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QUEBEC

Le Saint-Laurent, que j'ai eu occasion de nommer, et sur lequel je me suis déjà plusieurs fois embarqué, a de sa source à son embouchure, du lac Supérieur au cap Chat, deux mille cent vingt milles de longueur, c'est-à-dire environ sept cent dix lieues. A Karamouska, sa largeur est de vingt milles; au cap Chat, de quarante milles, et au cap Rosier, où il se confond avec l'Océan, ses deux rives sont à trente Heues l'une de l'autre. Dans cette immense étendue, il passe par diverses vicissitudes et porte différents noms, comme ces souverains qui à leur titre royal joignent celui de ducs et seigneurs de plusieurs principautés.

D'abord, avant d'entrer dans le lac Supérieur, il s'appelle fleuve Saint-Louis. De là il tombe dans le lac Huron par le canal de Sainte-Marie. En quittant le lac lluron, il prend le titre de rivière de Sainte-Claire, et se jette dans le lac du même nom. De là il s'avance vers le lac Érié, et s'appelle le Détroit. Au sortir du lac Erié, il se jette, avec le nom pompeux de rivière de Niagara, dans le lac Ontario. A Kingston, il s'appelle le Kataraqui ou l'Iroquois, traverse le lac Saint- Louis, et enfin, près de Montréal, devient le Saint- Laurent.

De Montréal à Québec, ce grand fleuve, qui d'un côté touche, par les lacs que je viens de citer, par le Mississipi, au golfe du Mexique, et de l'autre aux glaces du Groenland, ce grand fleuve

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est triste, comme toutes les grandeurs de ce monde. Il n'a point, pour se distraire dans sa longue route, les verts vignobles, les coteaux pittoresques, les châteaux du Rhin peuplés de légendes, ni les anciens manoirs féodaux et les puissantes villes et la variété des races du Danube. Il n'est point égayé, comme le Rhône, par un beau ciel méridional, par une vive et joyeuse population. Il n'a même plus, comme les fleuves du Nord, ces hautes forêts qui jadis entouraient sa royauté d'un voile solennel. Ces forêts ont été sapées par la hache du bûcheron, équarries sur les heux mêmes, liées en radeaux. Il les a lui-même patiemment portées jusqu'à la mer, pour qu'elles servent à faire des mâts de navires et des maisons aux Anglais. Çà et là seulement, au bord du sol qu'il arrose, s'élèvent, comme un vestige de sa primitive splendeur, quelques arbres épars, quelques bois ménagés par un propriétaire économe. Çà et là apparaît une longue ligne de maisons basses, petites, séparées l'une de l'autre par un enclos, égrenées sur la plage, comme la semence tombant d'une main avare, et formant, sur un cordon de plusieurs lieues, une ville ou un village par l'anneau de l'église.

Le plus souvent les rives du Saint -Laurent sont nues et plates, couvertes de joncs ou de touffes d'herbe qui se courbent sous le vent avec un son plaintif. On n'y voit point, comme dans les plaines de la Hollande, les génisses au poil luisant, au large poitrail, lever la tête et regarder d'un œil curieux les passants. On n'y voit point, comme dans les pus ta s de la Hongrie, bondir les troupeaux de chevaux sauvages. Quelques vaches d'une race chétive, comme celles d'Islande, broutent avec fatigue les plantes humides, dont elles tirent à peine assez de suc pour remplir leurs mamelles. Quelques nuées d'oiseaux de passage s'abattent un instant dans ces froides prairies, puis reprennent leur essor et poursuivent leur vol.

