‹ Les États-Unis et le CanadaChapitre 27 sur 32 · LA NOUVELLE-ORLEANS · texte numérisé non relu

LA NOUVELLE-ORLEANS

C'en est fait probablement à jamais de l'héritage que nos pères nous avaient préparé dans le nouveau monde. Nous avons (je ne puis me lasser de le dire) possédé pendant deux siècles, sur le continent américain, l'immense espace qui du golfe Saint-Laurent s'étend par les lacs du Nord , par les rives droites de l'Ohio et du Mississipi, jusqu'au golfe du Mexique. Nous avons eu dans l'archipel colombien la riche terre de Saint-Domingue, les îles de la Trinité, de Tabago, de Grenade, de Saint-Vincent, celles de Sainte- Lucie, de Montserrat, de la Dominique, et celle de Saint-Christophe et d'Antigue.

De tous ces domaines, découverts ou conquis et peuplés par nos ancêtres, il ne nous reste sur le continent que les plages insalubres de Cayenne; à Terre-Neuve, l'île de Saint -Pierre et Miquelon, et, dans les Antilles, la Guadeloupe et la Martinique.

Le trajet que j'ai fait depuis Québec jusqu'ici est comme un voyage à travers les ruines de l'ancienne France. Partout les traces d'une domination qui n'est plus, d'un empire plus grand que celui d'Alexandre, dont les Américains et les Anglais se sont partagé les dépouilles.

Une consolation reste à celui que le souvenir du passé afflige dans cette longue exploration. C'est de trouver, comme un dernier reflet de notre ancienne puissance, la tradition de la France vivant

encore dans les villes, sur les côtes que nous avons occupées. C'est de trouver çà et là des masses de populations qui ont gardé pieusement sous un autre régime gouvernemental l'amour de la patrie lointaine d'où sont venus leurs pères. C'est là ce qui me charmait dans le Canada, et ce qui m'a plus doucement encore surpris à la Nouvelle- Orléans. Car je m'attendais à voir les habitants de cette cité vitrifiés déjà par la fournaise américaine. Pour vous faire mieux comprendre mes appréhensions, il faut se rappeler qu'entre toutes les choses qui étonnent l'étranger aux États- Unis, la plus étonnante peut-être est la puissance d'absorption du génie américain. Supposez un habile chimiste jetant dans un de ses creusets cinq ou six ingrédients de différente espèce, les mêlant, les broyant à la fois pour en extraire un seul et même suc, vous aurez une image de la chimie morale et intellectuelle qui sans cesse agit sur ce pays. Ce que nous appelons le peuple américain n'est qu'une agglomération d'émigrants de diverses régions et de diverses races. Les premiers sont venus de l'Angleterre ; les autres, de l'Allemagne, de l'Irlande, de la France, des montagnes de la Suisse, des rives de la Baltique, en un mot, de toutes les contrées de l'Europe. D'abord cette agglomération s'est faite lentement, par petits essaims. Maintenant ce sont des armées entières d'artisans, de cultivateurs, des milliers et des milliers de familles qui chaque année viennent s'y joindre. En posant le pied sur le sol des États-Unis, les étrangers y apportent naturellement leurs prédilections particulières, leurs habitudes nationales, sans doute aussi leurs préjugés. Au premier abord, le caractère de l'Américain leur déplaît, ses habitudes les surprennent désagréablement. Ils veulent se séparer de lui, vivre avec leurs compatriotes, conserver sur cette terre lointaine les mœurs de la terre natale, et dans leur langue maternelle ils déclarent éncrgiquoment qu'ils ne seront jamais Américains. Vain projet ! inutile protestation ! l'atmosphère américaine les enveloppe, et par son action continue attiédit leurs souvenirs, dissout leurs préventions, décompose leur élément primitif. Peu à peu, sans se rendre compte des modifications (jui s'opèrent en eux, ils changent de point de vue et de façon d'être, adoptent les usages et l'idiome des Am»'--

ricains, et finissent par s'absorber dans la nation américaine comme les ruisseaux des vallées dans les grands fleuves qui les portent à l'Océan.

Combien d'honnêtes Germains qui, après avoir maudit les rudes formes américaines et regretté amèrement leur giite, gemûthlkhe Allemagne, en sont venus à renverser comme le Yankee le chapeau sur le derrière de la tête, à se raidir comme le Yankee dans leur habit boutonné jusqu'au menton, dédaignant toutes les règles de la civilité européenne et ne parlant plus que la sainte langue des affaires !

