LES CINQ NATIONS
La puissante confédération des cinq nations, composée des Ayniers (ou Mohawks), des Onneyouths, des Onontayus, des Anniéyués, des Tsonnonthonaus, s'étendait sur l'immense territoire des bords de l'Ontario, des rives méridionales du fleuve Saint -Laurent, du lac Champlain, de la rivière d'iïudson.
Chaque nation était subdivisée en trois espèces de clans désignés sous les noms d'Ours, de Loup et de Tortue. Chaque village formait une république particulière gouvernée par ses propres chefs. Les affaires générales se traitaient dans un grand conseil qui s'assemblait annuellement à Onondéga. On y voyait quelquefois jusqu'à quatre-vingts sachems. On y discutait, comme actuellement au congrès des États-Unis, les questions de paix et de guerre, et les intérêts de chaque tribu. Les historiens s'accordent à dire que tout s'y passait avec un grand ordre et une grande solennité. Un des traits remarquables de cette confédération, c'était son esprit de liberté et d'indépendance. Chaque clan qui en faisait partie se regardait comme un souverain, n'admettait aucune espèce de contrôle étranger, et ne reconnaissait d'autre maître que le Grand-Esprit. Parie même principe démocratique, il n'acceptait aucune distinction héréditaire. Le titre de sachem était la récompense du mérite individuel, du courage ou de l'éloquence.
Le sol des Etats-Unis est-il destiné à n'enfanter que des républiques? Jadis c'était celle des Indiens, maintenant celle des diverses races réunies sous le nom d'Américains. Et qui sait si la nouvelle vaut mieux que l'ancienne, si le congrès d'Onondéga n'était pas plus grave et plus sage que celui de ^Vasllinglon?
Ainsi campée, cette confédération dite des Iroquois barrait de plusieurs côtés le chemin de nos premiers soldats. Champlain, l'intelligent, le courageux Champlain eût peut-être pu les avoir pour alliés. Mais, en arrivant au Canada, il trouva la guerre établie parmi les indigènes, prit parti pour les Hurons, qui réclamaient son secours, et les Iroquois devinrent ses adversaires, les adversaires les plus redoutables qu'il pût trouver dans les vastes régions qu'il était appelé à occuper avec les faibles ressources que la France lui confiait. Car les Iroquois, fiers surtout de leur valeur sur le champ de bataille, ne dédaignaient pas de recourir à la ruse pour surprendre leurs ennemis. Ils se vantaient de joindre la force du lion à la férocité du tigre, à la finesse du renard, et ils en vinrent à inspirer une telle terreur dans l'Amérique septentrionale, que, à l'aspect de l'un d'entre eux, ce cri : « Un Iroquois ! un Iroquois ! » suffisait pour mettre en fuite toute une population.
Vaincus dans les premières batailles que Champlain leur livra , ils reparaissaient bientôt avec une nouvelle audace. Épouvantés d'abord par nos armes à feu, comme les Indiens du Mexique et du Pérou par celles des Espagnols, ils ne tardèrent pas à apprendre l'usage de nos fusils, de nos canons, et s'en servirent avec habileté. Secondés par les Anglais, par les Hollandais, qui regardaient d'un œil jaloux notre établissement en Amérique, ils finirent par écraser leurs ennemis les Ilurons, et furent pour nous une cause perpétuelli.' d'inquiétudes et de luîtes. Puis le jour arriva où, ayant vaincu, dispersé les autres tribus sauvages, ils furent eux-mêmes vaincus et dispersés par les forces toujours croissantes de la colonisation européenne.
Jadis, quand un enfant de celte tribu commonrait à se mouvoir, son père lui mellait entre les mains un arc et des flèches
pour qu'il s'cxeryât à faire la ^^uerr»' aux animaux en allendant qu'il la fit aux hommes.
Jadis, quand un Iroquois rélcbrait les lunérailles (k^^ guerriers qui avaient succombé sur le champ de bataille , il s'écriait :
« Os de mes ancêtres qui êtes suspendus au-dessus des vivants, apprenez-nous à vivre et à mourir. Vous avez été braves, vous n'avez pas craint de piquer vos veines ; le maître de la vie vous a ouvert ses bras et vous a donné une heureuse chasse dans l'autre monde.
« La vie est cette couleur brillante du serpent qui paraît, disparaît plus vite que la flèche ne vole; elle est cet arc-en-ciel que l'on voit à midi sur les flots du torrent ; elle est l'ombre d'un nuage qui passe.
<r Os de mes ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir ses veines, à boire le sang de la vengeance. »
Jadis, quand un chef iroquois comparaissait devant un de nos gouverneurs français pour négocier un traité de paix et réclamer ses prisonniers, il lui disait : « Prête l'oreille. Je suis la voix de mon pays. J'ai passé près du lieu où les Algonquins nous ont massacrés au printemps. J'ai passé vite et j'ai détourné les yeux pour ne point voir le sang de mes compatriotes, pour ne point voir leurs corps étendus dans la poussière. Ce spectacle aurait excité ma colère. J'ai frappé la terre, puis prêté l'oreille, et j'ai entendu la voix de mes ancêtres qui m'a dit avec tendresse : Calme ta fureur, ne pense plus à nous, car on ne peut plus nous retirer des bras de la mort; pense aux vivants; arrache au glaive et au feu ceux qui sont prisonniers. Un homme vivant vaut mieux que plusieurs qui ne sont plus. — Ayant entendu cette voix, je suis venu pour délivrer ceux que tu tiens dans les fers. »
Maintenant l'enfant de l'iroquois, au lieu de s'essayer à tendre un arc, à lancer des flèches, à brandir le tomahawk, barbote dans les rues avec les canards. On célèbre les funérailles des morts sans invoquer leur courage, et les fils de ceux qui parlaient un si fier langage à nos agents officiels s'inclinent avec respect devant un shérif et devant un officier anglais
Les Indiens vivaient constamment au milieu même de la nature. Ils ne s'enorgueillissaient point, comme nous le faisons aujourd'hui, d'en expliquer les phénomènes; mais ils les observaient à tout instant, dans toutes les saisons, et par cette attention continue ils acquéraient les connaissances nécessaires pour régler leurs actions et assurer leur bien-être. Sans horloge et sans aucun instrument astronomique, par l'inspection des astres, ils mesuraient exactement la marche des heures, le cours des nuits et des jours. Sans guide et sans boussole, ils pouvaient entreprendre de longs trajets à travers des plaines désertes, des forêts profondes où l'on ne distinguait pas un sentier, pas un vestige humain, et ils arrivaient en droite ligne à leur but. On a souvent signalé l'habileté avec laquelle ils reconnaissaient à un signe presque invisible, à une branche brisée, à des herbes courbées sur le sol, la trace d'un homme ou d'un animal, d'un ami ou d'un ennemi. Le fait est que, par l'énergie de leur vie active, par la fraîcheur de leurs organes, par l'étude perpétuelle de tout ce qui les environnait, ils acquéraient une pénétration de regard, une finesse d'ouïe et d'odorat vraiment prodigieuse. La nature était leur première et leur constante institutrice ; selon ses différentes phases, ils combinaient le cours de leurs occupations, de leurs chasses et de leur vie nomade. Selon ses périodes régulières, ils avaient formé leur calendrier. Ils divisaient, comme nous, l'année en quatre saisons et en douze mois; mais ils en fixaient le commencement au printemps, en cette riante saison où tout s'égaye et se ranime.
