CHAPITRE QUARANTE-SIXIÈMZ
se plaisent à les représenter, n’oublions pas, d’un autre côté, qu'un grand fonds d'idées conservatrices se dressent là devant le communisme pour lui barrer la route. C'est encore le bons sens qui domine la multitude : ce bon sens qui fait accepter les misères de la vie, soit comme une inéluctable fatalité, soit comme une nécessité malheureuse, conséquence de la diversité des talents et de l'inégalité des chances de la vie. A l'inverse de ce que l’on constate dans la démocratie européenne, le peuple aux États-Unis ne se sert pas encore de sa modeste instruction pour augmenter ses désirs, aiguiser ses appétits. Il se rend bien compte, au contraire, jusqu’à quel point sont vaines les promesses des réformateurs et combien est fausse la belle théorie du partage égal des richesses qui, en appauvrissant les riches, n’enrichirait pas les pauvres. Fondée par l’individualisme, arrivé à la plus haute prospérité en s'appuyant sur ses propres forces, la République devra répugner à la loi de la collectivité qui serait la mainmise sur l'énergie de chacun au profit de tous. M. Thiers disait un jour durant sa présidence : « La république française sera conservatrice ou ne sera pas», Les Américains n’ont pas formulé un tel axiome, mais leur conduite en a été jusqu'ici la vivante application.
Une autre force milite chez nos voisins en faveur de l’ordre ; c'est le sentiment religieux qui pénètre encore toutes les classes de la société et qui s'affirme dans les circonstances un peu importantes de la vie nationale. Il Y a une union intime entre le clergyman et le peuple dont il est issu. Les contributions volontaires, que les fidèles accordent à leurs Églises respectives, témoignent de cette union. Sans doute, ce n’est pas une foi intense qui se manifeste, une foi qui soulève les montagnes. La religion protestante, de pratique si facile, est parfois une affaire de mode et de convenance pour un grand nombre. Signe caractéristique et heureux pour le pays, lesentiment religieux n'yest pas en butte aux attaques d’une partie, même minime, de la nation, et il inspire, de près et de loin, le respect à toute la population.
L'Église catholique américaine figure au premier rang des défenseurs de l’ordre ; elle y est née dans la persécution ct y a vécu longtemps comme proscrite : mais de l’aveu de
bien des protestants sincères, c’est son bras qui sauvera (1), aux États-Unis comme en Europe, la société du désordre et de l’anarchie. Léon XIII, avec la pénétrante vision des voyants inspirés d'en haut, a indiqué au monde les périls de l’heure de demain en indiquant aux combattants probables les moyens d'éviter le choc tant redouté. L’écho de ses paroles a retenti dans toutes les villes et villages de la grande République et a été répété par l’épiscopat américain, qui s'inspirant des enseignements du Pape, a tenté d’enrayer le mouvement révolutionnaire. Son influence s'exerce précisément dans le milieu où il lui est possible de faire le plus de bien : chez la population ouvrière irlandaise et les Franco-canadiens des centres industriels.
Lors de la fondation de l’ordre des Chevaliers du travail, il se fit une grande pression sur les évêques américains pour les entraîner à interdire l’entrée de cette organisation à leurs ouailles. Le cardinal Gibbons vit qu’une telle mesure ferait le jeu de ses adversaires en annihilant l'influence de l'Eglise parmi des groupes considérables de travailleurs, engagés trop avant par leurs intérêts dans les rangs de la société pour en sortir. En grand prélat et en diplomate avisé, Monseigneur Gibbons crut aller à la dernière limite de la tolérance vis-à-vis des Chevaliers du travail, et la Cour de Rome lui donna raison. Parlant de la question sociale avec un étranger, le même haut dignitaire lui faisait aussi part de sa confiance en l'avenir de la société américaine. « Une révolution aux États-Unis? je ne la crois pas possible. .Les Américains sont gens trop pratiques. Nos ouvriers comprennent déjà que toucher à une seule propriété, c’est toucher à toutes, et puis, ils ne sont pas irréligieux ; il n’y a pas d’exemple qu’un homme public ait fait profession d’athéisme ».
D'autres personnes également bien placées pour juger la situation ne partagent pas l’optimisme de l’éminent pré-
(1) Au sujet des encycliques du Pape sur la question sociale et de l'heureux effet qu'elles ont produit partout, un écrivain protestant écrivait ce qui suit dans une grande revue américaine : « La reconnaissance tacite de la suprématie religieuse du successeur de Saint Pierre est un des signes les plus remarquables des temps. C’est l'acceptation significative du fait que l'Église catholique tient la solution du
terrible problème qui se dresse sur le seuil du vingtième siècle et qu'il appartient au Pape seul de prononcer notre pax vobiscum social ».
