CHAPITRE QUARANTE-DEUXIÈME
ces véritables apôtres responsables des fautes du gouvernement de Madrid (1).
La retraite de ces moines s'imposait, mais comment l'effectuer ? Telle était la solution à trouver. Possesseurs d'immenses propriétés, il fallait d'abord en toute justice les désintéresser. C'est à quoi M. Taft s'employa après avoir préparé un règlement qui fut accepté par le Pape. La mission du futur président eut un plein succès et il revint aux États-Unis couvert de gloire. Quelques protestants faronches le blämèrent d'avoir entamé des négociations avec LL Saint- Siège, mais la masse du peuple jugea sa conduite avec une plus grande hauteur de vue.
A l'égard de la politique étrangère, M. Roosevelt se prononça pour ce que l’on appelle la manière forte. Il cita un jour à ses concitoyens ce vieil adage : Speak softly, but carry a big stick. Ayez de la douceur dans vos paroles, mais portez un gourdin. Voilà ce qui doit inspirer la ligne de conduite du gouvernement américain chez lui et dans ses relations extérieures. Il est d'avis que pour donner tout son essor À la doctrine de Monroe — essor bien supérieur à celui que lui assignait son inventeur ; il faut la montrer à l'univers à côté des canons d’un grand nombre de cuirassés. Les frais que l'on encourt pour éviter une guerre sont bien inférieurs à ceux qu’il faudrait soutenir, si on ne parvenait pas à effrayer un ennemi disposé à chercher querelle.
Après sept années d’une présidence troublée seulement par des crises économiques, M. Roosevelt rentra dans la vie privée. Son ami et collaborateur, M. Taft, vint le remplacer en 1908. Les trusts trouvèrent dans l’ancien gouverneur des Philippines un adversaire aussi implacable que M. Roosevelt. La lutte continue sans relâche. Comme bien des esprits clairvoyants, le nouveau président sent le danger qu’il y aurait à leur laisser la carrière libre. Grâce à la puissance de l'argent, ils auraient bientôt fait de s'emparer de toute l’in-
(1) Le 20 octobre 1903, un tribunalinternational, composé de trois représentants américains et de trois représentants britanniques, a rendu une décision dans la question des frontières Alaska-canadiennes, donnant pratiquement gain de cause sur tous les points aux Américains, puisqu'il accorde à ceux-ci les terres qui do-
minent l'entrée du canal Portland. Les deux représentants canadiens, Sir Louis Jetté et Sir Allan Aylesworth refusèrent de signer.
fluence politique comme ils ont monopolisé le commerce et l'industrie. Un abus de ce genre doit fatalement provoquer une réaction, et celle-ci se ferait au profit de la démagogie.
M. Taft, qui durant une douzaine d'années a passé la belle saison à la Malbaie, s'est rendu compte, plus que tout autre Américain, des ressources du Canada. Cette connaissance lui a suggéré l'idée de conclure un traité de réciprocité avec nous. L'insuccès de sa tentative appartient trop à l’histoire contemporaine pour que nous nous permettions d'en parler. Profitons seulement de la conduite du président en cette affaire pour faire remarquer une fois encore le rôle énorme, prépondérant, que joue le chef de l'État chez nos voisins. Le projet de conclure un accord avec le Canada a été un geste personnel de M. Taft, né de sa propre initiative. Ne l’a-t-on pas vu déployer une activité inlassable pour le faire accepter par le Congrès et le peuple? Une initiative semblable ne se voit que chez les chefs de parti dans des pays de droit constitutionnel. Sans cesse sur pied, préchant la doctrine nouvelle, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, il fait six mois durant une propagande des plus actives. Imagine-t-on notre gouverneur-général dans un rôle semblable, ou mêmeleroien Angleterre et disons même l’autocrate Guillaume? Cetteintervention du président dans les affaires publiques démontre bien que la séparation des pouvoirs, rêvée par Montesquieu, a été réalisée par Washington et ses amis. Élu par le peuple et non par les Chambres, indépendant du Congrès, le président échappe à la responsabilité parlementaire et jouit de quatre années d'un pouvoir presque sans contrôle.
Dans le but de prévenir la guerre autant que possible, il s’est efforcé de conclure avec la France et l'Angleterre des traités d'arbitrage, de nature à régler toutes les difficultés internationales qui pourraient surgir. Chose singulière et inattendue, M. Roosevelt, se séparant sur ce point de son ami, prétend que c’est pure utopie que de vouloir soumettre à la décision d’un tribunal quelconque des questions d’honneur national.
Entretemps, M. Taft s'occupe de préparer sa ré-élection à la présidence. Dans ce but, il a entrepris, en 1911, à travers les États-Unis, une immense tournée au cours de laquelle,