CHAPITRE TRENTE-QUATRIÈME
Le compromis Clay, résultat de concessions réciproques qui paraissaient naguère inacceptables, n'avait pas désarmé les anti-esclavagistes. Une campagne très active fut menée contre la loi qui permettait aux propriétaires d'esclaves de poursuivre les noirs dans les États libres. Cette loi tenait beaucoup au cœur du Sud, à tel point qu’elle l'avait engagé à accepter l’entrée de la Californie dans l'Union à titre de terre franche. Les abolitionnistes en génèrent le plus possible l'exécution en favorisant la fuite des esclaves. Leur hostilité ne s'arrêta pas à cette manœuvre; elle réussit à faire passer par plusieurs législatures d'État des mesures appelées : Personal liberty acts, qui déclaraient nul et non applicable (nu/bified) le statut fédéral. Rien ne pouvait autant que cette législation soulever les passions du Sud.
C'est vers cette époque que l’on vit entrer en scène une faction qui fit beaucoup de bruit durant un certain nombre d'années. Elle avait pris le nom d’American Party ; mais elle est mieux connue sous celui de Know-nothing, parce qu’à toutes les interrogations faites sur le but secret de leur association, ses membres répondaient : « Z Anow nothing, je ne sais rien ».
Leur programme fut bientôt connu: il visait l'exclusion des catholiques de toutes les charges publiques au profit de l'élément puritain. Le terrain que les émigrés irlandais, arrivant en grand nombre, gagnaient de jour en jour, avait servi de prétexte à la formation de ce parti de fanatiques, qui fut assez nombreux pour mettre un candidat, Van Buren, sur les rangs à l'élection présidentielle de 1852. L'influence des Know-nothings devint prépondérante aux Congrès de 1854 et de 1855. Mais l’exagération de sa doctrine provoqua une réaction qui fut fatale à ce parti. Son tempérament avait des affinités avec celui des Free Soilers, dont il ne tarda pas à grossir les bataillons. Qui ne reconnaîtrait dans les Know-nothings les ancêtres de l'American protestant association actuelle et de sa contrefaçon canadienne la P. P. A ? Voilà les éléments qui vont former une nouvelle organisation politique : le parti républicain, la grande armée de la liberté. Il ne lui entre pas alors à l'esprit de monter à l'assaut de l’esclavage ; mais lorsque le choc inévitable, prévu par Jefferson
et, plus tard, par Seward, se produira, la logique implacable des faits le mettra au service de la politique agressive de Lincoln. :
Il ne manque rien pour la discipliner, cette armée, et l’exciter à la lutte : chaque jour lui apporte un nouveau stimulant. Tantôt c’est le Sud qui pousse les flibustiers Lopez et Walker à s'emparer de Cuba POur annexer aux États-Unis cette Île vouée elle aussi à Ja servitude ; tantôt c’est le Nord qui s'oppose à l'exécution de la loi qui permet aux propriétaires d'esclaves de poursuivre chez lui les noirs fugitifs. La chaire, la presse et la littérature se mettent de la partie. Mme Beecher Stowe jette dans la fournaise (1852) un aliment combustible d’une intensité extraordinaire. Partout on dévore les pages émues de la Case de l'oncle Tom ; partout on se passionne sur ces descriptions des malheurs de l'esclavage, La peinture était-elle vraie ou trop poussée aux couleurs sombres ? Sa terrible description de la vie des noirs reflétait un grand fonds de réalité : personne n’a contesté l’exis-
de l'horizon des membres d'une même famille : les faits de brutalité journalière mis à la charge de certains planteurs; les chasses aux noirs fugitifs avec des chiens dressés à les traquer, et mille autres horreurs de la servitude avec son cortège d’immoralités dépravantes. Ce livre eut un succès inouï. Traduit d'abord dans toutes les langues de l'Europe, il passa ensuite dans plusieurs idiomes de l'Orient. Il s’en vendit 400,000 exemplaires aux États-Unis, et 500,000 en Angleterre. Les Pages vibrantes de passion de l'Uncle Tom créaient partout, contre l'institution chère au Sud, une répulsion universelle.