VA le fleuve coule à flots lents, réguliers, sans s'égarer en de capricieux méandres, sans rencontrer un obstacle, sans jouer, comme nos folles rivières d'Europe, avec un roc ou un massif d'arbres. Majestueux et sévère, il s'en va, entre ses rives silencieuses, sans rien changer à son allure, recevant sans émotion

les nombreux cours d'eau qui viennent tomber dans son bassin, enlaçant une île de deux bras impassibles, rasant avec la même indifférence le sable de la grève solitaire ou les quais de la ville marchande. On dirait d'un robuste et consciencieux ouvrier qui ne pense qu'à remplir sa tâche, d'un vieillard qui dédaigne les aventureuses fantaisies de la jeunesse, ou d'un censitaire attardé qui n'a point de temps à perdre pour s'affranchir du lourd tribut qu'il doit porter à l'Océan. Au mois de novembre, à la fin du jour, quand les nuages précoces de l'automne s'étendent sur cette morne nature avec les ombres du soir, je ne connais pas de scène plus mélancolique, pas de tableau d'un effet plus imposant et plus religieux que celui de ce géant des fleuves, assoupi entre quelques brins d'herbes, et suivant à travers l'obscur espace, dans sa muette obéissance, la ligne que Dieu lui a tracée.

Mais voici que tout à coup les plaines s'élèvent et deviennent des collines ondulantes ou escarpées, les unes revêtues d'un rideau de sapins, les autres parsemées d'habitations agrestes, surmontées d'un clocher d'église qui sert de point de reconnaissance aux bateliers. Quelques rivières se précipitent en mugissant dans le fleuve : celle-ci porte le nom illustre de Jacques Cartier, qui y passa l'hiver de 153G; celle-là descend du cap Rouge; cette autre qui bouillonne et écume, comme si elle s'élançait, ainsi que des geysers, d'un foyer volcanique, s'appelle la Chaudière.

A l'horizon apparaissent de chaque côté du fleuve des masses confuses qui semblent surgir du sein des ondes pour se noyer dans une brume vaporeuse. Peu à peu leurs formes indécises se dessinent au regard. L'étranger les observe avec surprise, et le Canadien les salue avec amour. A droite, c'est la pointe de Lévy; à gauche, le cap Diamant, dominé par la citadelle de Québec, griffe de lion de l'Angleterre, Gibraltar britannique du nouveau monde.

Une de ces singulières voitures canadiennes qu'on appelle des cabs, boîte carrée qui se balance sur deux roues, m'a conduit rapidement de l'embarcadère à l'hôtel Saint-Georges. A quelques pas de là est la vaste terrasse construite par lord Durham, au pied des bastions, sur l'emplacement jadis occupé par le fort Saint-Louis. J'ai couru sur cette terrasse dès mon arrivée, et j'y

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suis resté je ne sais combien de temps, absorbé dans un de ces rêves où l'on oublie la fuite des heures.

Non, je ne dirai pas, comme quelques écrivains, que c'est le plus beau point de vue du monde; malgré l'admiration qu'il m'inspire, je ne puis oublier celle que j'ai éprouvée en d'autres contrées. Mais c'est, sans aucun doute, un des spectacles les plus saisissants, les plus extraordinaires qu'il soit possible d'imaginer.

Autour de moi, la ville descendant en pente abrupte jusqu'au bord du fleuve, s'alignant le long des eaux, enlaçant, dans sa nature bigarrée de toutes sortes de couleurs, les flancs d'un promontoire; en face, l'amphithéâtre de la pointe de Lévy, avec ses gradins de maisons blanches, ses champs et ses bois. A gauche, le large ravin par lequel la rivière Saint-Charles se joint au Saint- Laurent; le riant village de Beauport, qui, le long de la colline, se déroule comme un chapelet de nacre jusqu'aux chutes de Montmorency; à quelque distance, l'île d'Orléans, une île de sept milles de longueur sur cinq de largeur, qui renferme cinq belles paroisses, et que le fleuve, dans sa puissance, embrasse comme un grain de sable; à l'horizon, les sombres rives du cap Tourment, première chaîne des sauvages montagnes qui s'étendent jusqu'aux neiges éternelles des régions polaires, et, de quelque côté que mon regard se tourne, le fleuve, calme et superbe, qui s'en va d'ici, avec ses chaloupes, ses goélettes, ses bâtiments à trois mâts, se marier à la mer, comme un roi dans toute la pompe de son pouvoir.

