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LE PAYSAN CANADIEN. — LES COUREURS DE BOIS

Le paysan canadien a admirablement conservé les traditions et les coutumes du passé. En vain les capricieuses fantaisies de la mode s'étalent à ses regards quand il va vendre ses denrées à Montréal ; en vain les journaux l'invitent à suivre leurs discussions ou à occuper son esprit des productions littéraires qu'ils importent des pays lointains ; au milieu de ces nouvelles façons d'habits, de gilets, il regarde sa bonne grosse redingote taillée sur le modèle de celle de ses pères, et se trouve assez bien vêtu. A ces prévenances de la presse, à ces grands mots inventés par les systèmes constitutionnels ou les poésies romantiques, il ôte honnêtement son bonnet et s'en va en disant : Que m'importe?

Il n'a pas besoin, en effet, pour être heureux, de se mêler aux débals poHtiques qui agitent le monde, ni de se fatiguer les yeux à lire des livres qui l'égarent. N'est-il pas paisible possesseur d'un coin de terre, qui, lorsqu'il en a prélevé la dîme pour le curé, la redevance pour le seigneur, ne doit plus rien à persorine? X'a-t-il pas une brave femme qui lui fait aimer sa demeure, et de robustes enfants qui grandissent pour l'aider dans ses travaux?

Moins instruit que son voisin l'Anglais, il n'étudie pas, comme lui, les nouvelles découvertes et n'essaye pas de les mettre en pratique ; il laboure son patrimoine à la façon de ses pères, sans

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s'inquiéter des ingénieuses métiiodes décrites par d'honorables membres de sociétés d'agriculture qui seraient fort embarrassés de tenir une bêche ou de diriger un soc de charrue. Ses champs lui donnent du blé, de l'orge, des pommes de terre, du chanvre; son verger, des prunes, des noix, et des pommes de terre d'une saveur parfaite, désignées à juste titre sous le nom de fameuses. S'il ne possède que quelques arpents de bois, il y a non loin de lui une forêt où il peut prendre pour son hiver du combustible à bon marché. A sa porte est l'érable canadien, où il n'a qu'à faire, au printemps, quelques incisions pour en voir découler une liqueur dont il forme un sirop rafraîchissant ou du sucre qui remplace, dans une quantité de familles, celui des colonies.

Sa femme, ses filles, tissent elles-mêmes et façonnent ses chemises et ses vêtements de laine. Avec ses ressources, il n'a pas à se préoccuper du nombre de dollars qu'il recueille dans son armoire. La terre, cette bonne nourricière, lui fournit à peu près tout ce qui lui est nécessaire. Autrefois il avait un certain goût qui lui coûtait bien des schellings : il aimait à s'arrêter au har-room, à savourer le verre -de rhum et de whiskey. La sage doctrine des sociétés de tempérance, enseignée, propagée par les prêtres, a fait tant de progrès dans cette contrée, qu'elle a, dans la plupart des campagnes, complètement aboli l'usage des spiritueux, et qu'il est tel village où l'aubergiste ne conserve quelques bouteilles de vin que pour les malades.

Le paysan canadien a remplacé les boissons alcooliques par le thé, et du reste se nourrit bien : trois repas par jour aux mêmes heures que nos ancêtres, et à chaque repas un plat de viande, si ce n'est aux jours maigres, dont il ne voudrait pas enfreindre la loi.

Sa maison est i)etitc, construite en bois ordinairement, recouverte à l'intérieur d'une couche de plâtre; miiis il pourrait écrire sur la porte :

Parva domus, mayna quics '.

Pour tout appartement, il n'a parfois qu'une chambre; mais

^ I' Pelile maison, grand repos. »

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dans cette chambre il y a assez de place pour son lit, pour le berceau des enfants, pour le voisin qui vient y jouer le dimanche, et même pour le voyageur, qui peut y réclamer sans crainte un asile.