Ln grand nombre d'Indiens ont conservé les noms imagés par lesquels leurs ancêtres désignaient les différents mois, selon leur action distinctive : janvier, le mois des écureuils et des souris, parce qu'alors ces animaux commencent à sortir de leurs trous; mai, le mois des semailles; juin, le mois des faons; août, le mois des épis rôtis; décembre, le mois de la chasse. Les révolutionnaires de France, en composant leur calendrier républicain, n'avaient pas môme le mérite de l'invention ; l'ignorante race indienne de l'Amérique leur offrait le modèle d'une nomenclature plus précise et plus pittoresque que celle qu'ils ont imaginée.
i:t li: canada 89
Par cette même observation des divers phénomènes de la nature, les Indiens faisaient leur chronique individuelle; ils calculaient leur âge d'après quelque événement mémorable, comme, par exemple, un hiver rigoureux ou un débordement extraordinaire : « En ce temps-là, disaient-ils, je commençais à marcher, et j'étais de taille à tuer les oiseaux avec des flèches, d Ils avaient une autre habitude que je ne puis omettre de citer : ils ne comptaient point la durée de leur vie par jours, mais par nuits, ni par étés, mais par hivers, comme si les jours lumineux et les belles saisons passaient trop rapidement pour laisser quelque impression dans leur esprit! Et n'est-ce pas ainsi que souvent nousmêmes nous fixons notre pensée à nos heures de deuil ou d'angoisse, tandis que dans notre ingrate mémoire s'effacent les moments de joie?
La nature était l'élément vital des Indiens ; ils l'aimaient de telle sorte, qu'ils se considéraient comme incarnés en elle : « Amis, disait un de leurs chefs au colonel Harrisson , je te remercie du siège que tu m'offres. Le soleil est mon père, la terre est ma mère. Je m'asseoirai sur le sein de ma mère. »
Et il s'assit sur le sol nu.
Cette phrase, prononcée d'un ton solennel, n'était point une vaine métaphore.
Les Indiens regardaient réellement la terre comme leur mère universelle ; ils croyaient qu'ils avaient été engendrés dans ses entrailles, et qu'ils y étaient restés longtemps avant de monter à sa surface.
Les Delawares ont une tradition qui rapporte qu'au commencement du monde ils habitaient sous un lac, dans les profondeurs de la terre. Un d'eux découvrit un jour une cavité par laquelle il monta à la surface du globe, et s'empara d'un daim qu'il rapporta dans sa retraite souterraine. Ses compagnons, ayant mangé la chair de cet animal, y prirent tant de goût, qu'ils voulurent tous quitter leur sombre demeure pour s'établir sur le sol où l'on voyait la lumière du ciel et où l'on trouvait un succulent gibier.
D'autres traditions disent que , primitivement , les Indiens vivaient dans l'intérieur de la terre, à l'état d'animaux; de là
90 1.1^ -S ETAT:S-l.MS
leur respect pour certains animaux inoffensifs ou carnassiers, tels que le lapin, la tortue, le loup, le renard, le serpent, dont plusieurs tribus s'honorent de porter le nom. La chasse et la pêche ont été, pour tous les peuples primitifs, les éléments essentiels d'alimentalion; mais ici plus complètement et plus longtemps que dans d'autres régions. L'Indien du Nord, ne sachant point labourer son sol, et n'étant point, comme les peuplades des régions tropicales, doté de ces beaux arbres qui croissent sans culture et se chargent de fruits savoureux, ne pouvait compter pour vivre que sur son adresse à lancer une flèche ou à tendre un filet. Dans cette occupation journalière, il était à tout instant surpris de l'instinct, de l'agilité ou de la force des animaux qu'il poursuivait dans les bois ou dans les eaux. Ainsi il en est venu à éprouver pour chacune de leurs espèces une estime particulière. Tous les êtres de la création, les arbres même et les plantes se présentent à sa pensée comme une grande société dont l'homme est le chef, mais certains animaux lui semblent apparentés avec l'homme par leurs facultés ; l'ours lui apparaît comme un des combattants d'une tribu hostile. <r Lève- toi, disait un Indien à un ours qu'il venait de blesser mortellement ; tu es un lâche et non un guerrier, comme tu le prétends. Si tu étais un guerrier, tu le prouverais par ta fermeté, au lieu de gémir comme une vieille femme. Tu sais que nos tribus sont ennemies l'une de l'autre, et tu as été l'agresseur; si tu m'avais vaincu, je me serais soumis à mon sort avec courage; je serais mort comme un brave, et toi, tu restes là, étendu par terre, et lu déshonores ta tribu par ta lâcheté. »
L'Indien fait dos harangues du même genre au serpent à sonnettes. Quant aux castors, il éprouve pour eux une telle admiration, qu'il prétend que c'est une race d'hommes qui, en punition d'un grave méfait, a été condamnée à l'état où nous la voyons, en conservant dans sa dégradation sa primitive intelligence. C'est ainsi que le nègre croit aussi que les singes sont des hommes rusés, qui, par paresse, dissimulent leur faculté d'élocution.
