlain, les brillants combats qui ont illustré çà et là les rives du Saint- Laurent. C'est la légende vénérée de cet essaim chevaleresque qui traversa l'Océan avec la croix et l'épée; c'est le poème de ces pieux Enées.

Chaque famille a, en outre, sa petite chronique particulière.

qu'elle garde précieusement dans ses archives et dans sa mémoire. Chacune de ces familles remonte à la France par une ligne plus ou moins directe, et s'arrête au nord ou au sud sur une ville, sur un hameau que les enfants apprennent à connaître dès leur bas âge. Celle-ci est venue de la Normandie, celle-là de la Yendée, cette autre des montagnes du Jura. Chacune d'elles vante par tradition les qualités de la province d'où elle est issue, et il s'établit quelquefois entre les descendauts de ces diverses provinces de glorieuses discussions d'amour-propre national, après quoi tous se réunissent amicalement, sous le titre générique d' habitmits , dans leur communauté d'origine française.

Je suis entré dans la demeure d'un de ces aimables Canadiens au moment où il venait de recevoir une lettre qui lui rajeunissait le cœur. Cet homme, qui s'est acquis, par la dignité de son caractère, par la distinction de son esprit, une noble place entre ses concitoyens, était depuis longtemps poursuivi par une sollicitude amère. Il savait qu'il venait de la France ; mais ses titres premiers étaient perdus, et, nulle tradition domestique transmise de génération en génération ne les ayant remplacés, il ignorait à quelle famille et à quelle province appartenaient ses ancêtres. Un matin, en lisant un journal de France, il y trouve un nom exactement orthographié comme le sien. Il écrit aussitôt à celui qui le portait. C'était un honorable notaire du Mans, qui, quelques semaines après, lui envoya le récit circonstancié de la vie d'un de ses grands-oncles qui, au xviP siècle, était parti pour la Nouvelle- France, la généalogie de sa famille et les portraits de plusieurs de ses parents. Le bon Canadien lisait cette généalogie, contemplait ces portraits avec amour, et se réjouissait à l'idée d'aller un jour voir le sol natal de ses pères et embrasser ses cousins du Mans.

Je ne puis vous dire les douces émotions que j'ai éprouvées à mon entrée dans ce pays, au milieu de ces fidèles commémorations de la France. Mon rapide passage parmi les froids Américains m'avait littéralement gelé le cœur et la langue. Je n'osais plus m'approcher d'un de ces ours de comptoir qui ne répondait à mes avances que par une sorte de grognement ; je sentais qu'il n'y

avait aucune espèce d'aiiiiant ni de point de jonction entre les mercantiles pensées de cette race additionnante et multipliante, et les fantaisies de ma pauvre nature de voyageur. J'avais fini par me retirer à l'écart, et, malgré mon horreur pour celle romantique situation, j'entrais forcément dans la classe des êtres incompris. Tout à coup voilà que je retrouve la vive et expressive physionomie de la France, le regard animé, les lèvres riantes. Au lieu de ces cohortes de mécaniciens ou de marchands qui naguère me sifflaient comme par grâce ou me cassaient entre leurs dents quelques secs monosyllabes, je rencontre des gens à la figure ouverte, qui, apprenant l'arrivée d'un de leurs compatriotes, viennent eux-mêmes au-devanl de moi, me cherchent avant que j'aille les chercher, me tendent la main, m'offrent affectueusement leurs services. Ma pensée se ravive, mon cœur se dilate. Je commençais à me croire à demi mort. Je suis ressuscité.

Je suis ressuscité au 45^ degré et demi de latitude et au 73<= et quart de longitude. Le fait est assez important pour que je le relate avec soin. En le citant je donne de plus la position exacte de Montréal, et j'aspire en outre à faire une description de cette cité, quoique en général les descriptions de villes, et notamment celles dont je me suis rendu coupable sur différenls points du globe, me semblent bien ennuyeuses. Mais c'est, dit-on, un des devoirs du voyageur, et je tiens à remplir les conditions de mon état.