Je craignais d'avoir à constater une pareille transformation au sein de la population de la Nouvelle -Orléans, et heureusement je me trompais. Dès les premiers jours de mon arrivée, je me suis senti le cœur saisi par l'urbanité, par l'esprit, par les mœurs hospitalières de nos créoles du Sud, comme il l'avait été quelques mois auparavant par les fils de nos vieux colons de Québec et de Montréal.

Il est doux de passer des jours, des semaines en pleine campagne, ou sur les flots de la mer, dans l'éloignement du monde, dans le recueillement de soi-même, au milieu des harmonies de la nature, en face des grandes œuvres de la création, et je plains profondément ceux qui ne sont portés à une telle retraite que par un accès de misanthropie ou par les noires vapeurs du spleen. Le nuage qui pèse sur leur pensée ne leur permettra peut-être pas de voir le riant azur du ciel. La porte d'or des songes bienfaisants ne s'ouvrira point à leur àme tourmentée. S'ils gardent au fond de leur poitrine un sentiment de haine ou d'envie, ils ne comprendront point les suaves mélodies des eaux, des bois, éternel chant d'amour qui sans cesse s'élève vers Dieu avec le chant du soir et la brise embaumée du malin. Il est doux d'entrer dans cet isolement avec une humble et paisible pensée.

Mais quand on revient dans les villes, on éprouve le besoin de retrouver le regard bienveillant, la parole affectueuse de l'homme, et, sauf quelques rares exceptions dont je conserve un bon souvenir, c'est ce que j'ai vainement cherché dans les grandes cités des États-Unis. Si j'ai mal cherché, je ne sais; si comme un mi-

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neur impatient je me suis trop vite éloigné d'une couche de rocs qui cachait de précieux filons, c'est possible. Ce qu'il y a de sûr du moins, c'est que dans le Canada et à la Nouvelle-Orléans la veine sympathique m'est apparue du premier coup, que je n'ai eu qu'à tendre çà et là les mains pour y voir tomber aussitôt des mains amicales. Si dans les remarques que j'ai faites sur les relations sociales des Américains, j'ai été injuste envers eux, je leur en demande sincèrement pardon. La vérité pourtant, après avoir parcouru leur pays sur tant de points différents, après avoir séjourné avec les intentions les plus charitables dans la plupart de ses villes, est qu'il m'en reste une singuhère idée que je vous exposerai au moyen d'une comparaison. Vous savez que Buffon représente notre planète comme un globe incandescent qui graduellement se serait refroidi à ses deux pôles, et dont la chaleur se serait concentrée à son milieu. La confédération américaine m'apparaît précisément comme l'opposé de ce phénomène. A ses deux extrémités, c'est-à-dire sur les rives du Saint-Laurent, et près de l'embouchure du Mississipi , elle a conservé toute sa chaleur de cœur; à son centre, elle est froide comme les froids remparts du cap Nord.

Grâce au ciel, j'ai quitté cette zone réfrigérante, et je savoure le plaisir de vivre au milieu d'un cercle de négociants, d'hommes d'études que nulle affaire et nul livre n'empêchent de me donner une partie de leur temps et de me servir de guides dans leur cité.

A mon tour, je puis m'offrir à vous comme cicérone, s'il vous plaît de recevoir quelques notions sur cette métropole des États du Sud. On l'appelle la Cresceni City, à cause du Mississipi qui se déroule autour d'elle en demi-cercle, comme un croissant. D'un côté elle s'étend sur un espace de cinq milles le long de ce fleuve magnifique, son canal et son port; de l'autre, elle aboutit à une plaine de plusieurs milles d'étendue qu'elle envahit peu à peu, et par laquelle, dans quelques années, elle touchera au lac Pontchartrain. Du côté du fleuve, elle porte une ceinture de pierre de dix à douze pieds de hauteur qu'on appelle la levée. C'est un moyen de défense contre ce puissant Mississipi, qui, en répandant la richesse sur ses bords, y porte aussi la terreur par ses inon-

dations, et c'est un quai garni de boutiques, de magasins de toutes sortes. C'est la vaste artère par laquelle affluent, par laquelle circulent et s'écoulent les denrées commerciales des deux hémisphères.