« Petit peuple, dit-il dans son jargon, qui pale pas, pou i»as lavailler. j>
KT Li; CANADA 91
Quant au culte de ces pcuplados, une opinion généralement répandue nous montre leur religion comme étant un firossier fétichisme. Ce fétichisme toutefois ne ressemhle en rien à celui des nègres de la côte de Guinée, qui adorent des pierres et des oiseaux; ni même à celui des anciens Égyptiens, qui, en idolâtrant des légumes, avaient, selon l'expression de Juvénal, la joie de voir naître des divinités dans leurs jardins.
0 sanctas gentes, quibus liîoc nascuntur in hoilis Numina !...
11 est vrai que si on fouille dans une de ces poches en peau que l'Indien non converti par le christianisme ou la civilisation appelle son sac de médecine, et porte avec un sentiment de vénération, on est étonné de n'y trouver que quelques misérables objets matériels, tels qu'une patte d'oie, une griffe d'ours, une pépite de cuivre, ou même un morceau de bois. Mais cette grossière amulette n'est pour lui que le signe palpable, le symbole du manitou qui doit l'accompagner dans la vie, le guider et le protéger. Chaque tribu a des symboles de même nature ; dans les champs, c'est son palladium; dans les cabanes, ses dieux lares. Chaque individu a son manitou particulier qui lui sera révélé en une heure solennelle. Quand le temps est venu où il espère pouvoir obtenir cette précieuse révélation, à l'âge de quatorze ou quinze ans, le jeune Indien quitte la demeure paternelle, se retire à l'écart et reste là, seul, astreint à la plus rigoureuse abstinence pendant plusieurs jours, jusqu'à ce que, dans les rêves enfantés dans son oisiveté, surexcité par ses jeûnes, il reconnaisse la manifestation de son manitou.
Lorsque, dans sa retraite solitaire, l'Indien a vu se dessiner dans ses songes le symbole de son manitou , il rentre tout joyeux au logis, où sa mère a le soin de lui tenir en réserve des aliments solides pour restaurer ses forces après son abstinence. Quand il a apaisé sa faim et sa soif, il prend ses flèches et va à la recherche de l'animal dont les plumes ou la peau doit servir à former son sac de médecine. La prise de possession de ce talisman c'est le
signe de son entrée dans la vie, comme le don de la robe virile chez les Romains.
Celle amulette dont lui seul connaît le mystère, il la portera constamment sur son corps et la gardera toute sa vie, et il sera enseveli avec elle, pour qu'elle le protège encore dans les terrains de chasse de l'autre monde.
Si, par malheur, il vient à la perdre dans un combat, il faut à tout prix que, dans un autre combat, il enlève celle d'un de ses ennemis. Ce n'est que par cette conquête qu'il reprendra confiance en sa destinée et regagnera l'estime de sa tribu.
On dit pourtant que quelquefois l'Indien, irrité de son insuccès dans ses chasses ou dans ses expéditions de guerre, accuse son manitou de trahison ou d'impuissance, le jette loin de lui et en choisit un autre.
Ce doit être un plaisir pour le chrétien lorsque dans de rudes coutumes et dans des doctrines matérialistes il réussit à découvrir une idée ou tout au moins une apparence de spiritualisme. En étudiant les mœurs assurément fort peu raffinées des Indiens, on reconnaît cette idée dans l'importance qu'ils attachent à leurs rêves; car le rêve, n'est-ce "pas le mouvement de la pensée dégagée de l'aspect du monde extérieur et de l'action de nos sens? Les Romains interrogeaient la volonté des dieux et les secrets de l'avenir par la coopération matérielle des augures et des aruspices. Les Indiens, au contraire, croyaient qu'ils ne pouvaient entrer en communication avec le monde des esprits que par les secrets entretiens de l'esprit, par le rêve. Chaque fois qu'ils projetaient quelque importante entreprise, une bataille, une migration, ils ne s'en fiaient qu'à leurs rêves pour savoir s'ils devaient immédiatement poursuivre leur dessein ou l'ajourner. Les chefs, dans les grandes occasions, décidaient selon leurs rêves la question de paix ou de guerre, et chaque individu pouvait exercer sur sa famille le même empire par le même moyen. On a vu des Indiens se lever en sursaut au milieu de la nuit, quitter précipitamment leurs wigwams , parce (jue l'un d'eux venait de rêver qu'ils allaient être attaqués par une légion à laquelle ils ne pourraient résister. Tout ce que l'Indien rêvait
(levait s'accomplir, et il n'est pas douteux que cette croyance, universellement répandue parmi les dirtërentes classes de la race rouge, n'ait favorisé plus d'un habile calcul et plus d'une supercherie. J'en citerai un exemple. Pendant la guerre d'indépendance de l'Amérique, sir VV. Johnson, chargé de négocier un traité d'alliance avec une tribu indienne, reçut un matin la visite d'un des chefs de celte tribu, qui lui dit : « J'ai rêvé cette nuit que tu me donnais cet habit rouge brodé, que tu portes dans les jours de cérémonie, d Sir Johnson ne se souciait guère de se déposséder de son plus bel uniforme ; cependant il crut devoir accéder à sa demande, mais il se promettait de prendre sa revanche. Quelques jours après, il montrait du doigt à l'Indien une vaste terre fertile appartenant à sa tribu, et il lui dit : « J'ai rêvé que lu me donnais cette terre. » Le vaniteux chef, qui avait voulu se parer d'un vêtement pompeux , se trouvant pris dans son propre piège, baissa la tôle d'un air confus, puis répondit : « Tu l'auras; mais je désire que désormais nous ne nous communiquions plus nos rêves. »
Le sommeil et le rêve ont été pour les physiologistes le sujet d'une quantité de dissertations et de théories.
Les Indiens ne se donnaient pas tant de peine pour expliquer la puissance de leurs rêves ; ils l'attribuaient tout simplement à une âme spéciale.
« Yois-tu, disait un jour un Chippeway à M. Schoolcraft, qui a publié tant de curieuses notions sur les Indiens, nous avons deux âmes, et je vais t'en donner la preuve. Dans notre sommeil nous sommes emportés par une de ces âmes à travers des forêts, des lacs et des vallées. Notre corps pourtant est immobile, et il faut bien qu'à cette heure-là une autre âme reste avec lui, sinon il mourrait, d
Les Indiens ont du reste, comme tous les peuples, le sentiment de la perpétuité de l'âme et la conception d'une vie future, où les justes seront récompensés de leurs vertus, et les méchants punis de leurs vices. Seulement celte conception est d'un caractère essentiellement malérialiste. Dans les anciennes traditions religieuses des Indiens, la vie future n'est représentée que comme
94 l'ES ÉTATS-UNIS
une conlinualion de celle-ci : mêmes possessions, mêmes occupations, mêmes jouissances ; le loul pourtant un peu idéalisé.