Pour me faciliter ma tâche, daignez déployer une carte de l'Amérique septentrionale. En suivant ses divers linéaments, vous trouverez en partant du lac Champlain, à l'est des Étals- Unis, une ile enlacée par les flots de l'Ottawa, qui serait un fleuve important en Europe, qui n'est qu'une des rivières secondaires de l'Amérique, et par les ondes du Saint- Laurent, qui est tout simplement un des plus grands fleuves du monde. C'est l'ile de Montréal, qui a environ onze lieues de longueur sur deux à cinq de largeur. Presque au milieu de cette petite terre s'élève une montagne fendue en deux comme par le sabre d'un Roland. Avec votre poétique imagination, vous ferez de ces rivières qui se rejoignent deux lames d'argent et d'or, et de ce sol qu'elles em-

brassent une broche d'émail surmontée d'une émeraude. Ajoutez-y des ciselures représentant des maisons élégantes, des couvents, des églises, des jardins et des bois, toutes les gracieuses fantaisies des artistes, et vous aurez un assez fidèle tableau de l'aspect de Montréal .

Voltaire a dit dans je ne sais plus quel livre : « En ce tempslà, on se battait au Canada pour quelques arpents de neige. » En écrivant cette phrase, le roi des railleurs traitait fort impcriinemment un pays qui est dix fois plus étendu que la France, et qui offre à ceux qui voudront le cultiver d'immenses ressources.

J'y suis venu malheureusement dans la saison la plus défavorable. Je ne puis faire reverdir par la pensée ces forêts dépouillées par le vent d'automne, colorer ces eaux, remplir de fleurs ces jardins, et de moissons ondulantes ces prairies. Cependant, sous les ombres d'un ciel de novembre, dans ce deuil gris de la nature, tout ce paysage est encore très riant et très beau, et du haut de la montagne j'ai passé des heures à regarder ce nouveau coin de terre, dont je n'avais, en quittant le Havre, qu'une fausse idée, cette large baie du Saint-Laurent, bordée par les deux îlots de Saint-Paul et de Sainte -Hélène, et à l'horizon les cimes vaporeuses des coteaux de Saint-Césaire , Saint-Hilaire, Saint-Thomas (toujours des saints!), tandis qu'à mes pieds les toits en zinc ou en fer- blanc des maisons de la ville ruisselaient au soleil comme des flots d'argent.

L'histoire de cette ville n'est pas longue; mais elle l'est plus pourtant que celle des reines commerciales des Etats-Unis, qui date de leur fortune d'hier, et a plus d'intérêt pour un esprit animé d'un noble sentiment national.

En 1535, Jacques Cartier, le vaillant capitaine de Saint- Malo, remonta dans son second voyage le Saint- Laurent jusqu'à l'ile de Hochelaga (l'île actuelle de Montréal). Il a lui-même écrit avec la naïveté qui fait le charme des anciens récits de voyage son arrivée en ce lieu et les relations avec les sauvages. « Et nous, dit-il, étant arrivés audit Hochelaga, se rendirent au-devant de nous plus de mille personnes, tant hommes, femmes qu'enfants, lesquels nous firent aussi bon accueil que jamais père fist à en-

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fants, menans une joie merveilleuse; car les hommes en ujie bande dansoient, et les femmes de leur part, et leurs enfants d'autre, lesquels nous apportèrent force poisson, et de leur pain fait de gros mil, lequel ils jetoient dedans nos petites barques, en sorte qu'il sembloit qu'il tombast de l'air. Voyant ce, le capitaine descendit à terre, accompagné de plusieurs de ses gens, et sitost qu'il fut descendu, s'assemblèrent tous sur lui et sur les autres, en faisant une chère inestimable, et apportoient les femmes leurs enfants à brassées pour les faire toucher audit capitaine et aux autres qui estoient en sa compagnie, en faisant une fesle qui dura plus d'une demi-heure. Et voyant ledit capitaine leur largesse et bon vouloir, fit asseoir et ranger toutes les femmes, et leur donna certaines patenostres d'étain, et autres menues besongnes, et à partie des hommes des couteaux; puis se retira à bord desdites barques pour souper et passer la nuit, durant laquelle demeura icelui peuple sur le bord dudit fleuve, au plus près desdites barques, faisant toute la nuit plusieurs feux et danses, en disant à toute heure Aguiazé, qui est leur dire de salut et joye. »

