G LES ÉTATS-UNIS
heures fixes, les domestiques obéissant au coup de sonnette, permettent au mari de vaquer librement à ses affaires et dispensent la femme d'avoir à s'occuper des soins du ménage.
Autour de la Nouvelle-Orléans s'étendent de populeux faubourgs d'un aspect assez agreste. Quelques riches négociants se sont bâtis là de charmantes retraites dans des jardins fleuris. Peu à peu la ville s'avancera sur ce terrain, à présent rempli d'habitations en bois d'une champêtre simplicité. De ces faubourgs on entre dans une féconde campagne, où tour à tour apparaissent les plantations de sucre avec leurs cabanes de nègres et leurs machines à vapeur, et de splendides enclos où les arbres d'Europe grandissent avec les plantes des tropiques. Le chêne vert y marie son éternel leuillage à la fleur du magnolia. La pomme d'or des Hespérides, l'orange douce et l'orange amère y répandent toute l'année leur parfum, et la rose y éclot sous les sombres rameaux du cyprès, comme une pensée d'espoir sous un voile de deuil.
Toute cette partie de la Louisiane qu'on appelle la Côte est d'une fertilité merveilleuse. Assez de rayons de soleil l'échauftent, assez de rosée l'humecte pour que sa végétation se développe dans toutes les saisons. En hiver elle m'est apparue comme dans nos îles d'Hyères aux beaux jours de mai.
La population de la Nouvelle -Orléans se compose de plusieurs éléments distincts. D'abord les créoles français, espagnols, américains, c'est-à-dire tous ceux qui sont nés dans le pays'; puis les émigrants de diverses contrées, puis les hommes de couleur et les nègres, et enfin une masse flottante de marins, de négociants, qui inonde les grands et les petits hôtels et sans cesse se renouvelle.
Une grande large rue, bordée d'arbres, qui formerait unejohe promenade, si elle était mieux entretenue, la rue du Canal, coupe la ville en deux parties, l'une occupée par les Français, l'autre par les Américains. L'antagonisme héréditaire du Gaulois et de
1 Ce nom do créole conslifuo, à l'égard de nouveaux venus, un tilre d'indigénat, une sorte daristocratie rjue Ion se plaît à faire valoir. Non seulement on l'applique aux lioinines, mais aux animaux. « Voici un cheval créole, » dit le maquignon; (' un poulet créole, » dit la marchande de volaille; et le cheval et le poulet ont une valeur particulière.
KT Li: CANADA 217
l'Anglo-Saxon a fait celte division. Uéunis sur le même sol par les inèmcs lois et les mêmes intérêts, les deux races n'ont pourtant pu se mêler l'une à l'autre. Gomme les Européens et les Asiatiques, elles gardent leur nationalité sur chaque rive du Bosphore, et quand on va d'un des côtés à l'autre de la rue du Canal, il semble qu'on entre dans un pays tout différent.
Sur l'un de ces côtés, on n'entend guère que le sifflement de l'Anglais; sur l'autre, le cher idiome de France ou la sonore langue de Castille. Le quartier américain, plus riant, a des rues plus larges, des constructions plus régulières. Le quartier européen oll're aux regards de l'étranger plus de variété et de mouvement. Le caractère dictinctif de ces deux moitiés de la ville se retrouve dans les mœurs de leurs habitants et dans leurs produits industriels. Le quartier américain garde comme un fidèle enfant des États-Unis ses bar-rooms avec ses flacons de whiskey; le quartier français a ses joyeux cafés et ses restaurateurs à la carte. Si vous désirez acheter une bonne carte marine ou un livre de voyage anglais, franchissez le Sund et pénétrez dans le golfe américain ; s'il vous faut un objet de luxe ou de fantaisie, revenez à la sphère française.
Malgré cette séparation, les deux peuples n'ont pu cependant vivre dans un rapprochement si immédiat, dans un contact si fréquent, sans agir quelque peu l'un sur l'autre. La hardiesse commerciale des Américains a donné un plus vif élan à leurs voisins, et ceux-ci ont à leur tour adouci, animé les habitudes des froids colons du Nord.