Gomme le Lapon, ce pauvre Indien des régions boréales, le fils des Peaux -Rouges a un long voyage à faire pour se rendre dans le pays des âmes; comme le mahométan, il a de difficiles obstacles à surmonter avant d'arriver à sa dernière demeure : une large rivière, de hautes montagnes à traverser; puis au delà de ces montagnes il rencontre une espèce de Cerbère qui tente de l'épouvanter par ses aboiements. Celui qui a vécu d'une mauvaise vie est condamné à rester plongé dans une eau bourbeuse, en face d'une plage verdoyante à laquelle il s'efforce constamment et vainement d'atteindre. Celui, au contraire, qui a été vaillant, intègre et charitable, aborde, par delà les lointaines régions de l'Ouest, sur une terre où il jouira sans trouble des dons du Grand-Esprit; là des ruisseaux limpides et des lacs remplis de poissons, de vastes forêts peuplées de daims et d'oiseaux succulents, un ciel pur, un printemps perpétuel, nulle maladie, nul accident; pour comble de bonheur une femme tendre et soumise, et de beaux enfants dociles. Tel est le paradis des Indiens, et il n'est pas aisé de leur en faire comprendre un autre. « Que maniicrons-nous dans votre paradis chrétien? demandait une jeune Huronne à un missionnaire qui lui enseignait le catéchisme. — Rien, répondit le missionnaire. — Cela n'est pas possible! et que verrons -nous? — Vous verrez le créateur du ciel et de la terre. — Ah ! répliqua-t-elle ingénument, je n'oserai jamais lui parler. »
C'est pour donner aux morts le moyen d'accomplir plus aisément leur long voyage qu'on enseveht avec eux des vêtements, des ustensiles de ménage et des provisions. C'est pour qu'il puisse .se présenter dignement dans le pays des âmes que le guerrier, avant d'être déposé dans son cercueil, est paré de ses plus beaux ornements, qu'on lui peint la figure comme pour un jour de fête, et qu'on place à côté de lui ses armes.
Les Indiens se préoccupent très affectueusement des privations et des souffrances que leurs parents ou leurs amis défunts peuvent éprouver dans l'autre monde. Le P. Ilennepin rapporte qu'une petite fille étant morte après avoir été baptisée, la mère, voyant
KT IJ-: CANAIiA 95
un (les gens de sa cabane malade, appela le missionnaire et lui dil : <r Ma fille est toute seule au pays des Ames, toute seule, étrangère, parmi les gens de ta nation, je t'en prie, baptise cet homme avant qu'il meure, afin qu'il la rejoigne dans le monde des chrétiens, et l'aide dans ses travaux. j>
Le voyageur Garver raconte une autre histoire non moins naïve et touchante, a Quand j'étais, dit-il, au milieu des Indiens, un enfant de quatre ans mourut dans une tente voisine de la mienne. Les parents lurent prol'ondémenl aifligés de cette perte. Quelque temps après, le père mourut aus.>:;i. L'Indienne, ({ui jusque-là était restée inconsolable, essuya ses larmes et se montra calme et résignée. Je me hasardai à lui demander le motif d'un si subit changement, et elle me répondit : « Notre enfant était si petit, qu'il ne pouvait pourvoir à sa subsistance dans l'autre monde, et son père et moi nous ne cessions de penser aux misères qu'il devait subir. Mais voilà que son père est parti pour la même région ; c'est un habile chasseur, il prendra soin de notre entant. »
Quand un Indien tombe malade, les médecins appelés à le secourir pourraient amuser la causticité d'un Européen. Ces médecins sont des jongleurs qui possèdent réellement des remèdes assez efficaces pour certains accidents, mais (jui, le plus souvent, emploient un cérémonial bizarre et des contorsions grotesques pour écarter du patient l'influence du méchant esprit, seule cause, disent- ils, de son mal.
L'Indien pourtant a loi en eux, et toutes leurs momeries lui semblent de très graves et très louables spécifiques. Cependant, lorsrjue l'Indien comprend l'ineilicacité des opérations chiruràcales, des bains de vapeur, des breuvages composés avec le suc des dilTérentes plantes, ou des incantations employées à sa çuérison, il recueille ses forces pour ([uitter dignement la vie. Sur le champ de bataille, il doit aûrontcr vaillamment la mort; prisonnier d'une tribu hostile, attaché au poteau fatal, il doit défier tous les raffinements de cruauté de ses ennemis, et chanter dans les tortures son orgueilleux chant guerrier. Languissant sur sa couche, quand il sent approcher sa dernière heure, il doit montrer à ceux qui l'entourent un visage calme, et leur adresser un
9() LES ETATS-UMS
langage ferme; il dit adieu à ses parents et à ses amis, et les engage à ne point se désoler de son départ, puisqu'il ne les quitte que pour peu de temps, que bientôt ils viendront le rejoindre dans la région des esprits. Tous les assistants l'écoulenl dans un religieux recueillement. Puis on égorge plusieurs chiens, dont les âmes, selon la crédulité populaire, iront annoncer son arrivée à ceux qu'il a aimés et qui l'ont précédé dans le pays des morts.
Dès qu'il a rendu le dernier soupir, les sanglots, les cris de douleur éclatent autour de lui; tous les gens de son village se préparent à célébrer ses funérailles, et ses parents réunissent dans son cercueil les divers objets qui lui ont appartenu, non seulement par la pensée que ces objets peuvent lui être utiles dans l'autre monde, mais par une autre délicatesse de sensibilité, pour ne pas revoir ces différentes choses qui leur rappelleraient trop vivement la perte qu'ils ont faite. En vertu de cette même sensibilité, quand on parlera du défunt on ne prononcera pas son nom; on emploiera, pour le désigner, une respectueuse, une affectueuse périphrase : celui qui était notre ami, dira-t-on, notre guide, notre défenseur.
Nous autres, quand nous perdons une personne qui nous était chère, nous tenons à conserver son portrait, ses bijoux, ses vêtements, comme si nous avions besoin de ces reliques matérielles pour garder son souvenir dans notre cœur. Mais les Indiens savent bien qu'ils n'oublieront pas celui qu'ils ont aimé, et à des époques régulières ils honorent par des fêtes solennelles la mémoire des morts.