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lat. Le délégué du Souverain Pontife, Mgr Satolli, disait au mois de février 1895 : « L'opinion se répand de plus en plus que nous approchons d’une période très critique dans l’histoire du monde et que des problèmes demandant une solution positive se présenteront avant peu. Des hommes reconnus comme penseurs sérieux, tels que G: Smith, Von Holst, prédisent toutes les horreurs d’une révolution sociale. Tous s'accordent à dire que c’est ici (aux Etats-Unis) que se produiront les plus sérieux des désordres qui menacent la société ».
Jusqu'à ce jour, aucun des grands partis n’a voulu donner de gage au socialisme ni chercher de point d'appui dans ses rangs. Tant que cet éloignement pour les doctrines subversives subsistera chez les républicains et les démocrates, elles se heurteront à un rempart inexpugnable. Dans les circonstances présentes, le système fédéral ne constitue-t-il pas une force formidable au profit de l'ordre? En effet, sur la vaste étendue de la république se dressent quarante-six gouvernements particuliers, comme autant de citadellés en
état d'imposer respect aux ennemis de la société. Mais le malheur est que la direction des partis se montre sans scrupules et qu'elle n'h’ iterait pas à un moment donné, pour arriver au but cr rité, de faire une alliance avec le socialisme et lui ouvr a porte de la forteresse.
Si les rapports du capital et du travail constituent une menace pour l’avenir, portant avec eux les germes de grandes perturbations sociales, la politique, elle, se dresse depuis longtemps au milieu du pays avec ses abus, avec ses vices en pleine activité. Ceux-ci s’épanouissent au soleil, effrontément, au désespoir des honnêtes gens qui se demandent comment enrayer le mal et arrêter la contagion. Par malheur, la politique est tombée aux mains des pires éléments de la population; sur ses flots tourmentés n'apparaissent que très peu d'hommes éminents. L'honorabilité s'y fait de plus en plus rare, éloignée par les contrôles répugnants qu’il faut subir pour arriver au premier rang. Le suffrage populaire — la sagesse universelle — devié de sa voie, mar-
che sous la direction d'organisations puissantes qui le manipulent à leur guise et à leur profit. Inutile aux indépendants de tenter une réaction, de chercher à secouer le joug des meneurs de partis, ils ne peuvent pas faire fonds sur l’opinion publique paralysée, rendue impuissante. Il n'y a pas à dire, il faut s'enrégimenter dans l’une ou l’autre armée, ac-. cepter le programme de celle-ci ou de celle-là, programme de prétendues réformes préparées pour favoriser les intérêts des grands monopoles (1).
Quel fléau que ces politiciens de bas étage, qui abaissent la vie publique au niveau d'un vil métier, et transforment en moyen d'existence ce qui devrait être pour eux l’exercice d’un droit de citoyen. L'argent joue un grand rôle quand la lutte pour le pouvoir s'organise pour la curée. Il est le nerf de cette guerre comme de l’autre. Pour se le procurer on a recours, à droite à gauche, aux moyens les moins avouables. La fameuse organisation de Tammany Hall a établi un jour le tarif des candidatures aux fonctions publiques les mieux rétribuées, et ce tarif était très élevé, ce qui autorise à croire qu’elles ouvraient aux élus un vaste champ de gains illégitimes. Que peut-on attendre de fonctionnaires choisis sous l'empire d'un tel système ? Que peut-on attendre d’une députation élue par l'influence de puissantes corporations ou de manipulations adroites de partis ? Personne aussi n'a été surpris le jour où un grand journal révélait le fait que la majorité des membres d’une législature s'étaient engagés à ne vote raucune mesure, de nature à nuire aux intérêts de certaines compagnies de chemin de fer. La corruption électorale a porté au faîte de l'État, à Washington, une foule de ses favoris, agents reconnus des érusts, des mergers et des manufacturiers. Un journal satirique de New-York, définissant jadis le nouvel ordre de choses, disait que les États-Unis étaient devenus une heptarchie gouvernée par sept puissants monopoles. Depuis ils sont devenus légions.
De temps à autre, un cri d'alarme, un avertissement se fait entendre, mais il se perd au milieu du tumulte de la politique courante et les abus vont leur train en se multipliant.
(1) Parkman dit que le pays est gouverné « by an ignorant proletariat and a half taught plutocracy ».