A son retour en France, Cartier eut plusieurs audiences du roi, et lui dépeignit les ressources qu'on pourrait tirer des vastes terres (lu Canada. Vous croyez peut-être qu'après cette seconde exploration, des cohortes de colons vont s'embarquer pour ces nouvelles régions, comme les Espagnols pour les montagnes du Pérou et du Mexique. Non, Cartier avait été obligé de reconnaître qu'il n'y avait sur les rives du Saint-Laurent point de mines d'or ni d'argent. Le sol de la France n'était pas assez cultivé pour que ses habitants éprouvassent la nécessité d'aller au loin chercher d'autres champs à défricher. Puis les guerres de François I^r et son amour pour les arts détournèrent sa pensée des conquêtes que lui livrait le brave marin de Saint- Malo.

Plus d'un siècle se passe pendant lequel des hommes investis du titre de gouverneur, ou d'un privilège de commerce exclusif dans le Canada, naviguent vers cette contrée, s'y arrêtent sans y former aucun établissement sérieux et en rapportent des pelleteries.

L'œuvre que n'avaient pu faire Roberval avec les deux liàliraents qu'il équipa à ses propres frais, le marquis de la Roche

avec son emploi de lieutenant général, Chauvin avec son monopole, le valeureux et intelligent Champlain l'entreprit et la religion l'acheva.

Champlain construisit des forts sur plusieurs points, posa les bases de la colonie, obtint, par l'entremise du duc de Yentadour Henri de Lévi, quelques prêtres qui devaient aider au progrès de cette entreprise, en convertissant et pacifiant les Indiens.

En 1C27, Richelieu révoqua les privilèges de la compagnie industrielle, qui n'avait fait qu'exploiter les produits du Canada sans rien fonder dans ce pays, et organisa une société de cent membres qui se prescrivait une plus belle mission.

Elle s'engageait à transporter au Canada seize mille ouvriers et laboureurs, tous catholiques, à les loger, à pourvoir à leur subsistance pendant trois ans, à leur donner des terres et du blé pour faire leurs semailles. Elle leur adjoignait trois prêtres, dont elle assurait les moyens d'existence pendant quinze ans.

Le roi accordait à celte société le droit de nommer des juges, de construire des forteresses, de fondre des canons, de décerner des titres. Il lui donnait en outre le privilège exclusif du commerce des pelleteries, le droit d'importer et d'exporter toutes sortes de marchandises sans rien payer au fisc.

Cette compagnie, dont le vénérable Charlevoix se plaît à louer la constitution, allait se mettre à l'œuvre, quand, par suite de la guerre qui, en 1628, éclata entre la France et l'Angleterre, les Anglais envahirent le Canada et s'emparèrent de Québec, qui en était alors le point le plus important. Mais ils ne comprenaient point encore la valeur de cette conquête, et ils la rendirent sans difficulté, en 1032, à la paix de Saint-Germain. Champlain, qui était retourné en France, revint deux ans après au Canada, y reprit le cours de ses travaux, et mourut en 1035, laissant un nom que les Canadiens vénèrent à juste titre et que la France doit honorer.