Dans la tribu des Mandans, qui campe vers les rives du haut Missouri , et qui a conservé plusieurs des anciennes coutumes indiennes, dénaturées ou abolies ailleurs par l'influence des Américains, les morts ne sont pas ensevelis dans une fosse. On les enveloppe avec soin dans plusieurs peaux de bison, avec leurs armes, leurs pipes, leurs plus beaux vêtements, et on les étend tout de leur long, les pieds tournés vers l'Orient, sur des échafaudages en bois assez élevés pour que les loups et les autres animaux carnassiers ne puissent y atteindre. Chaque jour les Indiens vont visiter ces tombes aériennes, et c'est un émouvant spectacle
KT m: CANADA 97
de les voir se prosterner sur le sol de ce cimetière, en gémissant, en s'arrachant les cheveux, en se meurtrissant la chair, pour apaiser l'esprit de celui qui n'est mort, disent-ils, qur parce qu'ils l'ont négligé ou ofTensé.
Quand l'échafaudage, pourri par le temps, s'écroule, le corps qu'il portait est complètement décomposé. Une main pieuse recueille alors le crâne blanchi et le met dans un autre cimetière, où ces crânes sont rangés en cercle sur des couches de sauge verte, qu'on renouvelle dès qu'elles sont flétries.
Les femmes s'en vont là, à peu près chaque matin, déposer près des ossements de leur mari ou de leurs enfants quelque aliment choisi parmi les meilleurs.
Ailleurs, les premiers explorateurs des contrées américaines ont signalé la même piété envers les morts. « Si le feu , dit Charlevoix, prend à un village où il y a des corps morts, c'est la première chose qu'on met en sûreté. On se dépouille de ce que l'on a de plus précieux pour en parer les défunts; de temps en temps on découvre leurs cercueils pour les changer d'habits, et l'on s'arrache les morceaux de la bouche pour les porter sur leur sépulture et dans les lieux où l'on s'imagine que les âmes se promènent. On a vu des mères garder des années entières les cadavres de leurs enfants et ne pouvoir s'en éloigner, et d'autres se tirer du lait de la mamelle et le répandre sur la tombe de ces petites créatures. »
Dans cette peuplade des Mandans, dont je viens de parler, souvent les femmes se rendent au cimetière non point seulement pour y déposer une offrande, mais pour y passer de longues heures; elles y portent leur ouvrage, s'asseyent sur le gazon et travaillent près de celui qu'elles regrettent , comme elles travaillaient autrefois sous ses yeux quand il était dans son wigwam.
Si une mère perd son enfant tandis qu'il était encore au berceau, elle remplit de fleurs et de plumes sa petite couche, elle suspend ce berceau dans sa cabane lorsqu'elle doit accomplir un des travaux de son ménage. Quand elle sort, elle le porte sur son dos, comme si l'enfant y était encore, et souvent lui sourit et lui parle, comme s'il pouvait la voir et l'entendre.
Dans l'Amérique méridionale , les gens de la tribu des Guyuaroas écoutaient avec un plaisir mélancolique les cliants du raacaahan; ils croyaient que cet oiseau était le messager des âmes et leur apportait des nouvelles de leurs pères.
Lorsque le vaillant la Salle, le colonisateur de la Louisiane, apparut avec ses compagnons au milieu d'une tribu d'Indiens, sur les rives du Mississipi, ces bons Indiens se mirent à pleurer. « C'est leur coutume, dit un de nos anciens missionnaires, lorsqu'ils voient arriver parmi eux des gens qui viennent de loin, parce que cela les fait souvenir de leurs parents morts, qu'il croient être dans un grand voyage, et dont ils attendent le retour. »
A l'ouest des grands lacs de l'Amérique du Nord, les Indiens, en regardant les légères vapeurs qui s'élèvent dans les soirs d'été sur les plaines humides, ou les lueurs fantastiques de l'aurore boréale qui élincellent dans les nuits d'hiver, croyaient que c'étaient les âmes de leurs pères qui planaient ainsi à la surface de la terre ou à la surface du ciel.
L'ancienne religion des Indiens est toute pleine de mystère et d'un caractère tout opposé au polythéisme des Grecs. La mythologie grecque personnifiait les divers éléments de la création, matérialisant la nature. Les Indiens, au contraire, dans leurs croyances primitives, spiritualisent la nature; ils ne placent ni jaunes ni dryades dans leurs bois, ni naïades dans leurs eaux; mais pour eux chaque arbre, chaque rocher, chaque ruisseau, chaque étoile, chaque souffle du vent a son esprit. Les instruments même façonnés par la main de l'homme, et dont ils ne comprennent pas le mouvement, une montre, une boussole, leur paraissent animés par un esprit. Le tonnerre est un esprit dangereux , et l'aube lumineuse une réunion d'esprits bienfaisants. Le feu, dont ils ne peuvent s'expliquer la clarté et la chaleur, ils le considèrent comme un lien entre le monde spirituel et le monde temporel. A leurs yeux enfin l'univers est peuplé d'une multitude d'esprits, qui sont à la terre ce que l'âme est au corps.
Mais au-dessus de ces divinités d'un ordre subalterne s'élève celui qu'on appelle le Maître de la vie, l'Esprit suprême, le Créateur. Ainsi, avant de recevoir l'enseignement du christianisme.
i:t ij: canada îm»
les Indiens reconnaissaient déjà l'unité de Dieu, et invoquaient pieusement ce Dieu bienfaisant qui pour eux avait fait la terre, peuplé de poissons les lacs et les rivières, et d'animaux de toutes sortes les bois et les champs.
Voilà ce qu'étaient les Indiens avant que la civilisation pénétrât dans leurs vastes solitudes. Ce qu'ils sont devenus depuis , hélas 1 c'est une triste histoire, plus triste peut-être que toutes celles dont se composent les annales des peuples. On ne connaît pas leur origine; mais il n'est que trop aisé de prévoir leur fin. Pas un monument ne démontre à quelle race ils appartiennent et de quelle contrée ils sont issus.
