‹ Les États-Unis et le CanadaChapitre 23 sur 32 · LE NIAGARA · texte numérisé non relu

LE NIAGARA

Non, je ne tenterai pas de décrire le tableau que je viens de voir. Je briserais inutilement dans cet essai les plumes d'or inventées par les Américains. Lamartine, avec son mélodieux langage, et Byron, avec sa souveraine poésie, pourraient seuls dépeindre cette scène, qui exalterait leur génie et qui écrase ma faible pensée.

Il est des lieux qui s'embellissent par la distance. Les récits des voyageurs , les gravures , les tableaux leur donnent un aspect sans pareil. On veut les voir, on y court avec l'idée exagérée que l'on s'en est faite, et l'on est déçu dans son attente. J'ai eu peur de subir la même déception en allant au Niagara , et peu s'en est fallu que, pour m'épargner un regret, je ne renonçasse à faire le long détour qui devait me conduire au delà du lac Erié. Mais lorsque, à quelques centaines de pas de l'hùtel de l'Aigle, sur la lisière d'une forêt sombre, je me suis trouvé tout à coup en face de la cascade, j'ai été saisi d'une telle surprise, d'un tel ravissement, que je suis resté comme cloué sur le sol, ne poussant qu'un cri d'admiration. Puis l'émotion a paralysé ma voix et m'a rempli les yeux de larmes.

Des gens sensés diront que c'est une faiblesse de nerfs. Soit. Je n'ai pourtant éprouvé, en face des œuvres de la nature, qu'une émotion semblable. C'est lorsque, de la dernière grève du Spitz-

berg, je contemplais les dernières limites du monde, les barrières éternelles des glaces du pôle. Là c'était l'idée de l'isolement humain à cette fin du globe qui me troublait jusqu'au fond de l'àme, et ici le spectacle le plus grandiose, le plus éblouissant qu'il soit possible de concevoir, un spectacle unique sous le ciel et qui doit faire époque dans la vie.

Je suis resté là, je ne sais combien de temps, seul, immobile et muet. Il pleuvait à flots, mais je ne sentais ni la pluie qui ruisselait sur mes épaules, ni le vent qui s'engouffrait sous mon manteau. Je n'entendais que le bruit de la cascade, ce tonnerre des eaux , comme l'appellent les Indiens ; je ne voyais que ces larges ondes tombant du haut de leur bassin dans leur précipice. Et lorsque enfin je suis rentré à l'hôtel, j'ai été comme par instinct m'asseoir devant le feu ; je ne distinguais rien de ce qui se passait autour de moi. Mes yeux et mon esprit étaient fixés sur le torrent du Niagara, et tout le soir je l'ai vu, et toute la nuit j'y ai rêvé.

Le lendemain matin j'y suis retourné. Cette fois, j'ai pu reprendre possession de moi-même et contempler avec plus de calme ce qui m'avait tant agité la veille. Cette fois, je pourrai peut-être donner une esquisse topographique de cette merveille de la création. Quant à en révéler la sublime beauté, non! c'est pour moi chose impossible !

Le Niagara est formé par la masse d'eau qui, du lac Érié, en se resserrant dans un étroit canal, va se jeter à trente -six milles de distance dans le lac Ontario. De la cime escarpée d'un plateau de cent soixante-cinq pieds de hauteur, il se précipite dans un lit de rocs en deux vastes chutes séparées par l'ile d'Iris, l'une que l'on appelle la Chute Américaine {American Fall) , l'autre le Ferà-Cheval. Ce nom est parfaitement adapté à l'image qu'il représente. J'en voudrais cependant un plus poétique.

La Chute Américaine serait à elle seule un des beaux tableaux qu'il y ait à la surface du globe, et pourtant on ne le considère plus que comme un phénomène secondaire, quand on a vu dans toute son étendue l'immense cercle du Fer-à-Cheval. Les Américains,, qui, en général, ne se soucient guère des scènes de la nature, mais qui n*.' négligent rien de ce qui peut favoriser leur

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industrie, onl tout fait pour rendre aux voyageurs le spectacle du Niagara plus facile et plus attrayant.

