I.i2 LES ÉTATS-UNIS
tout, ils lîniront par n'occuper qu'une petite place de quelques pieds de longueur. Plus heureux est celui qui ne livre point son cœur à ces matérielles convoitises, et ne l'égaré point en de telles sollicitudes. Si chétive que soit sa fortune, il sera toujours plus riche que celui qui enferme sa richesse dans une enceinte de murs et de grilles de fer. Nul rempart ne le privera de l'aspect d'une belle vallée; nulle clôture n'empêchera la brise caressante de porter jusqu'à lui le parfum des fleurs.
Dem Wanderinann gehort die AVelt.
Au voyageur le monde appartient. Quelles que soient l'occupation et la durée de notre vie, nous sommes tous, sur cette terre, des voyageurs, et le monde est une vaste galerie de tableaux que chacun de nous peut regarder et admirer sans en posséder une parcelle.
Dans sa zone septentrionale, le lac Huron est traversé par une chaîne d'îles presque continue, dont les unes appartiennent aux États-Unis et les autres au Canada. Parmi celles que le Canada a conservées, dans le travail de délimitation qui fut fait, il y a quelques années, entre le gouvernement anglais et la république américaine, il en est deux qui méritent une mention particulière. On les appelle le grand et le petit Manitoulin; leur nom signifie : demeure des esprits. Les Indiens disent que les bons génies des Peaux -Rouges ont eux-mêmes pris plaisir à former ces îles, et qu'ils aiment à y rester. Le grand Manitoulin n'est pourtant qu'une bande de terre étroite échancrée sur ses bords, découpée en une quantité de baies; mais il a plus de trente lieues de longueur, et .son sol est très fertile.
Là réside un fonctionnaire canadien décoré du titre de surintendant, et qui est, en effet, le surintendant, le juge, l'administrateur de diverses tribus indiennes dispersées sur un assez vaste espace, au nord et à l'ouest du lac Iluron. Là les chefs et les délégués de ces tribus viennent , à une époque fixe , recevoir la rente ou les présents que le surintendant leur remet chaque année, soit pour i)ayer les terrains qu'elles ont abandonnés au gouverne-
nenient anglais, soit pour les récompenser de la fidélité qu'elles lui ont témoignée en diverses occasions.
Ordinairement cette réunion a lieu au mois de juillet; par hasard, elle a été retardée cette année. Je suis assez satisfait de ce retard.
Des centaines d'Indiens sont arrivés dans leurs légers canots sur la côte de l'ile, les uns avec leurs femmes et leurs enfants, d'autres avec leurs frères ou leurs amis. En quelques instants leurs nacelles ont été portées à terre et leurs vvigwams construits. En quelques jours cette plage a pris l'aspect d'un vaste camp.
Parmi les tribus des Peaux- Rouges, l'homme s'est réservé les raffinements de la jtarure et les plaisirs de la coquetterie.
Les femmes, en général, sont à peu près constamment vêtues de la même façon; mais les hommes, dans leurs jours de parade, sont vraiment prodigieux. Les uns lient à leur chevelure de longues })lumes d'oiseaux ; d'autres se revêtent d'une peau d'animal dont le mufle leur cache le visage, dont les pattes retombent sur leur poitrine, et ils s'enorgueillissent de ressembler ainsi à un ours, à un loup, à un buflle. Mais c'est surtout par l'emploi des couleurs, extraites de différentes plantes, qu'ils cherchent à se signaler. Les uns, pour se donner une agréable physionomie, peignent leurs joues en vert ou en jaune; d'autres, pour se donner un air terrible, se plaquent la figure d'une couche de vermillon. Il en est qui ne se contentent point d'une nuance uniforme, et dont le visage ressemble à une palette sur laquelle un peintre dépose, l'une à côté de l'autre, les teintes les plus variées : sur leur front brillent des lignes bleues; sur leur nez, des points noirs; sur leurs joues, des cercles d'ocre; sur leur menton, des carrés ou des losanges de pourpre. 11 en est qui, avec leur pinceau, se tatouent comme les sauvages de la Nouvelle-Zélande, qui se dessinent le long des lèvres, sur les narines, et principalement autour des yeux, des arabesques fantastiques imprégnées de différentes couleurs. Ce sont les lions de la tribu, les dandics (jui aspirent à étonner par leur suprême élégance. Pour se peindre plus nettement la face, ils arrachent tous les poils de la barbe. Pour se faire beau, il faut bien se résigner à quelque souffrance, et ceux qui se marquettent ainsi la figure ont la joie de se croire très
beaux. Lorsqu'ils arrivent à un âge plus avancé, ils renoncent, comme des philosophes, à ces vanités de leur jeunesse et laissent croître leur barbe.
Le vieillard, qui a abdiqué ces prétentions d'un autre âge, s'enveloppe humblement dans une de ces couvertures en laine qu'on appelle des blonkets. A ses pieds sont des mocassins sans ornements; sur ses jambes, de hautes guêtres faites de la façon la plus simple; mais à son col et sur sa poitrine se déroulent les colliers que l'on nomme des ivampums.
Le wampum, dont il est si souvent question dans les récits des premiers explorateurs de l'Amérique septentrionale et dans les traditions des Peaux-Rouges, n'est autre chose qu'une espèce de chapelet de coquillages que l'on fabrique à présent à Londres et à New -York, et qui est tarifié par les marchands, comme tout autre objet de commerce. Mais à ces colliers, dont l'usage remonte à un temps immémorial, les Indiens attachent une idée grave, un sentiment d'honneur national et de respect superstitieux. Le wampum est le signe de distinction des guerriers, la jarretière ou le grand cordon des hauts dignitaires. C'est de plus le témoignage palpable des principaux événements de la peuplade. Par un wampum noir, elle déclare la guerre ; par un wampum blanc, elle constate son traité de paix; par un wampum rose et bleu, elle garde la commémoration de ses jours de triomphe.
En chaque circonstance grave, lorsque les chefs se réunissent dans la tente du conseil , l'un d'eux étale successivement les wampums confiés à sa garde, de même que, dans un congrès de diplomates, on déroule les divers actes des chancelleries; et c'est à la vue de ces pièces officielles qu'ils délibèrent sur l'affaire qui les occupe et prononcent leur décision. Autrefois, en Islande, un citoyen était chargé de répéter, chaque année, verbalement le code de la république au peuple assemblé sur les rocs de Thingvalla. A défaut de la loi écrite, c'était la loi verbale, la loi vivante. Le wampum représente cette loi de la nation. Pour les Peaux- Rouges d(î l'Amérique du Nord , le wampum est une chronique hiéroglyphique, comme les qnippos pour les anciens Péruviens, et les bâtons runiques pour les anciens Scandinaves.