Dans l'été de 1041 , deux petits bâtiments mettaient à la voile dans le port de la Rochelle. Sur l'un de ces bâtiments était un gentilhomme champenois, M. de Maisonneuve, qui, à la suggestion de M. Olicr, fondateur de Saint- Sulpice, avait lui-même, avec quelques associés, organisé dans un but religieux une expé-

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dition pour le Canada. Il était accompai,^né d'un prêtre et de vingtcinq hommes, ouvriers ou soldats. Sur l'autre navire était une sainte fille, M"*^ Mance de Langres, qui renonçait aux avantages d'une belle position dans le monde pour porter l'ardeur de sa charité chrétienne parmi les sauvages.

Celte émigration, composée en tout de trente personnes, arriva à Québec au mois d'août. La petite colonie naissante de celle ville essaya de retenir les pieux voyageurs, qui eussent été pour elle un utile renfort; car elle ne se composait pas de plus de deux à trois cents âmes. Mais M. de Maisonneuve s'était engagé à aller à Montréal. En vain lui représenta -t- on les dangers auxquels il s'exposait en abordant avec si peu de forces sur cette île occupée par une nombreuse tribu d'Indiens. Il répondit en vaillant gentilhomme : « Je ne suis pas venu pour délibérer, mais pour exécuter. Y eût-il à Montréal autant d'Iroquois que d'arbres, il est de mon devoir et de mon honneur d'aller y établir une colonie. »

Il partit, et arriva le iA octobre sur la côte de Hochelaga. 11 éleva des cabanes, construisit une chapelle en bois. Sur le même lieu, Mlle Mance fonda un hôpital; la sœur Bourgeois, une autre sainte fille de Troyes, établit sa communauté de la congrégation de Notre-Dame, qui se consacre à l'éducation gratuite des jeunes filles.

Quelques tentes dressées en face des sauvages, au milieu des bois, une chapelle près de laquelle un arbre servait de clocher, une maison de refuge pour les malades, une maison d'éducation pour les pauvres : tels furent les éléments de la ville de Montréal, qui d'abord porta le nom de Ville -Marie.

Bientôt la petite cité française fut contrainte de se fortifier contre les attaques des sauvages. Elle s'entoura d'abord d'une palissade en bois, puis d'un mur de quinze pieds de hauteur. Ainsi protégée, elle se développa et grandit quelque peu. Elle organisa un commerce d'échange avec les Indiens ; elle eut ses jours de grande foire et ses jours de marché.. En 1G57, M. l'abbé Quélus, de l'ordre de Saint-Sulpice, érigea dans cette ville un séminaire. L'île entière devint la propriété de cet établissement. Il en est resté le seigneur.

D'autres terres du Canada furent concédées, avec le même titre seigneurial, à des officiers, à des gentilshommes.

La révolution de 1789 a renversé parmi nous toutes ces possessions nobiliaires. L'Angleterre les a respectées en conquérant le Canada. C'est un fait qui doit nous paraître singulier quand nous posons le pied sur cet ancien domaine de France que d'entendre à tout instant parler de fiefs et de seigneurs. Voici, à cet égard, quelques 'mois d'explication. Cette distribution de terres fut une des sages mesures de Colbert, une mesure qui pourrait être, avec quelques modifications, utilement appliquée à l'Algérie. En acceptant la concession de tant de milliers d'arpents, le seigneur s'engageait à les répartir entre un certain nombre d'individus qui devaient les défricher, y fixer leur demeure, et qui devenaient possesseurs du sol qu'ils occupaient, à la condition de payer, en proportion de son étendue, une modique redevance annuelle à celui de qui ils l'avaient reçu. Si les seigneurs subsistent au Canada, ils n'ont, comme vous le voyez, ni serfs ni vassaux. Le seigneur transmet à son fils aîné ses titres et ses droits. Il a un banc réservé à l'église ; le prêtre lui présente l'eau bénite, et le recommande, ainsi que sa famille, aux prières des fidèles, selon les vieilles coutumes de France. Il perçoit ses redevances , qui , étant restées fixées au même taux qu'au xviie siècle, n'ont plus qu'une faible valeur. Il perçoit, en outre, un droit de vente ou de mutation sur chaque lot de terrain dépendant de son domaine. Voilà tous ses privilèges. Quand le prix d'un terrain nu s'accroît par la culture, par la construction d'une maison ou d'un établissement industriel, il est clair que si ce terrain passe par un contrat de vente en d'autres mains, les droits attribués dans ce cas au seigneur deviendraient considérables; mais alors il les règle avec les intéressés, à l'amiable. Ainsi le séminaire, seigneur de l'île de Montréal, dont le droit primilit est de douze pour cent sur le prix de chaque vente, l'a successivement réduit, et fait encore chaque jour de nouvelles concessions. Sauf ce tribut que l'on paye ici au seigneur comme nous à notre enregistrement, le pavsan est libre et n'a rien à envier à la conslitution civile des paysans de la France. S'il lui plaît de racheter, au moyen d'une

