CHAPITRE VINGT-HUITIÈME
de front le problème auquel Washington et les autres pères de la constitution n'avaient pas osé toucher.
Après la guerre de l'indépendance, La Fayette avait, à maintes reprises, sollicité son ami de travailler avec lui à un plan d'émancipation graduelle des noirs: « Unissons-nous, écrivait-il, pour acheter une petite propriété où nous puissions essayer d’affranchir les nègres et de les employer seulement comme des ouvriers de ferme. Un tel exemple donné Par nous pourrait être suivi et si nous réussissons en Amérique, je consacrerais avec joie une partie de mon temps à mettre cette idée à la mode dans les Antilles. Si c'est un projet bizarre, j'aime mieux être fou de cette manière que d’être jugé sage pour uue conduite opposée ». A cet appel, Washington se contenta de répondre : «Le plan que vous me Proposez, mon cher marquis, pour encourager l'émancipation des nègres dans ce pays et les faire sortir de l'esclavage, est une frappante preuve de la bienfaisance de votre cœur. Je serai heureux de me joindre à vous dans une œuvre si louable, mais j'attends Pour entrer dans le détail de l'affaire le moment où j'aurai le plaisir de vous voir », Ils se rencontrèrent au cours de l’année 1784. Leurs conversations durent sans doute rouler parfois sur l'esclavage, et Washington fit comprendre à son jeune ami que leur philantrophie viendrait se heurter aux intérêts des propriétaires qui regardaient le travail des noirs comme une des assises de leur état social. En tout temps les hommes se font des principes qui s’accommodent avec leurs intérêts. Ceux-ci obscurcissent la vue et font voir sous des couleurs acceptables des choses qui blessent les regards du reste de l'humanité. Le Sud en était arrivé à considérer l'esclavage comme une institution bienfaisante et pour les maîtres et pour les esclaves, comme une espèce de régime patriarchal qui faisait revivre les mœurs des premiers âges du monde.
Il fallait sortir de l'impasse, liquider pour le moment la terrible succession que les pères de la Constitution avaient léguée à la postérité. Les Américains, avec leur tempérament anglo-saxon qui leur permet de Supputer les avantages et les inconvénients d’une situation, se décidèrent en fin de compte à agréer un compromis qui ajournerait pour long-
temps la solution de la difficulté, s’il n'y mettait pas fin pour toujours.
Il se rencontra, heureusement, dans Ja personne de Henry Clay, un homme de juste milieu assez influent pour offrir une transaction acceptable au Nord et au Sud. Représentant le Kentucky à la Chambre, Clay était, au dire de ses Contemporains, une individualité hors de pair, jugement que la postérité n’a Pas ratifié. Dans la question en litige, il ne s'était engagé ni d’un côté ni de l’autre, et son nom ne soulevait pas ces profondes antipathies que le champion d'une cause Provoque généralement. Grâce à son double prestige d'homme d’État et d'orateur, il fit agréer le célèbre Compromis du Missouri, qui a donné un répit de trente années aux États-Unis. D’après ce pacte, le Missouri entrait dans l’Union (1821) comme état esclavagiste, mais avec la stipulation expresse que l'esclavage serait prohibé au nord de la ligne 3630, frontière méridionale de cet État, interdisant à jamais la servitude à l’ouest et au nord du Missouri. Comme l'entrée du Maine dans l'Union se faisait à la même époque, l'équilibre entre le Nord et le Sud ne fut pas rompu dans la représentation au Sénat. Le Missouri compromise fit Pousser un soupir de soulagement aux amis de la concorde, mais les plus clairvoyants ne se faisaient pas illusion sur sa durée. Monroe et Calhoun, membre de son cabinet, que nou retrouverons plus tard acharné à la déicnce de l’esclavage, ne regardaient la paix que comme une trève, persuadés qu'ils étaient que cette question s’imposerait encore avec de nouvelles complications à l'attention des hommes d'Etat américains.
Au mois d'octobre 1824, Monroe eut le plaisir de recevoir, comme l'hôte des États-Unis, son ami La Fayette invité par le Congrès à faire une visite au pays dont il était, selon Son expression, «le soldat et l'enfant adoptif». La rencontre de ces deux vieux Compagnons d'armes au déclin de leur carrière, évoquait tout un glorieux passé et un monde de Souvenirs. Le voyage de La Fayette à travers cette contrée, jadis arrosée de son Sang, ressembla à une marche triomphale, Partout il était accueilli comme un souverain. Aucun nom n'est resté plus populaire aux Etats-Unis que celui du gé-