Peu de villes offrent à l'observateur autant de contrastes étranges que Québec, ville de guerre et de commerce perchée sur un roc comme un nid d'aigle, et sillonnant l'Océan avec ses navires; ville du continent américain, peuplée par une colonie française, régie par le gouvernement anglais, gardée par des régiments d'Ecosse; ville du moyen âge par quelques-unes de nos anciennes institutions, et soumise aux modernes combinaisons du système représentatif; ville d'Europe par sa civilisation, ses habitudes de luxe, et touchant aux derniers restes des populations sauvages et aux montagnes désertes ; ville située à peu près à la même latitude que Paris, et réunissant le climat ardent des contrées

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méridionales aux rigueurs d'un hiver hyperboréen ; ville catholiquf et protestante, où l'œuvre de nos missions se perpétue à côté (les fondations des sociétés bibliques.

Même contraste dans la disposition des rues et la structure des habitations. Québec est divisé en deux parties : ville haute et ville basse. Dans la première sont les grands hôtels, les magasins de luxe, les rentiers et les fonctionnaires; dans la seconde, les ouvriers, les marchands, les bateliers. On va de l'une à l'autre par des avenues étroites, tortueuses. On descend du large quartier de l'évèché dans de sales ruelles, bordées de petites maisons dont l'extérieur donne une triste idée de la situation matérielle de ceux qui les occupent. Au dehors des remparts s'étendent de vastes faubourgs qui sont un indice de prospérité.

Avec ses accidents de terrain, sa variété de construction, et 'y ne sais quelle teinte grise répandue sur son ensemble, Québec m'a rappelé l'aspect de plus d'une vieille ville de France ou d'Allemagne. Les voyageurs se complaisent dans la diversité d'images de cette noble cité, et ses bons habitants parlent avec un naïf orgueil de leurs anciens monuments, de leur citadelle, surtout des sites romantiques qui les environnent. Ils aiment à servir de guides à l'étranger dans ces lieux dont ils sont fiers, et, lorsqu'ils les conduisent d'escarpement en escarpement, ils étudient son émotion dans l'accent de sa voix ; ils cherchent dans son regard l'éclair de l'enthousiasme. Ne pas admirer comme eux, c'est les déconcerter et les affliger.

Sur la pente des collines, et dans la plaine couverte de maisons de Québec, ce qui m'intéressait surtout, ce que j'aimais à retrouver, c'étaient, il n'est pas besoin de vous le dire, les traces de la France, les traditions de notre histoire depuis le hardi Jacque^' Cartier jusqu'au brave et infortuné Montcalm.

En 1534, Jacques Cartier avait, avec deux navires de soixante tonneaux, exploré les parages de Terre-Neuve, pénétré jusqu'au golfe du Saint-Laurent. L'année suivante, il s'embarquait de nouveau pour les mêmes régions. Cette fois, par la protection spéciale de François I^r, il avait sous ses ordres trois bâtiments que le plus modeste armateur oserait aujourd'hui à peine avouer. C'était

y Hermine de cent tonneaux, la Petite-Hermine de soixante, et YÉmerillon de quarante. En ce temps -là on comptait un peu moins sur la force de la charpente nautique et un peu plus sur la grâce de Dieu. On n'avait que de petits chantiers et de pauvres arsenaux ; mais avant de partir on prenait la religieuse précaution qui est ainsi relatée en tète du récit de l'honorable marin :

« Le dimanche, jour et feste de la Pentecosle, seiziesme jour du mois, du commandement du capitaine et bon vouloir de tous, chacun se confessa, et reçurent tous ensemble notre Créateur en l'église cathédrale de Saint-Malo, lequel après avoir reçu, fûmes nous présenter au chœur de ladite église devant révérend père en Dieu, Monsieur de Saint-Malo, lequel en son estât episcopal nous donna sa bénédiction. »

