CHAPITRE QUARANTE-SIXIÈME
ge anomalie, le suffrage universel qui parait si bien discipliné, brisant les digues élevées pour le canaliser, échappe parfois à la direction des politiciens, alors qu’il leur semble J'avoir sous la main. Ainsi au lendemain de l'application de la loi Mc- Kinley, qui relevait les impôts à un point inconnu jusqu'alors, la désapprobation populaire vint frapper les républicains, complices de l'homme d’État de l'Ohio. Ce fut une déroute complète, impliquant condamnation du système protectionniste et un retour à un régime douanier modéré. Mal en prit au président Cleveland de se fier à ce pronostic et de favoriser une législation fiscale conforme aux volontés apparentes du peuple, car une défaite terrible vint surprendre ses amis aux élections de 1894. Comment trouver les raisons de cette double et subite volte-face ?
Quel sort l'avenir réserve-t-il aux États-Unis, travaillés par tant d'influences contraires ? A cette question, les réponses les plus contradictoires pleuvent de toutes parts. Il ne manque pas de prophètes pour leur annoncer une catastrophe imminente, tandis que d’autres veulent voir autour de leur course future un horizon toujours serein et une prospérité toujours croissante. Rien n’est plus risqué que ces prédictions faites par des gens qui cherchent, dans leurs études et leurs prophéties, la justification d’une thèse. C’est le cas des Européens, surtout des Français, qui étudient les États-Unis. Les conservateurs d'outre-mer, ayant sous les yeux la démocratie incroyante du vieux monde, déclarent que la démocratie américaine court fatalement vers l'abime. La thèse conservatrice pêche par la base, car elle présuppose le peuple américain sous l'empire des fausses doctrines qui égarent les masses en Europe. Par contre, les penseurs de l’école radicale présument que l’âge d’or luira pour l’Europe lorsque les couches sociales les plus infimes domineront la société, les gouvernants. C'est un fait constant que de nos jours, aux États-Unis, les hommes les plus remarquables sont rarement appelés aux fonctions publiques, et l'on a été obligé de reconnaître qu'il en a été ainsi à mesure que la démocratie a dépassé toutes ses anciennes limites. Il est évident que la race des hommes d'État
américains s'est singulièrement rapetissée depuis un demi-siècle ». (De la démocraiie en Amérique. Vol. I, p. 236.
cer la sagesse universelle jaillira de leur sein, comme le bon sens découle de la pensée du peuple américain. Il leur échappe, à eux aussi, que ce dernier a été jusqu'ici foncièrement ami de l’ordre et qu'il s'est fait remarquer par sa profonde horreur pour les théories et la sentimalité politique de l'école de Rousseau.
Au reste, c’est en matière de gouvernement et de science sociale que l'expérience inflige le plus de démentis aux théories et aux visions de gens qui croient avoir l'intuition des choses de l'avenir. C'est ainsi que Tocqueville, une intelligence hors ligne et un profond observateur, s'est permis de dire que jamais le sol américain ne laisserait pousser la moindre caste qui heurterait le sens d'égalité, une des caractéristiques de l'esprit du pays. A ses yeux, tout vestige de distinction sociale était disparu avec Washington et son groupe, aristocrates d’instinct et d'éducation, Il écrivait évidemment l'esprit rempli du souvenir de l'émoi causé aux États- Unis par le projet de création de l'Ordre de Cincinnatus. L'opinion publique s'était alarmée, avec exagération, à l'idée que les officiers de la guerre de l’Indépendance voulaient fonder, sous le nom que nous venons d'indiquer, une association destinée à conserver entre eux un lien d'amitié. Il n'y avait là aucune prétention nobiliaire. Malgré cela, le projet ne put être mis à exécution. Que se passe-t-il, cependant, de nos jours? Nous assistons, depuis quelques années, à la création d’une aristocratie aussi exclusive que. la noblesse de naissance et, pesant sur le milieu où s’étend son influence, de toute la brutalité de l'argent. Cette classe est un produit de la spéculation, des opérations de la haute finance, de la grande industrie : génération spontanée qui n’a pour se faire accepter, par une société à laquelle elle doit être antipathique, ni mœurs policées, ni traditions, ni prestige de race et d'une longue succession d’ancêtres dont les noms rappellent souvent de nombreux services rendus au pays. Notons de plus qu'il est en train de s'établir une espèce de féodalité occulte, qui, par des moyens déguisés, pressure autant la population de certaines régions que les seigneurs du moyen âge opprimaient leurs censitaires. Prenez par exemple les rois de chemins de fer, les railway magnates ; il arrive souvent que leurs tarifs, arrangés à leur avantage, rançonnent bien plus sûrement