La Nouvelle -Orléans n'a point le morne aspect des autres villes de la république. On ne pense pas que, du premier de l'an à la Saint- Silvestre , tous les jours doivent s'écouler sous le vitrage du comptoir, comme les grains de sable dans le sablier. On ose se livrer à d'agréables loisirs, passer des heures en de gais dîners. On entend, chose inouïe à New -York et à Philadelphie, les guitares d'une troupe de musiciens ambulants résonner dans les rues, dans l'enceinte des cafés, et l'on va le soir en grande toilette applaudir la musique de Rossini.
Ainsi subsistent l'une en face de l'autre, dans une rivalité pacifique et dans un assez juste équilibre de forces , ces deux popu-
218 LF.S ÉTATS-UNIS
lalions. Les bassins de la balance où elles pèsent encore à peu près d'un égal poids resteront-ils d'un même niveau? Je n'ose le croire, et celui qui m'inquiète n'est pas celui des Américains. Chaque année leur nombre s'accroît avec leur fortune. Ils ont à leur disposition plus de capitaux que les Français, et ils sont plus audacieux dans leurs entreprises. Déjà ils obligent l'Européen avec lequel ils sont en relation à apprendre leur langue , tandis qu'euxmêmes ne daignent pas prononcer un mot de la nôtre. Je crains que peu à peu, avec l'appui que leur donnent les grandes cités des États-Unis, avec le génie de la spéculation qui les distingue, avec cette résolution de caractère qui ne doute de rien, ils n'en viennent à conquérir la domination de la ville, à se placer à la tète des affaires, refoulant leurs rivaux dans les landes du petit commerce.
Après avoir essayé de vous décrire les deux grands quartiers de la Nouvelle -Orléans, je n'ai sans doute pas besoin de vous dire sur quelle rive de la rue du canal j'ai été m'établir. L'hôtel Saint- Louis, que l'on m'avait recommandé, n'existe malheureusement plus, et il a fallu me résigner à chercher un gîte dans une sombre auberge qui fait un singulier contraste avec les splendeurs du palais Saint- Charles. Mais enfin j'échappais aux rudes expéditions des tables d'hôtes américaines, aux biftecks coriaces, et j'ai eu toutes les joies gastronomiques d'un Grimod de la Reynière en retrouvant l'honnête potage bourgeois et le simple morceau de bœuf bouilli avec des légumes.
Si l'auberge où je viens de m'installer ressemble par sa noire entrée à une prison, si dans la chambre que l'on m'a donnée comme la meilleure du logis il n'y a que deux chaises boiteuses et une table qui a besoin d'être étayée comme celle de la bonne Baucis, si la moustiquaire qui doit protéger mon sommeil est percée de toute part, comme pour ouvrir les avenues de la place au dard des moucherons altérés de sang, je suis là du moins au centre de notre ancienne ville, entre son présent et son passé, entre la maison où vécut Bienville et le cimetière où reposent plusieurs de ses successeurs.
Ce cimetière, situé en pleine cité comme ceux de Gonstantinople,
au milieu de la rue Saint- Louis, non loin de la bourse et du Merchants exchcmgc, où fourmillent les gens d'affaires, est tellement rempli, qu'il faudra bientôt en creuser un autre. Cette demeure des morts est entretenue avec soin, parsemée de verts arbustes, et souvent en plusieurs endroits décorée de guirlandes de fleurs. On y voit des tombes construites avec un goût sévère, et on y lit de touchantes inscriptions. Deux, entre autres, m'ont frappé ; la première est le cri de deuil d'une mère : Ma pauvre fille l Rien de plus, et il n'y a rien de plus à ajouter à cette douloureuse exclamation. La seconde est un monument d'une fatale coutume qui a jeté le deuil dans un grand nombre de familles : A. N., victime de l'honneur à 24 ans. Il n'y a pas longtemps que les duels éclataient sans cesse à la Nouvelle-Orléans. Et quels duels! Gomme, d'après les usages du pays, l'offenseuf avait le choix des armes, pour profiter de cet avantage, au premier mot malsonnant que l'on entendait prononcer, on répondait par un soufflet, et l'on allait se battre, non point avec des pistolets, mais avec des carabines, à trente, quarante pas de distance.
Tel est le mauvais côté de la nature créole, forte et loyale, ardente dans ses haines comme dans ses amours, hardie jusqu'à l'excès et généreuse jus([u'à la prodigalité, belle et mâle nature, qui au tendre élément de son origine européenne et aux enseignements de la civilisation allie l'impétueuse énergie du sang méridional.