J'ai vu, sauf celui de Liverpool, les plus grands ports de l'ancien et du nouveau monde ; après le merveilleux aspect de la Tamise entre Blackwall et London- Bridge, je ne connais rien de si vivant, de si pittoresque que le croissant de la Nouvelle- Orléans, couvert d'une légion de bateaux à vapeur gigantesques, d'une triple rangée de navires, d'une masse de barques et de chaloupes, de radeaux qui, de Pittsbourg, amènent des montagnes de charbon de terre, de bateaux remorqueurs traînant à leur suite de lourds bâtiments qui viennent des régions lointaines. Et sur la levée , quel bruit ! quel mouvement perpétuel ! Des files de charrettes attelées de deux ou trois mules conduites par des nègres, chariiées de produits du Nord et du Sud, sautent de cahot en cahot sur le chemin qu'elles creusent sans cesse, à travers les fiacres, les omnibus, les piétons afl'airés. Coups de fouet, cris de colère du passant qu'une voiture éclabousse, grincement des roues et des essieux, retentissent à la fois sur tous les Ions dans cette laborieuse mêlée, tandis qu'à quelques pas de là des mulâtresses ambulantes agitent des castagnettes et font vibrer la guitare devant un groupe d'oisifs, assis nonchalamment sous la tente d'un café.

La position de New -York, comme ville de commerce, est certes admirable ; celle de la Nouvelle -Orléans est plus avantageuse encore. Par le canal et le chemin de fer, qui la relie au lac Pontcharlrain , cette ville communique directement avec la baie Mobile et la côte de la Floride; par plusieurs bayous^, avec différents districts de la Louisiane; par l'embouchure de son fleuve, avec le golfe du Mexique, et par le cours supérieur de ce même fleuve elle étend ses relations jusqu'aux extrémités du nord et de l'est (le l'Amérique. Vers le Mississipi convergent de tous les côtés des rivières (|ui, dans leur vaste réseau, forment un rayon de huit mille lieues de navigation.

Si New-York, Boston, Baltimore portent au loin leur activité,

' On ;i|i|ielle baijon un canal iialurcl par lequel lu llcuve se rejoint à la mer.

la Nouvelle- Orléans est le grand marché de l'Aniériciue. C'est là (|ue les planteurs envoient leur sucre et leur ( oton, et c'est là que l'Europe va les chercher.

De la levée on entre de tous côtés dans la ville par de longues rues, coupées à angle droit, mais qui n'ont point la monotone uniformité des carrés de briques des autres villes de l'Amérique. On y trouve à chaque pas des maisons (|ui rappellent par leur structure celles de France ou d'filspagne : portiques à colonnes, façades peintes en couleurs riantes, élégants et légers balcons. A l'intérieur est le patio, où verdoient les rameaux du magnolia, les larges feuilles du bananier, et la galerie en bois où l'on aime à respirer la fraîcheur du soir. Pas un monument d'art ne décore pourtant cette riche cité, si ce n'est l'église Saint- Patrice, construite sur le modèle de la cathédrale d'York. Les principaux édifices sont des établissements de bienfaisance, la bourse et les presses à coton, remarquables par leurs énormes dimensions. Chacun de ces bâtiments reçoit annuellement de deux cents a deux cent cinquante mille balles de coton, qui sont échelonnées sous des hangars, puis portées successivement sous un cylindre à vapeur qui en diminue d'un tiers ou de moitié le volume. Pour cet emmagasinage et ce travail de compression, l'entrepreneur perçoit une demi-piastre (deux francs cinquante centimes) et quelquefois trois quarts de piastre par balle, ce qui fait à la fin de l'année une bonne addition. Je connais un négociant qui donne par année cent mille francs pour le loyer d'une de ces presses, et qui, tous frais payés, encaisse un joli bénéfice.

Au-dessus de ces vastes bâtiments s'élève un dôme supporté, comme celui du Panthéon, par un cercle de colonnes. C'est le panthéon des hommes vivants assez riches pour payer quinze à vingt francs par jour leur chambre et leur dîner ; c'est l'hôtel Saint-Charles, dont la construction et l'ameublement ont coûté quelque chose comme quatre millions. Les ciselures de sa base en granit et de sa colonnade peuvent bien être des ornements superflus; mais il faut de larges espaces aux Américains, qui s'en vont toujours campant d'une ville dans une autre, ou qui parfois s'installent en famille dans une auberge, où les repas servis à

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