‹ Les États-Unis et le CanadaChapitre 30 sur 32 · SOUVENIEZ DE BUENOS-AYRES · texte numérisé non relu

SOUVENIEZ DE BUENOS-AYRES

LA CUACARITA

A la porle des villes de Syrie est le morne aspect des campagnes incultes parsemées de pâles oliviers, sillonnées de loin en loin par quelques caravanes de chameaux, ou par quelque Bédouin à chenal, armé de sa longue lance. A la porte de Buenos-Ayres, de plusieurs côtés est le même tableau monotone et triste, la vaste plaine livrée au pâturage, çà et là l'ombu au tronc colossal. In chacra avec son toit de joncs , la caretta roulant paisiblement dans son bourbier ou dans les flots de sable, et le gaucho poursuivant au galop sa course solitaire.

Ce qu'on appelle ici un chemin n'est qu'une large raie tracée par les charrettes , coupée par des ravins , traversée par des étangs ou des ruisseaux sans pont. C'est ainsi que l'on va à la Chacarha, qui est à deux lieues, et au camp de Santos-Lugares, qui est à quatre lieues seulement de Buenos-Ayres.

La Chacarita est un ancien édifice des missions constniit auprès d'une foret de pêchers. Les missionnaires catholiques ont été les premiers civilisateurs de ce pays. La conqu«He que les gouverneurs espagnols essayaient de faire par la force des armes, les

missionnaires l'accomplissaient par la douceur et la persuasion. La croix à la main, la charité dans le cœur, la parole onctueuse sur les lèvres, ils allaient au-devant de l'Indien, assouplissant par leur mansuétude sa nature indomptée, et en gagnant sa confiance l'amenaient peu à peu à des principes d'humanité, à des habitudes d'ordre et de travail.

Au milieu de la tribu sauvage ils bâtissaient une chapelle, signe de paix, premier point de réunion, abrités sous la pensée de Dieu. Près de la chapelle apparaissait bientôt le jardin avec ses fruits , le champ labouré avec sa moisson, puis la grange et le grenier. Eux-mêmes mettaient la main à la bêche et conduisaient la charrue. Ils devaient tout enseigner à leurs néophytes et joindre dans leur patient professorat la pratique à la doctrine, l'exemple au précepte. Contents de leur noyau d'établissement, ils se formaient un cercle de familles. Le labeur productif succédait à l'oisiveté du pâturage. L'Indien apprenait à défricher le sol, à mieux soigner ses bestiaux. Le commerce qui aujourd'hui enrichit la république Argentine a été fondé par ces colonies religieuses. Des deux côtés des Andes, des rives du Sacramento à celles du Rio de la Plata, les jésuites ont été les premiers agriculteurs et les premiers estancieros. Partout où ils se sont fixés, ils ont réuni les germes de la prospérité. La politique ombrageuse les a bannis de la contrée à laquelle ils avaient donné tant d'utiles leçons, et la tâche qu'ils laissaient inachevée, ceux qui les proscrivaient n'ont pu la continuer. Dans la Nouvelle- Californie, au Mexique, au Chili, et dans plusieurs provinces de la République Argentine, qui dit mission, dit un large district agricole, une église, un village jadis florissant, et maintenant ruiné, abandonné.

Les philosophes ont fait beaucoup de belles phrases sur l'ambition démesurée des jésuites. Pas un de ces éloquents défenseurs des libertés humaines n'a eu la noble pensée d'aller dans le désert contre-balancer par ses enseignements cette fatale ambition, faire, au péril de sa vie, parmi les races sauvages la propagande de la raison.

La Chacarita a été un de ces beaux édifices tels que les jésuites en élevaient autrefois dans les plaines désertes de l'Amérique : un

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vaste corps de logis en briques, avec un patio carré entouré d'arcades; plus loin un autre corps de logis avec un second patio, un coral, des écuries. A l'entrée est la chapelle, d'une structure gracieuse et imposante. Les sages administrateurs qui ont proscrit le dogme que prêchaient les jésuites n'ont sans doute pas voulu se servir de leurs œuvres architecturales, et d'année en année la Chacarita tombe en ruines. Le toit de l'église est brisé, le plafond ouvert à la pluie et au vent, l'autel dépouillé de ses ornements. Sous les arcades campent quelques soldats, et dans les caves on voit grouiller des familles d'Indiens à moitié nus, qui vivent d'une chétive aumône au lieu même où leurs pères étaient protégés par une autorité paternelle et enrichis par un utile travail.

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