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somme une fois payée, ses redevances annuelles, d'affranchir à perpétuité son domaine du droit de mutation, le seigneur ne peut s'y refuser.

Cependant, comme ce droit n'a point été réglé par une loi générale, plusieurs seigneurs n'ont point voulu l'abaisser équitablement selon les circonstances. Autrefois, en cas de conflit entre eux et leurs censitaires, la cause était portée devant l'intendant, qui la tranchait par un arrêt souverain. Maintenant on en appelle aux tribunaux, qui s'en réfèrent à la coutume de Paris, laquelle coutume n'avait point prévu les nouvelles questions litigieuses. Les gens parfaits (on en recontre partout en ce temps d'heureuse lumière), les gens parfaits du Canada, pour obvier à ces difficultés accidentelles, prennent la pioche et le marteau et demandent à renverser de fond en comble tout l'édifice seigneurial. Leurs clameurs ont déjà retenti plus d'une fois au sein du parlement. Ils ne parviendront sans doute pas, ou du moins pas de sitôt, à accomplir leur acte de démolition ; car on ne pourrait, en bonne justice, dépouiller les seigneurs de leurs droits sans leur en donner une indemnité, et ce n'est pas une petite affaire.

J'en reviens à mon histoire de Montréal, qui malheureusement va bientôt tomber dans celle de l'Angleterre, qui déjà y touche par un fâcheux côté. Lorsqu'en 166-4 les Anglais se furent emparés de la province de New-York et des autres possessions néerlandaises, désignées sous le nom de Nouvelle -Hollande et de Nouvelle -Belgique, ils se sentirent fort contrariés d'avoir dans leur voisinage une colonie franrai<e qui avait la hardiesse de faire comme eux le commerce des pelleteries, et de leur enlever une partie de leurs bénéfices. Ils se mirent aussitôt en devoir d'entraver les progrès de cette impertinente rivale, et suscitèrent contre elle les belliqueux Iroquois , dont nous avions déjà suffisamment enflammé la colère en nous alliant à leurs ennemis les Ilurons.

Ameutés, protégés, armés par les Anglais, les confédérés des cinq nations entrèrent sur nos domaines, harcelèrent nos colons, et quelquefois firent entendre leurs cris sanguinaires jusqu'aux portes de Montréal. En cet orageux xviie siècle, les puissances européennes étaient souvent en lutte l'une contre l'autre, et dès

que la guerre éclatait entre la France et l'Angleterre , elle éclatait par contre-coup dans l'Amérique du. Nord. Vieux Guelfes et vieux Gibelins combattaient au delà de l'Océan, et les fils luttaient avec la même ardeur dans les forêts du nouveau monde. Mais les Anglais n'avaient pas même besoin du prétexte des événements européens pour s'armer contre nous : le Canada blessait leurs intérêts, irritait leur orgueil, et le delenda Carthago était leur devise.