Des bateaux à vapeur, des chemins de fer vont les chercher à Lewiston, à Buffalo, et les amènent jusqu'au village. Des voitures et des commissionnaires sont postés sur leur passage ; d'élégants hôtels leur sourient par leurs nombreuses fenêtres. Du haut de la montagne ils descendent jusqu'à la rivière par une pente rapide, dans un fauteuil posé sur des rails et soutenu par des câbles. Au bord de la rivière , une barque les attend et les conduit devant le Fer-à-Cheval. C'est là le point de vue par excellence, c'est là que l'on veut s'arrêter longtemps et que l'on veut revenir. De là on contemple dans toute sa largeur, dans toute son élévation, à gauche, la Chute Américaine, l'Ile d'Iris, et, en face de soi, le cirque de la cascade canadienne avec ses flots profonds plus verts que l'émeraude, ses nappes d'écume plus blanches que la neige. Son élan est si impétueux , que l'onde qui tombe dans l'abîme rebondit et remonte en tourbillons de vapeur au-dessus du bassin qui la contenait. A plus de cent milles de distance, on a pu distinguer ce tourbillon flottant comme un nuage d'argent à la cime de la montagne. Le jour, cette poudre de perles s'irradie aux feux du soleil et forme un arc-en-ciel. La nuit même parfois la vaporeuse écharpe se colore aux rayons de la lune et reluit dans l'ombre comme un pont de lumière, le pont de la mythologie Scandinave.

De chaque côté des cascades s'étendent des remparts de rocs, des forêts sauvages dont les sombres teintes augmentent encore l'effet du tableau qu'ils encadrent. Quoiqu'on sache que ces lieux sont habités, on n'éprouve là cependant que le sentiment d'une solitude imposante, d'une Thébaïde solennelle. Dans cette profonde enceinte fermée par les eaux, couronnée par les bois, on ne voit d'autres êtres animés que les goélands qui tournoient au-dessus du gouffre , et dont les blanches ailes disparaissent dans les plis de sa blanche écume.

Au delà de la rivière, sur la côte du Canada, est la Table do roc, table ronde et plane qui déborde de soixante pieds sur l'abîme. Ceux (jui ne craignent pas d'être saisis par le vertige peuvent

s'avancer jusqu'à la lisière de ce promontoire, et de là plonger leurs regards dans le précipice, sifflant, mugissant, bouillonnant comme une chaudière.

De cette pointe merveilleuse on descend par un étroit sentier au pied du torrent. Mais il semble qu'une divinité jalouse en défende l'approche, par les lames qu'elle lance contre le profane curieux qui s'avance vers son sanctuaire. Nul danger réel pourtant pe le menace. Il ne court d'autre risque que de s'en revenir trempé jusqu'aux os, et, en bravant ce vulgaire inconvénient, il arrive sous un des rideaux de la cascade, sous une prison de {lois limpides. Et quelle prison ! Jamais les fées et les naïades n'en ont construit une pareille pour le chevalier qu'elles retenaient captif dans leur palais de cristfil. Pour passer là quelques instants, pour goûter le charme fabuleux d'une telle aventure, ce n'est pas trop que de traverser l'Océan et de faire six cents milles, de wagon en wagon, au milieu des mornes américains.

De retour au sommet du roc, je trouve un paysan canadien avec une rustique voilure garnie d'une peau de b4iffle, qui me conduit le long de la côte, par les forêts touffues, à une lieue de distance, au pont en fil de fer qui a été lancé d'un des bords à l'autre de la rivière. Après avoir admiré l'œuvre de la nature, je devais admirer aussi celle du génie humain. Je n'en connais pas une plus hardie, et, quoique dans une description de paysage les chiffres m'apparaissent sous une forme hideuse, il faut bien, pour en donner une idée, que j'aie recours aux chiffres. Ce pont, d'une seule jelée, a sept cent cinquante- neuf pieds de longueur, et s'élève à deux cent trente pieds au-dessus du précipice. Les plus lourdes voitures peuvent le franchir en toute sûreté, et cependant il tremble sous le pied d'un enfant et vacille comme une barque au souille du vent. Il m'a fallu saisir des deux mains un de ses pilastres pour contempler, du milieu de cet édifice aérien, la cascade lointaine et le gouffre béant; car la charrette, qui en ce moment le traversait, le faisait osciller comme un léger lambris, et il me semblait qu'il allait s'écrouler dans l'abîme.

De l'autre côté de ce pont est le chemin de fer de Lewiston, qui rase intrépidement la crête de la montagne, le bord du préci-

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pice; et, à quelques pas de là, apparaît une rianlc campagne, des sillons fertiles, des enclos remplis d'arbres à fruits, des génisses errantes dans les pâturages, des maisons dont la propreté annonce l'ordre et l'aisance, toute une douce scène de vie paisible, près des terribles scènes par lesquelles on vient de passer, une verte aquarelle hollandaise près des éclats d'une tempête.

Ce sol produit aisément tout ce qu'on peut obtenir d'un bon sol de France : blé, orge, légumes. Il est occupé en grande partie par des colons allemands qui, en y appliquant leur intelligent labeur, y font une fortune. Il y a des lots de terrain qui leur ont été livrés pour quelques centaines de dollars, et dont un habile défrichement a, en quelques années, décuplé la valeur.

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