CHAPITRE QUARANTE-SIXIÈME
A l’occasion du centenaire de la constitution (en 1889), de grandes démonstrations eurent lieu aux États-Unis. On se réunit dans les églises et maints prédicateurs, jetant un regard sur le passé pour le comparer au présent, mesuraient le chemin parcouru en signalant l’abaissement des caractères, les masses uniquement tournées vers le gain de l'argent, cause des dangers de l'heure présente. L'évêque épiscopalien Huntington se distingua au premier rang des alarmistes. “Je pense, s’écriait-il, que si le grand Washington vivait de nos jours, il trouverait l'atmosphère politique viciée et l'immoralité de nos politiciens intolérable. 11 refuserait son allégeance à la tyrannie des partis et, pardessus tout, il se garderait bien de récompenser les corrupteurs du scrutin par des promotions et des honneurs. Aujourd'hui, malgré son génie transcendant d'homme d’État et de grand capitaine, ilse verrait vraisemblablement dans l'impossibilité de se faire élire à la présidence du Congrès ou à toute autre fonction qui dépend de la machine électorale». L’évêque Potter, invité par le président Harrison, à la même occasion, à prendre la parole, tenait un langage identique en présence du premier magistrat de la république.
Les Américains ont eu leur âge d’or politique ; Washington et ses premiers successeurs le virent dans sa grande splendeur. Alors toute la société politique s’inclinait devant la constitution, comme devant l'arche sainte de la liberté. Appuyée sur des mœurs publiques que l'esprit de lucre n'avait pas encore atteintes, elle étendait son influence pour protéger les droits de tous. C’étaient des hommes absolument intègres que Washington, Hamilton et les principaux constituants de Philadelphie. On aurait tort de voir en eux des révolutionnaires ; ils ne l’avaient été qu’un instant et à leur corps défendant. Profondément imbus des traditions anglaises, ils restèrent, sous la république, prisonniers de leur passé. Voilà ce qui les portait à se défier de la multitude. Aussi leur esprit s'ingénia à multiplier les contrepoids, les sauvegardes, pour prévenir l'oppression des minorités par les pouvoirs publics, l'oppression de l'individu par la collectivité. Ils avaient l'intuition des dangers que comporte l’omnipotence de l'État dans une démocratie.
Le général Jackson, mettant en pratique les principes de Jefferson, le père de la démocratie américaine (1), mit fin à cette ère heureuse où le mécanisme de la constitution fonctionnait sans heurt et sans choc. A son appel, l'esprit de parti se déchaîne avec fureur et s'efforce de briser tout enrayage. D'après l'évangile nouveau, le gouvernement ne s'exerce plus pour le bien du plus grand nombre, mais au profit de la faction assez heureuse pour le posséder. C'est la règle de conduite définitive, dès lors acceptée de tous ; chacun montera à l'assaut du pouvoir comme. à la curée. La proie en vaut la peine et tous les moyens sont bons pour s’en emparer. La lutte sera si violente, si Apre, qu’elle répugnera à bien des esprits élevés, mettant à néant les aspirations des pères de la république qui révaient de voir les plus hautes fonctions aux mains des hommes les plus dignes de les occuper par leurs talents et leur honnêteté. Pendant que dans la Grande-Bretagne, les hautes aptitudes intellectuelles continuent à être le principal élément de succès dans la vie publique, — comme le démontre la promotion aux premiers postes des Wellington, des Palmerston, des Peel, des Aberdeen, des d’Israeli et des Gladstone, — la présidence est devenue fréquemment aux ÊÉtats- Unis l'apanage des nullités les moins contestables. On a souvent vu les conciliabules chercher, comme candidats à ce poste élevé des individus qui échappaient aux attaques des journaux, à raison de leur insignifiance : la médiocrité devint une force dans le champ de bataille électoral {2). Étran-
(1) Jefferson, arrivé au pouvoir en flattant le peuple, eut ensuite peur d'avoir déchaîné une force incontrôlable : « Quel dommage, lui dit à ce sujet un ami, que vous n'ayez pas bouché le trou par lequel vous êtes passé ».
(2) De Tocqueville, si porté à voir tout en beau chez les Américains, n'a pu s'empêcher de noter cet abaissement du niveau intellectuel des représentants du peuple en général.
« Lorsque vous entrez dans la salle des représentants à Washington, dit-il, vous vous sentez frappé de l'aspect vulgaire de cette grande assemblée, L'œil cherche en vain dans son sein un homme célèbre. Presque tous ses membres sont des personnages obscurs dont le nom ne fournit aucune image à la pensée. Ce sont pour la plupart des avocats de village, des commerçants, ou même des hommes appartenant aux dernières classes. Dans un pays où l'instruction est presque universellement répandue, on dit que les représentants du peuple ne savent pas toujours écrire.
» À mon arrivée aux États-Unis, je fus frappé de surprise en découvrant à quel point ie mérite était commun parmi les gouvernés, et combien il l'était peu chez