Malgré leurs efforts, leurs cabales artificieuses, la colonie française, qui, en y comprenant les Indiens convertis, ne se composait pas alors de plus de huit mille âmes, se soutenait bravement. Tantôt elle faisait, dans l'enceinte de ses fortifications, une vaillante défense; tantôt elle allait elle-même attaquer ses adversaires, et elle finit par les obliger à souhaiter la paix.

Les Anglais étaient las de leurs tentatives infructueuses, les Iroquois humiliés de scalper si peu de têtes. La fière république des cinq nations s'inclinait devant l'épée de la France , et envoyait des ambassadeurs à Montréal. La perfidie d'un de nos alliés anéantit ces heureux projets. Un chef de Ilurons, décoré d'un petit nom indigène que vous n'êtes pas tenu de prononcer, du nom de Michillimakina, mais plus généralement appelé le Rat, ne voulait point que nous fissions un traité d'alliance avec ses ennemis les Iroquois. Pour en prévenir la conclusion, il se mit en embuscade au bord du chemin par où devaient passer leurs envoyés, en tua quelquesuns, en fit quelques autres prisonniers, et déclara qu'en agissant ainsi il ne faisait qu'obéir aux ordres du gouverneur. Bien entendu qu'après ce guet-apens il n'y eut plus de proposition de paix possible. Les Iroquois rentrèrent en campagne avec fureur, et il s'ensuivit de part et d'autre d'horribles scènes de carnage.

De IGOO à 1709, sauf un court intervalle de repos commandé en 1097 par le traité de Ryswick, la colonie canadienne fut sans cesse sous les armes. Dix années de paix réparèrent enfin les désastres de celte longue suite d'agitations et de combats. En 1720, la population Irançaise de Québec était de sept mille âmes, celle de Montréal de trois mille. Les progrès du commerce sont constatés à la même époque par le mouvement des navires. En 17o.j, dix-

neul bâlimenls sortirent de la racle de Québec, cl il en fut construit huit dans les chantiers de la colonie.

Deux ans après, la guerre recommença sous le gouvernement du marquis de Beauharnais, dont le caractère hautain Iroissa les Anglais. Elle se continua sous l'administration de son successeur, M. du Quesne de Menneville, sous celle du marquis de Vaudreuil de Cavagnal, qui fut dans le Canada notre dernier gouverneur.

Pendant deux ans encore, l'armée française remporta la victoire. C'était la dernière faveur du destin changeant, la dernière auréole de notre pouvoir dans le Canada.

En 1759, Québec fut pris par les Anglais. Quand j'en viendrai à vous parler de cette belle ville de Québec, je vous dirai plus en détail la fatale catastrophe qui nous l'a enlevée. Le valeureux chevalier de Lévi et le marquis de Vaudreuil se retirèrent à Montréal. Ils furent cernés par une telle masse d'ennemis, qu'en réalité toute résistance était à peu près impossible. Le 7 septembre 1600, ils capitulèrent.

Le traité de capitulation démontre que les Anglais ne se croyaient pas assez forts pour prononcer sur notre tète le vœ victis de Brennus, pour nous imposer les conditions arbitraires d'une armée conquérante. Ce traité se compose de cinquante-cinq articles. J'en note seulement les principaux.

« Les Français s'engagent à déposer les armes et à ne plus les reprendre dans le cours de la guerre. Mais ils doivent recevoir à Québec, où ils s'embarqueront, les honneurs militaires. Le marquis de Vaudreuil restera librement dans sa demeure jusqu'à ce qu'on trouve un navire convenable pour le ramener en France. Les catholiques conserveront le libre exercice de leur culte. Les prêtres, les missionnaires ne seront point inquiétés dans leurs fonctions; les privilèges des communautés religieuses seront strictement maintenus; les biens du clergé, les droits des seigneurs seront respectés. Les particuliers garderont la libre possession de leurs propriétés mobilières et immobilières; les archives du conseil et des tribunaux resteront dans la colonie. »

11 faut dire à l'honneur de l'Angleterre qu'elle a fidèlement

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