CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME
“Les nègres ne sont admis nulle part avec les blancs, quel que puisse être leur degré de culture et d'éducation : ils ont leurs écoles, leurs églises, leurs théâtres, leurs hôtels ; dans les chemins de fer il y a partout des salles d'attente et des compartiments spéciaux pour les gens de couleur. Quelquesuns d'entre eux sont arrivés à être élus dans les Parlements d'Etats et y occupent un siège officiel ; mais dès qu’ils sortent de là ils doivent rentrer avec les leurs et aucun de leurs collègues du parlement ne se montrerait avec eux en public. Cette division sociale, au lieu de disparaître, ne fait qu'augmenter. Cet ostracisme de plus de 8 millions de citoyens, proclamés égaux devant la loi, est considéré par les gens les plus sensés du Sud comme une nécessité, mais il a quelque chose de si humiliant qu'il doit provoquer un jour une réaction formidable qui couve déjà partout et qui est la raison pour laquelle le nègre, cherchant une issue à la situation, pense émigrer ».
Instruire les nègres n’est pas une tâche facile, et d’aucuns prétendent que l'instruction accentuerait davantage leur haine pour les blancs. On a proposé de les transporter en Afrique, projet qui n'a pas été du goût de ces ambitieux citoyens « We are Americans, not Africans », ont-ils répondu à ceux qui leur ofiraient l'hospitalité du continent noir. De quelque côté qu'on l’envisage, la situation est grosse de difficultés pour l'avenir.
Le régime de compression à outrance, imaginé par les républicains pour tenir le Sud sous leurs pieds, finit par provoquer une réaction au sein de leur parti. Il était temps d'en finir ; la persécution avait assez duré. La pitié et la justice devaient prévaloir enfin contre l'oppression. Horace Greeley, qui, après la guerre, avait prêché la croisade contre les vaincus, dirigeait maintenant les républicains revenus à des sentiments plus humains. Il fut choisi comme candidat des modérés aux élections présidentielles de 1872: mais le prestige du restaurateur de l’Union était trop considérable, et il sortit vainqueur de la lutte. Les démocrates se sentant trop faibles pour faire la guerre à Grant, s'étaient sagement abstenus de mettre un candidat sur les rangs. L'at-
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titude de Greeley, malgré son échec, ne contribua pas peu à provoquer chez ses amis politiques une réaction favorable au Sud.
La seconde administration de Grant ne fut marquée par aucun événement saillant. Notons seulement, comme fait de seconde importance, la crise financière de 1873, provoquée par des spéculations excessives et une mesure dangereuse du Congrès. Il avait été statué, à la session de 1872, que la monnaie d'argent ne serait plus une valeur légale pour tous les paiements faits à l'État au-dessus de cinq dollars. Cette loi importante, faite à la demande de quelques agioteurs tout-puissants, avait été glissée subrepticement dans les Statuts revisés. C'était une atteinte sérieuse portée au régime financier américain, qui, basé sur le bi-métallisme, admet le double étalon d'or et d'argent. Il s’en suivit de grandes perturbations dans le monde des affaires. Ce n’est qu'en 1878 que le silver dollar reprit sa valeur ordinaire.
Sous l'administration de Grant fut conclu (1871) le traité de Washington qui réglait les difficultés pendantes entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. Ceux-ci tenaient le cabinet de Saint-James responsable des pertes que les corsaires confédérés, l'Alabama et le Shenandoah, avaient fait subir au commerce américain, car ces navires, équipés dans des ports anglais, s’y étaient aussi réfugiés, à plusieurs reprises, contrairement au droit international. Il s'agissait aussi de régler la question des pêcheries sur la côte est de l'Amérique du Nord.
En vertu de cette importante convention, la libre navigation du fleuve Saint-Laurent, depuis son embouchure jusqu’au terme de son cours navigable, fut accordée aux Américains, qui en échange de ce privilège cédèrent aux Canadiens le droit de se servir des rivières Yukon, Stikine, et Porcupine dans l'Alaska. Les pêcheurs des deux pays reçurent le droit de pêcher le long des côtes des États-Unis et du Canada. La question des dommages causés par les corsaires confédérés fut laissée à la décision d’une commission, (celle de Genève), qui fixa à 15 millions de dollars les dommages-intérêts que la Grande-Bretagne devait payer aux États-Unis.