Élevé dès son bas âge dans le respect de la religion et des prêtres, le paysan canadien n'a pas encore appris à discuter les enseignements du catéchisme. Il accomplit fidèlement ses devoirs de catholique, écoute avec piété la parole qui lui est adressée du haut de la chaire, consulte son curé dans les circonstances épineuses, et lui remet consciencieusement sa dîme. Cette dîme, qui se compose de la vingt-sixième partie du produit des récoltes, s'élève en beaucoup de villages à quatre mille francs, six mille francs et au delà. Il est vrai que les paroisses sont ici, pour la plupart, très considérables, et parfois dispersées sur une étendue qui impose au curé une tâche pénible.

Telle est la situation du paysan canadien. Ou'il s'y trouve des exceptions, assurément; mais j'ai tenté de la dépeindre dans sa généralité, et je ne crois pas m'ètre trompé.

Gomment ce beau pays du Canada, qui présente tant de ressources, n'est-il pas plus habité? Comment n'altire-t-il pas ces masses d'émigrants qui sans cesse se dirigent vers les Etats-Unis, où déjà il n'est plus si facile de trouver un emploi et d'acheter une terre? Voilà les questions auxquelles j'ai souvent pensé sans pouvoir pleinement les résoudre. Je sais bien que personne n'entend ce que nous appelons l'art de la réclame comme l'Américain. Il est le père du pu^, et il a élevé cette monstrueuse progéniture à des proportions dont on chercherait vainement ailleurs un exemple. C'est par le pulT, présenté sous toutes les formes, affiché dans les journaux, imprimé dans les livres, gravé sur l'acier, répandu à travers toutes les régions par des agents officieux et officiels, qu'il a tourné la tète à nos braves paysans d'Alsace et à tant de milliers de familles d'Allemagne ; c'est par le puff qu'il les détermine à quitter leurs champs, leur clocher, pour s'en aller au delà de l'Océan labourer la terre d'Amérique ; c'est par le pulf le plus actif, le plus étourdissant, qu'il a peuplé les plages de la Californie, en attendant qu'il applique ses fanfares et ses coups de tam-

tam à une autre spéculation. Le peuple canadien ignore encore cet éclatant charlatanisme. Il ne sait pas proclamer chaque matin dans ses journaux, et répéter sans cesse à tout venant que son pays est la contrée sans pareille, l'asile de la liberté, le temple de la fortune, l'Eldorado tant rêvé et tant chanté par les anciens voyageurs.

A côté du paysan canadien, et comme faisant contraste avec lui, nous devons esquisser le type de ce qu'on nomme les coureurs de bois.

Dès les premiers temps de notre conquête, il se forma une cohorte d'intrépides aventuriers qu'on appelait les voyageurs. A des centaines de lieues de distance, par les lacs, par les rivières, par les sentiers les plus impraticables, ces hommes s'en allaient, pour le compte de quelques marchands, séduire les peuplades lointaines par l'appât des denrées européennes, par la funeste tentation de l'eau-de-vie, et rapportaient des cargaisons de fourrures. Leur trajet durait quelquefois une année entière. A leur retour, ils n'avaient qu'un souci, celui de jouer, comme les trappeurs du Nouveau -Mexique, et de dissiper en quelques instants le truit de leur long labeur ; après quoi ils préparaient de nouveau leurs canots et se remettaient gaiement en route.

11 y a dans les coutumes nomades des habitants des steppes, du chamelier arabe, du Bédouin qui n'a pour tout bien que sa lance et son cheval , je ne sais quelle poésie qui nous émeut et nous séduit.

Il y a dans les montagnes Rocheuses des Européens qui, en partant leur fusil sur l'épaule, ne pensaient qu'à faire une intéressante excursion dans les régions peu fréquentées par les touristes, et qui, après avoir revêtu la peau de buffle, chaussé le mocassin, tendu des pièges au castor, et fait rôtir à leur foyer la bosse de bison, n'ont pu se déterminer à abandonner cette indépendante et aventureuse existence pour rejoindre leur patrie et s'incliner en riant sous le sceptre d'un salon. Un jeune officier anglais, M. Uuxton, a écrit deux charmants livres sur les mœurs des trappeurs du Nouveau-Mexique. Après avoir longtemps erré avec eux dans les déserts de l'Arkansas, dans les neiges des

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montagnes, après avoir pris part à leurs chasses et à leurs jeux, il voulut revenir en Europe, et dès sa rentrée dans ht monde civilisé il se trouva saisi d'un regret insurmontable, tourmenté par le désir de retourner dans les périls des bois, dans l'immense solitude des prairies.