Grâce à son alliance avec les démocrates de la Nouvelle- Angleterre et de l'Ouest
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En vertu de cette loi dont Stephen A. Douglas, un des chefs des démocrates et représentant surtout l'opinion sudiste, était l’auteur, les territoires du Kansas et du Nebraska pouvaient se constituer en États sur les bases les plus larges. Faculté était laissée à leurs habitants de décider si l'esclavage y existerait, ou non, bien que cette contrée soit sise au nord de la ligne 360 30’. Un article de la loi donnait à tous les colons le droit de participer à l'élection des délégues qui seraient chargés de préparer une constitution, quelle qu'eût été la durée de leur résidence dans le territoire. Sumner et Seward, deux des hommes les plus marquants de l’époque, dénoncèrent cette loi comme une violation de la foi jurée, comme une odieuse tentative d'introduire l’esclavage au-delà de la ligne du Missouri. Douglass, surnommé le « petit géant », à raison de sa petite taille et de sa grande énergie, ne voulut rien entendre, bien décidé qu'il était de mettre à exécution un projet destiné selon son dessein à fortifier le Sud, mais qui ne réussit qu’à précipiter la crise et à tourner à la perte de ses auteurs.
Au premier rang des anti-esclavagistes se faisaient remarquer Seward et Sumn-r dont nous venons de mentionner les noms. Ce derni- attaquait sans ménagement le Sud qui rugissait sous 1: .sintes acérées de son éloquence. Sa violence à l'adresse sénateur Brooks fut telle que le . de celui-ci se porta à des voies de fait sur la personne de Sumner en pleine chambre (1856). Les blessures que reçut, en cette occasion, le chef des abolitionnistes l'obligèrent de se tenir éloigné de la vie publique durant trois ans.
William H. Seward fut aussi un adversaire ardent de l’esclavage. Sa parole enflammée soulevait les masses, et ses discours au Sénat, dans lesquels il annonçait comme prochaine la lutte de la liberté et de l'esclavage, {he irrepressible conflict, et montrait le pays obéissant à une loi supérieure à celle des hommes, higher law, créèrent une profonde sensation aux États-Unis. Candidat rival de Lincoln à la convention de Chicago, en 1860, il dut s’effacer devant ce dernier qui, après son élection à la présidence, en fit son principal ministre.
À peine la loi du Kansas-Nebraska a-t-elle reçu la sanction
du président que, de tous les points de la Virginie, de la Caroline et du Missouri, partent des colons qui vont planter leur tente dans le Kansas. II s’agit de contrôler l'influence politique de façon à donner au futur État une constitution autorisant la servitude. Que va faire la Nouvelle-Angleterre en face de cette entreprise si hardie de son ennemi? Ce serait mal connaître l’esprit puritain que de penser qu'il restera indifférent à la stratégie sudiste. Pour déjouer la conspiration esclavagiste, les abolitionnistes se mettent en campagne, prêchant la croisade de la liberté, et envoient, de leur côté, des émigrés qui chercheront, eux aussi, à s'emparer du pouvoir. Comme des collisions sont à craindre entre ces fanatiques, Henry Ward Beecher, frère de Mme Beecher Stowe, fait des quêtes dans son église pour payer les armes expédiées aux anti-esclavagistes, Trois mille clergymen de la Nouvelle-Angleterre l’aident dans cette œuvre pie. Cette double course au pouvoir amène la formation, dans ce territoire, de deux conventions, l’une siégeant à Lecompton, et l’autre à Topeka. La première reconnaît l'esclavage comme institution du futur État, et l’autre le proscrit. C'est à la première que l'administration de Franklin Pierce finira par donner son approbation (1856). L'agitation amène des conflits à main armée : les incendies, les meurtres sont à l’ordre du jour. Au milieu de ces scènes de désordre, prélude de la guerre civile de 1867, apparaît pour la première fois sur la scène la figure sinistre de John Brown, espèce d'illuminé que la littérature anti-esclavagiste a jeté dans le mouvement. C'est avec grande peine que le général Geary, envoyé par le gouvernement pour rétablir la paix, accomplit sa mission L'élection présidentielle de 1856 se fait au milieu d’une émotion générale. Trois candidats sont sur les rangs: James Buchanan représente les démocrates du Nord alliés à ceux du Sud ; le général Frémont (1), les républicains ou anti-es- (1) Le général était d'origine Canadienne-française. Il était le fils de Louis- René Frémont, parti de Québec vers 1800 pour s'établir en Virginie. A l’époque de sa candidature, le général Frémont entra en correspondance avec le Dr Frémont de Québec, son cousin-germain et père de M. Jos. Frémont, représentant du comté de Québec aux Communes (1896). Ses adversaires prétendaient que le général
était né à Québec, non citoyen américain et par conséquent inéligible. 11 obtint de son cousin la preuve authentique que c'était son père et non lui qui était né