Le 8 septembre , Jacques Cartier, ayant remonté le fleuve Saint- Laurent jusqu'au delà de l'Ile d'Orléans, arrivait dans une baie formée par une rivière à laquelle il donna le nom de Sainte-Croix. « Auprès d'icelui Heu, dit-il dans sa narration, il y a un peuple dont est seigneur Donnaconna, et y est sa demeurance, laquelle se nomme Stadaconé, qui est aussi bonne terre qu'il soit possible de voir et bien fortifiante, pleine de moult beaux arbres de la nature et sorte de France, comme chênes, ormes, fresnes, noyers, pruniers, ifs, cèdres, vignes, aubépines qui portent fruits aussi gros que prunes de Damas, et autres arbres sous lesquels croît aussi bon chanvre que celui de France, lequel vient sans semence ni labeur. »

Celte rivière Sainte -Croix, que Jacques Cartier choisit pour abriter deux de ses navires pendant qu'il se dirigeait avec YÉmerillon et des barques vers Hochelaga, est celle que l'on désigne aujourd'hui sous le nom de rivière Saint-Charles. Sladaconé occupait l'emplacement actuel d'un des faubourgs de Québec, et le seigneur Donnaconna était dans ce pays le précurseur de la reine Victoria.

Le Canada, dont Cartier avait, dans ses relations, révélé l'étendue et les ressources, n'avait servi d'abord qu'à fournir des pelleteries à quelques corporations de négociants. Pas un essai sérieux de colonisation n'y avait été fait, et au commencement du xvip siècle

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on l'abandonnait pour se porter vers les plages plus tempérées de l'Acadie (aujourd'hui la Nouvelle-Ecosse). M. de Monts, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, ayant obtenu le privilège exclusif de la traite depuis Terre-Neuve jusqu'au cinquantième degré de latitude, équipa, à l'aide de plusieurs négociants, quatre navires, partit avec Ghamplain et M. de Poitraincourt, un des fds de cette vaillante noblesse française dont le blason s'est fait sur nos champs de bataille, dont le nom se retrouve à toutes les époques dans l'histoire de nos œuvres mémorables.

La flottille, partie du Havre en 1604, côtoya la presqu'île acadienne jusque dans la baie de Fundy, et entra dans un vaste l)assin entouré de riantes collines. Le baron de Poitraincourt obtint la concession de cette rade, et y forma un établissement auquel il donna le nom de Port-Royal (maintenant Annapolis). De Monts continua sa route avec Champlain, découvrit la rivière Saint-Jean, atteignit une petite île fertile à laquelle il donna le nom de Sainte- Croix (aujourd'hui Boom-lsland), et y fixa sa colonie. La culture de la terre, le commerce d'échanges avec les indigènes, qui avaient reçu amicalement nos compatriotes, semblaient assurer le succès de cette nouvelle expédition. Grâce à l'intelligence, à l'activité de Lescarbot, qui dirigeait les colons par ses conseils et les encourageait par son exemple, l'établissement de Port-Royal était, après deux années de travaux, en voie de prospérité, quand soudain il lut frappé de deux coups mortels. Toutes les pelleteries qu'il avait amassées lui furent enlevées par les Hollandais. En même temps, les négociants de Saint-Malo ayant obtenu la révocation du privilège accordé à M. de Monts, il fallut abandonner une entreprise dont on ne pouvait avec raison attendre un heureux résultat.

Cependant Poitraincourt n'était pas homme à se laisser abattre par un échec. De retour en France, il forma une association avec de riches négociants de Dieppe, et, en 1010, repartit gaiement pour l'Acadie avec des artisans et des cultivateurs.

Sous le règne de Louis XIII, les jésuites obtinrent de Concini, alors ministre de Marie de Médicis, un ordre qui enjoignait à Poitraincourt de les admettre comme missionnaires dans sa colonie. A cette nouvelle, les négociants protestants avec qui il s'était

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