Les voyageurs canadiens étaient même devenus en très peu de temps à demi sauvages. Ils adoptaient le costume, les mœurs des Indiens, et se dépouillaient de leur culte comme d'un inutile fardeau. Peu à peu ils en vinrent à un tel dérèglement, qu'il fallut y mettre ordre. Les missionnaires dont ils auraient pu être les auxiliaires, et dont ils ne faisaient qu'aggraver la tâche, obtinrent du gouvernement un ordre en vertu duquel nul ne pouvait trafiquer avec les Indiens sans une permission spéciale. Ces permissions, qui constituaient un privilège, furent d'abord accordées à des hommes dont le caractère présentait de suffisantes garanties. Plus tard, elles furent données comme une récompense à des militaires ou à des veuves d'officiers qui, ne pouvant en user elles-mêmes, les vendaient à des marchands, lesquels marchands reprenaient à leur service les voyageurs ou coureurs des bois, comme on les appelait à juste titre. A la fin, pour plus de sûreté, on établit, au confluent des lacs, des postes de soldats pour réprimer la licence de ces vagabonds agents et protéger les échanges.

La compagnie de la baie d'Hudson a régularisé et vulgarisé ce commerce, jadis si étrange et si aventureux, et l'a étendu au delà des anciens postes français , dans les régions glaciales où l'on ne trouve d'autres habitations que celles de ses fonctionnaires. Elle emploie chaque année un grand nombre de bateliers canadiens et les paye largement. Mais ils ne peuvent plus, comme leurs aïeux, s'abandonner çà et là à de joyeux caprices, et ils ont à remplir une rude tâche. Ils s'embarquent à la fonte des glaces, ordinairement vers le mois de mai, sur des canots d'écorce si fragiles, en apparence, qu'à peine les croirait-on en état de résister aux flots d'une rivière. Avec ces canots chargés de tabac, d'ustensiles en fer et d'autres denrées, ils s'en vont pourtant de fleuve en fleuve, de lac en lac, jusqu'à sept ou huit cent lieues

de distance. A chaque cascade, à chaque rapide, ils sont obligés de décharger leur cargaison, de la transporter par terre au delà du passage, de prendre ensuite l'embarcation sur leurs épaules, et de la transporter de même, à travers les broussailles touffues ou les marais fangeux. Leurs aïeux avaient dans leurs débordements conservé une pieuse pratique qui d'âge en âge s'est perpétuée dans le cœur de celte race intrépide. En entrant dans la rivière de l'Ottawa, ils se retournent et saluent le clocher de Sainte- Anne, qui s'élève à la pointe de l'Ile de Montréal. C'est là que commence leur voyage, et sainte Anne est leur patronne. Plus d'un, la veille de son départ, a fui l'auberge du village pour s'agenouiller dans son église et faire brûler un cierge sur l'autel de la bonne mère de la Vierge, à laquelle il recommande sa petite barque, et sa femme et ses enfants qui vont l'attendre dans sa cabane. Dans les pays les plus lointains, il n'oublie point sa protectrice, qu'il apprit à vénérer dès son enfance. Un capitaine anglais a raconté que, sur les côtes de l'océan Pacifique, un des hommes de son équipage, un matelot canadien, vint un soir le prier de vouloir bien lui avancer quelques schellings sur sa solde. C'était, disait-il , la fête de sainte Anne, et il voulait lui faire une offrande. Sur ce même fleuve du Saint- Laurent, sillonné par des bateaux à vapeur, par les lourds bateaux de transport, par les légers canots d'écorce, on voit flotter au printemps d'immenses amas de bois enlevés aux profondes forêts du nord, équarris sur place, traînés sur la neige, liés en radeaux. Des cohortes de Canadiens y dressent des mâts, y larguent des voiles, et tantôt à l'aide d'un bon vent, tantôt avec leurs longues rames, descendent hardiment les rapides et conduisent jusqu'à Québec ces arpents de sapins en s'animant dans leur travail par les mélodies populaires.

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