CHAPITRE TRENTE-SEPTIÈME
éloignées aujourd’hui l’une de l’autre qu'à l'époque de la Sécession. Inutile de songer à un rapprochement, à une fusion: les unions libres contractées jadis entre blancs et noirs ne se voient que rarement de nos jours ; il n’y a pas de point de contact, même dans les couches les plus basses des deux sociétés. D'un côté, le sentiment de la supériorité intellectuelle, le mépris pour des êtres réputés inférieurs ; de l’autre, la cupidité, le vice bas, l'ignorance et la superstition, se dressent comme une double muraille entre des ennemis irréconciliables.
C'est à cette race avilie que les républicains avaient remis les droits politiques après la guerre. On imagine ce que fut leur règne: le grotesque y coudoyait l'absurde ; l’extravagance, la folie. Pour y mettre fin, les anciens confédérés durent accepter les humiliations que les radicaux leur avaient ménagées.. Une fois remis en possession de leurs droits, les blancs eurent bientôt fait de reprendre leur ancienne domination et de pousser les protégés des radicaux à l'arrièreplan. On les vit recourir à toutes espèces de ruses et de fraudes pour resaisir le pouvoir. C'est ainsi qu’aux élections, les blancs bourraient les boites au scrutin de faux bulletins. Comme l'esprit superstitieux des noirs est très accessible au merveilleux, on ne manqua pas d'agir sur ces natures primitives. Des sociétés secrètes, affublées du nom bizarre de Ku-klux-klan (du grec kuklos, cercle), les menaçaient durant la nuit, au moyen d’apparitions regardées comme surnaturelles par les noirs, des vengeances des farfadets, des gn6mes, s'ils osaient soutenir les républicains. Les exploits de ces. organisations, qui ont terrorisé les anciens esclaves, constituent une curieuse page de l’histoire des États-Unis. En 1868, un acte du Congrès, sanctionné par Grant, prononça la dissolution de ces sociétés dangereuses.
Cependant le singulier état de choses que présente le Sud ne préoccupe guère nos voisins. Ils repoussent, comme une obsession, la pensée des dangers qu'il comporte, tout comme leurs ancêtres ont ajourné, en 1780, la solution de la question de l'esclavage. De temps à autre, un esprit sérieux jette un cri d'alarme qui reste souvent sans écho. Le professeur Gilliam a traité ce sujet dans la North American Review, et
ru ar ma man, sam noaurmate mur.c
le juge Tourgee a écrit un volume pour mettre le problème sous les yeux du général Grant (1). Ni l'un ni l’autre n’ont réussi à saisir sérieusement l'opinion publique de ce sujet. Le président Garfield paraît avoir voulu attirer l'attention sur les dangers de la situation, lorsqu'il disait, dans son message au congrès (1881): «Le danger qui découle de l'ignorance du votant ne peut être contesté. Nous ne saurions mesurer l'étendue des périls que peuvent nous attirer l'ignorance et le vice, ajoutés à la corruption et à la fraude, dans le suffrage universel... Si les générations à venir héritent du droit de suffrage, aveuglé par le manque de connaissances et corrompu par le vice, la chute de la république sera inévitable ». On pourrait trouver Garfield un peu trop alarmiste, ou bien il assombrissait la situation à dessein, afin d'engager le Congrès à parer à de dangereuses éventualités.
Pour compléter cette peinture de l'état des noirs dans le Sud, nous citerons un extrait d’un rapport consulaire belge, (1895) fait sur place, par un homme sans préjugé :
« Le Sud compte près de 8 millions de nègres, et le recensement constate une augmentation de 14. p. 100 pendant la dernière période décennale, tandis que l'augmentation de la population blanche est de 24.70 P. 100. Quoiqu’en théorie le nègre soit sur un pied de parfaite égalité avec les blancs, en pratique il est loin d'en être ainsi. C’est une race inférieure, considérée et traitée comme telle. Le nègre est exclu de tout contact social avec le blanc, même le plus humble. Malgré les efforts de quelques Philanthropes généreux, la race noire est restée jusqu'ici dans un avilissement intellectuel et moral qu’il faudra longtemps pour modifier. Les nègres forment la classe ouvrière la plus basse et ne s’élèvent pas aux professions libérales. Les conditions d'ostracisme dans lesquelles ils sont tenus expliquent la répugnance des ouvriers blancs à venir travailler dans ces régions où les industriels les demandent et les attirent. Quoique blancs, ils n’appartiennent pas à la classe des maîtres et souffrent d'être confondus avec ces hordes noires qu'ils voient traitées avec tant de mépris.
(1) An appeal to Cæsar.