CHAPITRE QUARANTE-DEUXIÈME
De prime abord, à le voir à l’œuvre, on lui trouve des traits de ressemblance avec l'Empereur d'Allemagne si vif, <i emporté, et si versatile dans ses dires. Roosevelt est rivé à ses principes. Il y a, depuis vingt ans, cohérence complète dans les idées de cet homme tenace. Ses principes justes, modérés, il les défend avec énergie, avec violence. Cette façon de discuter lui donne l’apparence d’un brutal. En parlant de certains capitalistes, il les a appelés «riches malfaisants ». Mais la nature l'a bien armé pour entreprendre la campagne qui l’a rendu célèbre. Ce fut de tous points l’homme de la situation. Comme nous l'avons dit plus haut, sous la présidence de McKinley, les affaires américaines atteignirent un développement anormal, contraire aux intérêts publics. On n’entendait parler que de formation de trusts, de mergers, d’ententes et de combinaisons de toutes sortes, destinés à écraser la concurrence. Comme une pieuvre gigantesque, le trust étendit ses tentacules de tous côtés pour enserrer et étouffer toute initiative individuelle. Non content d’absorber le plus possible des forces vives du pays, le capital jouait en outre un rôle dans la politique et pesait de tout le poids de l’argent sur le Congrès. C’est le millionnaire ou plutôt le multi-millionnaire qui gouverne aujourd’hui. L'orateur jadis si puissant, si en vue, est relégué au troisième plan. Le multi-millionnaire l’a supplanté, en attendant l'entrée en scène prochaine du milliardaire. Combien de ces richissimes capitalistes sont arrivés à la fortune par des moyens légitimes ? (Cette énorme machine des trusts s’avance sur la foule, écrasant sans pitié l'obstacle. Soutirer de gros dividendes aux petites gens foulés au pied, telle est son unique ambition. Il ne faudrait pas condamner tous les trustards ; il s'en trouve d’honnêtes, mais le plus grand nombre s’enrichissent aux dépens des consommateurs et posent ensuite aux bienfaiteurs de l'humanité, en donnant aux nécessiteux comme la dîme de leurs profits. Hélas, nous vivons dans un monde où le vol est honni, mais son produit respecté !
Voilà l’immense force contre laquelle M. Roosevelt engagea une lutte formidable. De tous les grands centres d’affaires il s'éleva contre lui une clameur de haine. C’est surtout
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dans Wall St qu'on le honnit sans mesure. Pour les piliers de la Bourse, Roosevelt est un maniaque, un morphinomane, un fou dangereux. On lui impute la responsabilité de la formidable crise de 1907. Néanmoins, beaucoup d'hommes soucieux des intérêts du pays l’appuient, et le Congrès vote la loi Sherman destinée à combattre les trusts. Cette législation n'apporte pas un remède suffisant; on cherche à la compléter par d’autres lois. Quelques États se mettent de la partie et font la guerre à ces combinaisons de capitalistes. Malheureusement, grâce aux ruses d'avocats retors, les trusts éludents ouvent la loi. La Standard Oil C° a cependant été condamnée en 1909 à payer une amende de plusieurs millions et à se dissoudre. Le Steel Trust a subi dernièrement une condamnation semblable.
Cette concentration des capitaux constitue une menace pour la paix sociale et une attaque injustifiable contre la libre activité individuelle. Il y a trente ans, un homme d’État voyant à l’œuvre sept grandes corporations et leur influence, disait que les États-Unis, comme l'Irlande d'autrefois, étaient gouvernés par une Heptarchie. Que penserait-il aujourd’hui, en présence des mille trusts À l'œuvre ? C’est le règne des riches qui est arrivé, aussi dangereux que celui de la démagogie. Entre ces deux écueils, le gouvernement américain oscille aujourd’hui. Il n’y a pas de plus sûr moyen d’aider
. la propagande socialiste, inaugurée par l'immigration euro-
péenne de ces dernières années, que le spectacle des trusts exploitant le corps social.
M. Roosevelt s'était entouré de collaborateurs intellectuellement bien doués, tels que MM. Root et Taft. Ce dernier surtout lui rendit de grands services aux Philippines et au Japon. Il y avait désaccord entre l'empire nippon et les États-Unis, en ce qui regardait l'immigration considérable des Japonais aux Etats-Unis. La diplomatie de M. Taft réussit à aplanir toutes les difficultés.
Après l’annexion des Philippines, il surgit dans ces îles une querelle épineuse. Les indigènes ne pouvaient plus s’entendre avec les moines espagnols établis chez eux. Ces excellents religieux, modèles de dévouement, avaient rendu de grands services au pays, services qu'on oubliait pour rendre