Ce qui parait très probable quand on examine les restes d'anciennes fortifications découvertes sur plusieurs points de l'Amérique (lu Nord, c'est qu'avant la migration des Indiens cette terre du nouveau monde avait déjà été occupée par des hommes évidemment plus civilisés. Ce qui parait certain, c'est que les Indiens descendent des hordes tartares. A quelle époque sont-ils entrés en Amérique? Nul historien ne le peut dire. Par quelle voie? Cette dernière question est plus aisée à résoudre. Au soixantesixième degré de latitude, la pointe nord-est de l'Asie et la pointe nord -ouest de l'Amérique ne sont séparées l'une de l'autre que par un détroit d'une dizaine de lieues de largeur. On peut même très raisonnablement supposer que ces deux continents ont été autrefois réunis, puis scindés par une de ces révolutions géologiques dont on connaît les effets sur d'autres points du globe. Quoi qu'il en soit, ce canal, coupé encore par plusieurs îles, n'est point difficile à franchir. En été, les Tschoukis le traversent fréquemment avec leurs canots; en hiver, il est ordinairement couvert d'une glace épaisse qui en fait une sorte de pont. Probablement la terre américaine a été ainsi découverte, du côté de l'Asie, par quelques chasseurs ou pécheurs aventureux, comme elle l'a été du côté du Groenland, selon le témoignage des sagas islandaises, par le navire d'Éric, comme d'autres terres ont été découvertes par le hasard d'un coup de vent ou d'une tempête. Probablement encore les premiers qui abordèrent sur cette plage vierge et y virent des bois, des lacs, des rivières où l'on pouvait sans
SIBUOTMECA ")
100 LES ETATS-UMS
peine se procurer une nourriture abondante, s'en retournèrent par le chemin qu'ils avaient suivi, pour annoncer à leur famille et à leurs amis l'heureux résultat de leurs premières explorations. La nouvelle de cet événement se propagea de district en district; les peuplades asiatiques s'émurent à ces récits, comme l'Europe du xvje siècle aux merveilleuses narrations des premiers descubridoi'cs. Les Tartares, avec leur penchant pour la vie nomade, enlevèrent leurs yantis, se mirent en marche, et par groupes isolés ou par bandes nombreuses se répandirent sur ce sol qui n'appartenait qu'à Dieu, et que Dieu leur livrait avec ses fleurs, ses fruits, ses productions de toute sorte, dans sa primitive beauté. Quel malheur que nulle tradition, nul chant populaire n'ait marqué la trace de cette Enéide !
La première révélation faite à notre vieux monde de l'existence de l'Amérique eut lieu en 1503, lorsque Christophe Colomb écrivit au roi d'Espagne : « Dieu a fait résonner merveilleusement ton nom sur la terre; des liens de la mer océanique, qui étaient fermés par de si fortes chaînes, il t'a donné les clefs, d
De cette pompeuse déclaration date l'histoire du nouveau monde. Ces chaînes détachées de l'Océan sont devenues les chaînes des Indiens.
Ils vivaient depuis un temps immémorial dans l'immense contrée dont ils avaient pris possession ; ils se propageaient du nord au sud, de l'est à l'ouest, ignorés du reste de l'univers, n'ayant d'autres nolions que celles qu'ils acquéraient par la contemplation de la nature.
L'Européen est arrivé, qui aurait pu, qui aurait dû prendre en pitié leur infériorité intellectuelle, éclairer avec une charitable intention leur ignorance, leur donner d'utiles enseignements; mais le soldat les a terrifiés et vaincus par des armes auxquelles ils ne pouvaient résister; le marchand les a trompés par ses artificieuses transactions ; le chercheur d'or les a asservis au rude labeur des mines ; le planteur s'est emparé par la fraude ou par la violence de leurs terrains; le voyageur môme qui, sans aucun dessein perfide, s'asseyait à leur foyer, leur a incuhiiié le ^erme d'une fatale passion et celui d'une affreuse maladie : l'amour de l'eaudc-vie et la petite vérole !
i;t i.i: canada lOi
Ils accueillaient pourtant avec confiance cet étranger à la face pâle; ils allaient au-devant de lui, et, pour quelques chétifs objets sans valeur lui remettaient gaiement leurs plus belles fourrures et les meilleures productions de leur sol.
Dans les Antilles, Colomb écrivait aux deux souverains d'Espagne : « Je puis assurer à Vos Majestés qu'il n'y a pas au monde un meilleur peuple que celui-ci, plus affectionné, plus affable, plus doux; son langage est harmonieux et agréable, et ces gens parlent toujours en souriant. »
Dans le Canada, nous avons vu comment Jacques Cartier fut accueilli.
Les Delawares l'ont un naïf et touchant récit de l'arrivée des Hollandais sur la place où s'élève aujourd'hui la superbe cité de New-York.
Un jour, disent-ils, des Indiens qui péchaient dans la baie aperçurent, à une longue distance, une masse étrange flottant sur l'eau, et regagnèrent aussitôt le village pour faire part de leur découverte à leurs compagnons. Tous se rendirent à l'endroit d'où l'on distinguait le mieux cette singulière apparition, et ils cherchaient à deviner ce que cela pouvait être. Les uns disaient que c'était un énorme poisson; d'autres, une grande habitation. C'était le navire des Hollandais.
Peu à peu il se rapprochait de terre. Les Delawares, inquiets, se hâtèrent d'envoyer de côté et d'autre des messagers à leurs chefs pour les prévenir du péril dont ils étaient peut-être menacés, et les engager à rassembler les guerriers. Quelques instants après, les chefs s'étant réunis , et voyant la masse colossale qui se dirigeait vers l'entrée de la baie, s'accordèrent à penser que c'était une maison occupée par le Grand- Esprit, qui venait les visiter; ils se réunirent alors en conseil pour aviser aux moyens de recevoir dignement leur manitou. Les femmes se mirent à préparer du poisson et à faire cuire des aliments; les images symboliques des esprits furent examinées et parées de nouveaux ornements. Enfin il fut décidé qu'on célébrerait par une grande danse l'arrivée du maître de la vie, et que, s'il était irrité contre ses enfants, on essayerait de l'apaiser en lui offrant un sacrifice. Les jongleurs,
les devins de la tribu étaient aussi réunis en conseil, se demandant l'un à l'autre ce que signifiait cette apparition, et quel pouvait en être le résultat.
Tout à coup quelques Indiens qui s'étaient avancés jusqu'au bord de la baie revinrent annoncer qu'en effet ce qui occupait dès le matin l'attention de la peuplade était une vaste maison de différentes couleurs, habitée par des êtres humains, dont l'un portait des vêtements rouges. Nul doute que ce ne fût le manitou entouré de ses serviteurs. Bientôt on apprend (ju'il vient de quitter sa maison, et qu'un large canot le transporte sur la plage.
