CHAPITRE QUARANTE-SIXIÈME
une région que la corvée n’accablait les manants du temps passé. L'agriculture de l'Ouest ne se plaint-elle pas sans cesse de payer tribut aux despotes des voies ferrées ? Ne l'a-t-on pas vue forcée de brûler sa récolte de maïs parce que les tarifs auraient absorbé les profits de la vente en frais de transport ? Ce sont les anciens abus revenus sous des masques nouveaux. L'art de tondre les moutons ne s'est pas perdu ; il s'est seulement perfectionné.
Si d'un côté la détraction s'est exercée avec trop de violence sur les institutions américaines, il faut avouer que leurs admirateurs d'outre-mer ont aussi dépassé la mesure de la louange honnête. La république n'a pas été, au nouveau monde, la panacée qui a mis fin aux abus du pouvoir ; ceux-ci n'ont fait que changer de forme lorsqu'ils ne se sont pas multipliés. Elle n’a pas mis un terme au favoritisme ni au népotisme. Hélas, l’histoire des dernières années témoigne que la corruption a autant ses coudées franches sous le régime des assemblées que sous celui d’un Napoléon ou d’un tzar, et que cent ou deux cents députés abusent du pouvoir aussi aisément qu’un despote pour enrichir leurs amis. Sous l'administration de Harrison, le total des pensions payées aux survivants de la guerre s’est élevé de 840,000,000, bien que le nombre des soldats fût diminué de moitié.
D'où il faut conclure que ce n’est pas la république qui fait naître la vertu, comme l’affirme l’école de Rousseau, mais que la république exige pour durer encore plus de vertus que les régimes monarchiques. Les défaillances qu'on signale ne sont pas imputables à la forme des gouvernements. La bonne administration dépend surtout des mœurs publiques.
Comme dans la plupart des pays du monde où la débâcle sociale semble imminente, les États-Unis renferment en fermentation des éléments les plus dangereux. La propagande des fausses doctrines y est ‘ortement organisée, et produira ses fruits, si les grandes fortunes scandaleuses, ne vont pas d’elles-mêmes au-devant de la misère publique pour la soulager. Symptôme rassurant, dans une certaine mesure, pour l'avenir de nos voisins, le sentiment religieux existe encore dans la multitude et le sens pratique, éloigne l'Américain des réformes chimériques pour lui faire préférer les réfor-
mes possibles. Aux États-Unis, présume-t-on, se produira d'abord le terrible choc de ces deux ennemis qui paraissent irréconciliables ; les patrons et les ouvriers. Peut-être que c'est là aussi qu'il sera le moins violent et qu'on trouvera dans ce pays, où les combinaisons heureuses et ingénieuses naissent souvent selon les exigences des situations, une s0lution pratique à un problème en apparence insoluble.
Le mouvement progressif des États-Unis ne semble pas se ralentir en dépit des crises, causes parfois d’un instant d'arrêt dans sa marche. Les perturbations commerciales ou industrielles viennent souvent d’un surcroît d'activité, d'un excès de production. Tout a été mis en œuvre pour accroître la fortune publique; perfectionnement du mécanisme du travail, des procédés industriels et des voies de transport ; aujourd’hui le parcours total des chemins de fer américains comme nous l'avons déjà dit, dépasse celui de l'Europe entière. Chez nos voisins, la longueur totale des voies ferrées est de 240,539 milles, en Europe, de 197,756 milles.
A côté de cette accumulation de richesse matérielle, se manifestent des symptômes de plus en plus accusés de perturbation sociale. La propagande socialiste inaugurée par les immigrés allemands, hongrois et italiens a imprimé aux mauvaises doctrines un élan extraordinaire et significatif. Aux élections de 1911, on a constaté que les forces de ces fauteurs de révolution avaient augmenté de 40%.
Autre danger à l’horizon : comme si le peuple n'avait pas un contrôle asez absolu sur l'administration de la justice, de nombreux groupes de politiciens, parmi lesquels nous sommes surpris de voir M. Roosevelt, invoquent une sorte de mainmise sur les juges, qui les tiendrait à la merci de la foule.
Comme on le sait, le plus grand nombre des juges aux États- Unis sont élus par le peuple. L'expérience a démontré que l'élection des magistrats est loin d'être le meilleur moyen de constituer des tribunaux honnêtes et compétents. Or, certains politiciens veulent pousser encore plus loin le contrôle des juges par le peuple. D'après ce projet de réforme malentendue, si vingt-cinq-électeurs se déclaraient mécontents des décisions d’un juge, celui-ci serait tenu de démissioner pour se soumettre à une ré-élection. Inutile de signaler les abus