Les chefs et les jongleurs vont à sa rencontre et admirent son équipement, surtout son habit rouge couvert de broderies en or. Il les salue amicalement et se fait apporter, par un des hommes qui l'accompagnent, un verre que l'on emplit d'une liqueur jaune ; il le vide d'un trait, puis, l'ayant fait remplir de nouveau, le présente à l'un des chefs, qui, après en avoir senti l'odeur, le remet avec un mouvement de répugnance à son voisin. Tous, l'un après l'autre, refusent de goûter cette boisson inconnue. L'un d'eux, plus hardi , se décide enfin à porter ce verre à ses lèvres ; il en avale résolument, tout d'un coup, le contenu. Alors on le voit trembler, vaciller; puis il tombe par terre. Tous ses compagnons, le croyant mort, entonnaient déjà leur chant de deuil, quand soudain on le vit se relever; il déclara qu'il n'avait jamais éprouvé de si agréables sensations, et demanda encore un verre de cette délicieuse liqueur. Les autres chefs, imitant son exemple, burent comme lui, et comme lui furent enivrés.
Les Indiens ne tardèrent pas à reconnaître que celui qu'ils avaient d'abord pris pour le Grand- Manitou n'était qu'un simple et faible mortel ; cependant ils se montrèrent très affectueux envers lui, et très empressés à lui apporter les produits de leur sol. Lui, de son côté, leur donnait divers objets de quincaillerie qui leur semblaient des choses merveilleuses, et des ustensiles en fer, dont ces innocents Indiens connaissaient si peu l'usage, qu'ils suspendaient les haches à leur col et mettaient les pelles sur leur poitrine en guise d'ornements.
Après avoir passé plusieurs jours dans ces amicales relations
i:t lk canada lO.i
avoc les Indiens, le capitaine partil , promettant de revenir. 11 revint, en effet, l'année suivante, fut accueilli avec joie par les enfants indigènes, et leur annonça qu'il avait l'intention de résider près d'eux. Pour construire sa demeure, il demandait seulement autant de terrain que pourrait en contenir une peau de taureau qu'il déroulait sous leurs yeux , ce qui lui fut accordé sans peine.
La peau fut découpée en fines lanières avec lesquelles les Hollandais, renouvelant pour New-York, cette Carthage de l'Allanlique, l'hisloirc de Didon, mesurèrent un assez large espace; là ils creusèrent des fossés, élevèrent des palissades défendues par des armes à feu ; plus tard ils agrandirent leur domaine, et enfin chassèrent au loin la tribu qui les avait si cordialement traités à leur arrivée dans le pays.
Telle est la tradition des Delawares; celle des Lennapes, des Mohicans, des Chippeways et des autres nations indiennes signalent les mêmes ruses, les mêmes actes de violence. « Nous vivions tranquillement, disent ces pauvres Indiens; notre communauté s'étendait au loin, et partout nous fumions le calumet de la paix. Les blancs sont venus, et nous les avons accueillis comme des frères; il nous semblait que le Grand-Esprit nous les envoyait dans une bonne intention; nous leur avons nous-mêmes abandonné une partie de notre sol, et à peine y étaient-ils établis, qu'ils ont renversé la tente de nos chefs et éteint dans notre propre sang le feu du conseil, d
Certes, je ne pense pas à présenter les Indiens comme des modèles de mansuétude et des exemples de vertus sociales ; je ne puis nier leurs gros.sières superstitions, leurs sauvages coutumes, les guerres sanglantes dans lesquelles ils se précipitaient si souvent l'un contre l'autre, les horribles trophées dont ils se paraient après la bataille, et les affreuses tortures qu'ils faisaient subir à leurs prisonniers. Mais ils avaient des qualités physiques et morales qui auraient dû imposer plus de respect et de sympathie aux conquérants européens.
Ceux que l'oppression et la misère n'ont point encore abâtardis nous offrent, par leur figure énergique, par leur teint bronzé,
lOS
Li:S ÉTATS-UNIS
par leurs yeux noirs, si vifs et si pénétrants, par l'agilité de leurs mouvements, un des beaux types de l'espèce humaine.
On les a vus, au sein de leurs forêts, supporter avec un merveilleux stoïcisme les plus rudes privations, les plus cruelles douleurs, sans verser une larme, sans faire entendre un murmure,
Indiens de l'Amérique du Nord.
sans manifester la moindre impatience. Ils étaient, dès leur bas âge, habitués à .souffrir toutes les intempéries, endurcis aux fatigues, aguerris au péril, ardents au combat. Comme les anciens Scandinaves, ils comptaient obtenir par leur bravoure la faveur du Grand -Esprit.
Inflexibles dans leurs haines, ils étaient également fidèles à leurs amitiés. Un témoignage d'intérêt qu'on leur avait accordé, un
f:t lk canada lorj
service qu'on leur avait rendu, ils ne l'oubliaient jamais. Les Français plaisaient à la race indienne du Nord par leur bonne humeur et leur jovial abandon ; les missionnaires lui inspiraient un sentiment de respect et de gratitude par leur courage, leur abnégation et leur esprit de charité. Aussi le souvenir des Français est-il resté populaire parmi les peuplades indiennes de l'Amérique septentrionale. Dernièrement encore, un chef de Chippeways du Sault- Sainte- Marie disait à un agent américain : « Ouand les Français venaient ici, ils nous appelaient leurs enfants, et nous les nommions nos pères, et nous vivions fraternellement ensemble sous la même tente ; jamais ils ne se moquaient de nos cérémonies , et jamais ils ne profanaient la demeure des morts. Sept générations ont passé ; mais nous nous souvenons d'eux, car ils étaient justes envers nous. »
Kn 1703, nous l'avons dit, la France abandonna son immense terre du Canada ; mais les Indiens ne pouvaient se résoudre à accepter la domination britannique; ils se coalisèrent pour la combattre. Cette vigoureuse coalition était organisée par un des chefs qui, en un autre temps ou dans un autre pays, aurait pu avoir un grand renom; c'était l'habile, l'opiniâtre, le valeureux Pontiac. Enfin, si les Indiens étaient passionnés pour les combats et implacables envers leurs ennemis, ils étaient aussi compatissants envers le faible, envers le pauvre, hospitaliers envers l'étranger. Lorsqu'ils entreprenaient une expédition guerrière, c'était pour montrer leur courage, ou pour se venger de leurs ennemis, et non point pour piller, comme les Bédouins de l'Orient. Avec leur énergie de caractère, ils avaient horreur surtout des vices qui tiennent à la lâcheté : du vol, du mensonge, de l'avarice. Ils ne craignaient pas d'ouvrir l'entrée de leurs tentes à un meurtrier; mais l'homme qui avait pu commettre un larcin, s'avilir par une imposture, ou refuser un service à un indigent, ils ne pouvaient le voir sans un profond sentiment de répulsion.
On a lait un triste tableau de l'ignorance des Indiens ; il est vrai qu'ils ne connaissaient aucun de nos procédés industriels ^: nul Tubalcaïn ne leur avait appris à forger les métaux; nul
106 LES ETATS-UMS
Triptolème ne leur avait révélé l'usage de la charrue; nul génie invenlif ne leur avait donné de nouvelles idées d'art ou d'architecture; ils vivaient, d'âge en âge, selon les habitudes de leurs pères ; mais ils construisaient leurs wigwams avec une étonnante prestesse ; ils façonnaient très habilement leurs canots , leurs flèches, leurs vêlements. Ils n'avaient aucune notion de l'écriture :
Cet art ingénieux
De peindre la parole et de parler aux yeux ;
mais pour se donner riin à l'autre un avis important, ou pour marquer un événement mémorable, ils employaient certains signes de convention, comme les hiéroglyphes d'Egypte ou les runes du Nord. Ils n'avaient point, ainsi que les Chaldéens, découvert quelques-uns des premiers principes des mathématiques et de l'astronomie; mais ils avaient la connaissance pratique du cours régulier des jours, des mois, des saisons, et une telle appréciation topographique de leur pays, qu'ils ne se trompaient point dans leurs migrations. Enfin ils étaient doués d'une intelligence vraiment très remarquable, et avec leur langue flexible, expressive, imagée, comme les langues de l'Orient, leur première patrie, ils ont plus d'une fois, par leur éloquence, émerveillé les Européens. J'ajouterai qu'ils avaient quelques instruments de musique, des crécelles, des tambourins, des espèces de cornemuses d'une forme, il est vrai, très grossière, mais qui suffisaient pour égayer leurs lêles et animer leurs danses. On a recueilli aussi, dans plusieurs tribus, des légendes mythiques et des poésies qui peuvent être l'objet d'une intéressante étude pour l'ethnographe et le physiologiste.
Nous le répétons, si, par l'usage du nhiskey ou de l'eau-devie, ce sang du diable, comme l'appellent les Indiens, l'Européen les a abâtardis; si, par la contagion de la petite vérole, il les a décimés, par les traités perfides il les a peu à peu dépouillés, bannis de leurs possessions. Je pourrais énumércr un grand nombre de ces menteuses transactions ; mais il suffit d'en citer
ET Li; CANADA 107
une pour citer une juste idée des autres. En IT'U, les Américains obtiennent de la tribu des Cherokees une cession de terrain, et s'eng;igent solennellement à respecter ceux qu'elle conserve; en 179i, ce traité est de nouv»au confirmé. En 17'.(8, les Américains sollicitent une seconde concession, et, l'ayant obtenue, déclarent sur leur honneur qu'ils n'iront, pas plus loin. Ouelques années après, les crédules Cherokees étaient, par l'épée el parles baïonnettes, expulsés du dernier domaine qu'ils croyaient à jamais garder.
Ah ! la civilisation , telle que la comprennent les hommes de cœur et d'intelligence, c'est assurément une des lois de la Providence, un des nobles développements de l'humanité; mais la civilisation qui n'use de ses moyens d'action que pour pervertir l'ignorance, pour opprimer le pauvre, pour écraser le faible, n'est-elle pas la plus coupable, la plus honteuse des impostures?
Les Américains des États-Unis, qui se croient obligés de frémir au seul mol d'esclavage, n'auraient-ils pu conserver une partie de leur pitié pour ces inoffensifs enfants de la race rouge, dont ils envahissaient les domaines, et dont un grand nombre sont réduits a un état de misère que les nègres n'ont jamais connu?
Hâtons-nous d'ajouter, et c'est un des plus beaux hommages que nous puissions rendre à notre religion, hàtons-nous d'ajouter que dans le Canada les Indiens ont été soutenus par le catholicisme, par les missionnaires, et traités avec douceur par le gouvernement anglais. Vous trouverez dans cette contrée plusieurs villages d'Indiens des anciennes tribus des Iroquois, des Ilurons, des Algonquins, des Abenakées, qui sont convertis au christianisme, qui ont adopté la vie agricole des paysans canadiens, et qui ont même appris à parler notre vieille langue frant^aise. Mais il en est d'autres qui dépérissent, comme dans les Étals-Unis, et dont le nombre décroît d'année en année. Tels sont les descendants de Yeudat. Quand les Français entrèrent dans le Canada, cette nation occupait un des plus beaux districts de l'Amérique du Nord, et se composait de plus de quarante mille âmes ; à présent ils n'en reste qu'une trentaine de familles qui habitent le village de Lorette. Les hommes cultivent la terre ; les femmes font divers
ouvrages en peau de daim ou en écorce de bouleau, qu'elles vendent à Québec; mais, en réalité, cette population végète dans la misère. Plus misérable est encore la petite peuplade des Montagnais. Ceux-ci n'ont pu se laisser assujettir à aucun labeur agricole, ni à aucun travail industriel ; ils vivent d'une vie errante, dans le vaste espace qui s'étend entre l'embouchure du Saint- Laurent et le territoire de la baie d'Hudson. La chasse et la pêche pourraient encore suffire à leurs besoins; mais l'abus des spiritueux énerve leur courage, paralyse leurs forces, et la petite vérole souvent les décime. Souvent aussi, en hiver, lorsqu'ils ne trouvent plus de gibier dans les bois, ils sont exposés à mourir (le faim. Quand un des leurs expire, les autres abandonnent le lieu où ils l'ont enseveli et vont camper plus loin. En 1804, on évaluait encore cette chétive tribu à environ mille âmes ; à présent il n'en reste peut-être pas deux cents ; le reste semble destiné à périr dans son ignorance et ses funestes habitudes.